Nitro Mountain ∴ Lee Clay Johnson

C’est dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire que j’ai reçu ce roman. Il me faisait de l’oeil depuis un petit moment, j’étais donc ravie d’être parmi les heureux gagnants, même s’il s’agit d’un roman noir.

Ce fut une lecture étrange et je suis assez partagée en rédigeant aujourd’hui ma chronique. Nous voici donc dans une région minière des Appalaches, où les mines ont peu à peu fermer et où la population se retrouve le soir dans les bars, sous l’ombre de Nitro Mountain. « Une cohorte de laissés pour compte, junkies, piliers de comptoir, vauriens et marginaux sublimes qui y vivent  » nous dit l’éditeur. Dans l’un des rares bars à proposer des concerts, entre ventes illégales de drogues, prostitution et bagarres, Jones, un musicien bluegrass vient y donner un concert. Il propose à Leon, un jeune homme de la région de venir remplacer au pied levé son bassiste.

Le romancier, Lee Clay Johnson, nous présente ce jeune homme, très attachant, Leon. Ce dernier a rompu avec la magnifique mais torturée Jennifer. Celle-ci lui a préféré un truand notoire, Arnett. Ce dernier est un vrai psychopathe qui porte un tatouage de Daffy Duck. Il s’est installé au pied de la Nitro Mountain, dans une propriété qu’il garde farouchement.Leur relation est orageuse, faite de boissons, de drogues et de coups. Leon tente d’oublier la belle Jennifer, et accepte la proposition de Jones de partir en tournée avec eux. C’est enfin la chance qu’il attendait, l’opportunité de quitter cet enfer. Quitter cette vie où il doit encore crécher chez ses vieux et compter ses quelques dollars. Sans aucune perspective, la musique est son seul échapatoire. Mais Leon a un mauvais karma, nous sommes dans un roman noir, et une sale blessure au bras l’empêche de continuer la tournée. Jennifer réapparaît et l’appelle à l’aide, elle prétend qu’Arnett la retient prisonnière et demande à Leon de l’aider à l’éliminer.

Lorsque Leon disparaît mystérieusement, la police est informée ainsi que Turner, ex-flic, viré de la police pour avoir lui-même enfreint la loi. L’homme a troqué le revolver pour une arbalète et est bien décidé à aller mener l’enquête afin de regagner son insigne. Son meilleur pote, qui fréquente le bar où se produit Jones, décide de venir l’aider. Mais les choses ne se passeront pas, évidemment, comme ils le prévoient..

Je le confirme : nous sommes dans du noir, du très noir. L’auteur ne nous épargne rien. J’avoue que le début a été difficile, je n’ai pas été séduite par le style de l’auteur, je le trouvais même plutôt léger. Puis Leon est apparu, jeune, paumé et « diablement attachant » comme nous le vend l’éditeur. Et j’ai vraiment accroché à la première partie du roman. Malheureusement, la magie a disparu avec l’arrivée en scène du psychopathe Arnett. J’ai trouvé le personnage « too much », comme si l’auteur voulait nous en mettre plein la vue. Malheureusement, ce personnage et l’accumulation de scènes de violence gratuites n’ont eu que pour effet de m’éloigner du roman. Je n’ai pas adhéré à ce nouveau personnage principal.

Ah oui, je suis désolée (teaser) mais l’autre point faible du roman fut ce changement de personnage principal en cours de roman, Jennifer en devient un également. Malheureusement et contrairement à Leon, aucun des deux n’est ce coup-ci « diablement attachant » comme veut nous le vendre l’éditeur. Ils sont même tout le contraire, rebutants. Et leur liaison sous fond de drogues, de violences, de jeux sexuels pervers m’a tout simplement ennuyé et le double jeu de Jennifer également. Quant à son physique tellement parfait (fortement abimé en cours de route par son chéri), il me paraît être aussi une erreur de jeunesse chez l’écrivain. Troisième roman où la fille est tellement belle (pourquoi n’a-t-elle pas foutu le camp pour New York pour devenir mannequin ?) et si manipulatrice. Car forcément, elle cache quelque chose…  La fille reste d’ailleurs tellement belle, même après que son Arnett, lui, ait, selon l’auteur, détruit la figure à coups de poing, que Jones ne peut lui résister. Le corps recouvert d’ecchymoses, et d’anciennes cicatrices semble exciter nos personnages…. Pas trop mon truc !

Okay, un ou deux personnages tordus, pourquoi pas (j’ai adoré la série Banshee qui en compte beaucoup), mais j’aurais aimé que l’auteur ne lâche pas non plus l’histoire. Or j’ai eu l’impression qu’elle partait un peu dans tous les sens, et la fin m’a terriblement déçue. Bâclée. Expédiée.

Pourtant, soyons clairs : les paroles de la chanson de Leon sont encore dans ma tête, ce personnage était si attachant. Et la première partie (pas le tout début mais après) du livre est vraiment très prometteuse.  J’étais tellement déçue par la suite du récit, j’étais presque en colère contre l’auteur et l’éditeur. Car tout y était : l’atmosphère, le lieux, Nitro Mountain, les personnages désespérés, l’alcool, la musique country …

Il y a donc du très très bon dans ce roman, et du moins bon. Je dois aussi avouer que cette région américaine a fait naître de nombreux auteurs et les romans noirs issus des Appalaches sont aujourd’hui pléthores sur la scène littéraire et que la comparaison est inévitable. Je pense que Lee Clay Johnson est auteur extrêmement prometteur, je serais curieuse de lire ses précédentes publications (généralement, les auteurs américains publient d’abord des nouvelles).

Mais surtout ne vous fiez pas à mon avis, j’aimerais vous entendre et je vous cite une critique américaine : « Délicieusement rugueux et brutal. Un roman au réalisme cru absolument époustouflant ».

Je finis sur les paroles de la chanson de Leon :

If I had my way I’d leave here tomorrow
Hitch up a ride and ride on down to Mexico
But there’s just one thing I gotta do*

♥♥♥♥♥

Editions Fayard, 2017, trad. Nicolas Richard, 300 pages

 

(*Si je pouvais, je partirais d’ici dès demain / Je partirais en stop et je descendrais jusqu’au Mexique / Mais il y d’abord un truc qu’il faut que je fasse)

© Photos : Shelby Lee Adams (1990)

 

Le verger de marbre

Il me tardait de plonger dans le Kentucky rural et de retrouver la collection Néonoir de Gallmeister – c’est chose faite avec le roman d’Alex Taylor, un premier roman intitulé Le Verger de Marbre. Je ne sais pas ce qui se passe mais en l’espace de deux mois, j’ai lu plus de premiers romans qu’en trois ans, et j’ai eu autant de coups de cœur !

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Le Kentucky a deux visages : celui des courses hippiques et de la jolie ville de Louisville (où j’ai séjourné) et le Kentucky rural, celui que nous présente Alex Taylor. Son lieu de prédilection ? La Gasping river qui déploie son cours au milieu des falaises de calcaire et de collines de champs de maïs et de soja.

C’est dans ce lieu reculé que vivent les Sheetmire – le père, Clem, conduit depuis toujours le ferry qui permet de traverser la rivière dans les deux sens. La construction du pont a dévié une partie de la clientèle, mais les locaux continuent d’utiliser le bac. Clem emploie son fils Beam, un jeune homme introverti, qui se pose depuis quelque temps des questions sur ses origines (il ne ressemble à aucun Sheetmire). Un soir un homme lui demande de traverser mais une fois à bord il refuse de le payer et essaie même de lui voler la caisse, Beam le tue accidentellement. Paniqué, il court voir son père. Ce dernier reconnaît la victime : il s’agit du fils de Loat Duncan, le plus célèbre malfrat et bandit de la région, un assassin notoire. Son fils venait de s’évader de la prison. Clem décide de faire passer l’accident pour une noyade et demande à son fils de fuir les lieux.  Mais forcément rien ne se passe comme prévu …

Un roman d’une noirceur profonde qui m’a de suite pris aux tripes. Que dire de la prose incandescente d’Alex Taylor ? Je comprends mieux l’engouement de Daniel Ray Pollock pour ce premier roman. On y retrouve ici la même verve que Daniel Woodrell, un de mes auteurs préférés. Un thriller où l’on sait dès les premières pages que ce lieu est une prison en soi et qu’on n’y échappe pas….  Ce sont les ténèbres qui attendent les personnages. Cette région, oubliée de tous a été laissée aux mains du Diable. Vous aurez compris, tout ce que j’aime !

Le shérif (Elvis) est bientôt sollicité pour enquêter après la découverte du corps et le romancier alterne entre les personnages : Beam, son père, sa mère Derna ou l’infâme Loat qui lance ses hommes de main aux trousses du jeune homme et enfin le Shérif.  C’est un choix narratif parfait qui permet de suivre l’ensemble des protagonistes et d’avoir une vue d’ensemble sur l’histoire. La réussite du roman tient à la profondeur des personnages, à leur épaisseur. Ils vous prennent dans leur filet et ne vous lâchent plus. Qu’ils soient les supposés gentils de l’histoire ou les méchants. Ils semblent avoir tous été envoyés à la naissance dans ce purgatoire, dont peu réchappe au final. J’ai cette image de Twin Peaks ou de la série Wayward Pines : ces endroits où l’on pénètre mais dont on ne peut plus ressortir. Comme une quatrième dimension. Une chape de plomb recouvre cette région.

Pour un premier roman, Alex Taylor offre une prose magnifique à un roman noir dont l’ambiance lugubre ne vous lâche pas, on tourne les pages en espérant une forme d’échappatoire mais le romancier maintient la chape en place.

Alex Taylor a réussi à maîtriser son roman de bout en bout. Ainsi, rien n’est moins travaillé : les dialogues sont incisifs et ciselés et même si je l’ai lu en français, j’entends leur accent sudiste trainant, comme celui du Tennessee où j’ai vécu.

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Et puis, il y a le lieu et les descriptions – cette rivière qui symbolise le passage : de la vie à la mort, de la liberté à l’enfermement. Et le talent de Taylor qui nous offre de grandes envolées lyriques qui vous saisissent à la gorge on sent l’odeur de la terre, l’odeur de la bière, de la sueur – on entend le ressac, le chant de la rivière. On est alourdi par la moiteur et la chaleur qui frappe cette région. Et puis, Taylor décrit de manière impressionnante la pauvreté et la misère (économique ou intellectuelle) de cette population. Ces laissés pour compte. Le roman m’a fait penser à une pièce de théâtre : il y a très peu d’unités de lieu, la rivière, la maison de Beam, celle de Loat et le fameux bar où l’on vient jouer, coucher avec des prostituées et parfois perdre la vie. On n’a pas envie que notre GPS nous lâche dans ce coin-là, on aurait trop peur de pousser la porte de cet endroit. On n’y serait pas les bienvenus. Croyez-moi !

J’ai découvert qu’Alex Taylor vit à Rosine, dans le Kentucky. Qu’il a fabriqué du tabac et des briquets, démantelé des voitures d’occasion, tondu des pelouses de banlieue et été colporteur de sorgho pour différentes chaînes alimentaires !  Mais l’homme est désormais professeur de littérature. Il a publié un recueil de nouvelles (non traduit à ce jour), The name of the nearest river, salué unanimement par la critique (et que je viens de me procurer).

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Kentucky.

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♥♥♥♥♥

Éditions Gallmeister, Neonoir,  The Marble Orchard, trad. Anatole Pons, 288 pages

 

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Les démoniaques

Marie-Claude connaît mes limites en matière de lecture – si je peux lire assez facilement des romans noirs, je suis plutôt réservée pour d’autres lectures comme les thrillers. Il y a fort longtemps je lisais Mo Hayder par exemple. Et puis mes goûts ont évolué. J’aime les romans noirs américains, un univers à part où l’auteur ne croit pas en la rédemption, ou plutôt il pense qu’elle arrive trop tard pour ses personnages. Pas de happy-ending à l’américaine, ou devrais-je dire, à la française ? Car me voici soudainement avec entre les mains un thriller français. Un Noir. Noir ébène.

les-demoniaquesMattias Köping signe ici un roman qui m’a laissé quelque peu perplexe au tout début puis m’a littéralement kidnappé. J’ai commencé ma lecture un lundi, une dizaine de pages tout au plus. Ne sachant si j’allais aimer ou pas : drogues, meurtres, trafic humain et même pédophilie au programme.  Pas mon sujet préféré ! Mais l’auteur a eu une idée de génie : placer l’action au cœur d’un village de la campagne française, tout près de l’autoroute – dans l’Eure.

Les paysages sont comme les protagonistes : lugubres. Des forêts profondes vous accueillent, entourées de marécages. Bienvenue à la Souille, le repère de l’Ours.  Ce dernier dirige son clan d’une main de fer et chaque jour il continue d’élargir l’emprise de son royaume. L’Ours, c’est un homme au physique démesuré – il vit dans la forêt avec son frère Dany, toujours accompagné du Simplet, un homme de petite taille bossu, et leur mère, une vielle femme acariâtre. Celle-ci dirige une des auberges locales locales.

L’Ours a une fille adolescente Kimy – qui n’aime ni son nom, ni sa vie. Elle n’a d’ailleurs qu’une seule idée en tête : mettre à mort la figure paternelle. Et l’occasion se présente enfin sous les traits d’un professeur de français dépressif….

Que dire ? Mattias Köping réussit à vous embarquer dans l’enfer de la Souille – aux côtés de Kimy et de Henri qui affrontent ensemble le clan Mauchrétien, Jacky (dit l’Ours) et Dany. Ces deux règnent sans partage sur la région. Jacky cache derrière ses activités professionnelles (une exploitation forestière, la boite de nuit du coin et quelques autres trucs) un véritable trafic : en échange de prostituées, ou plutôt de jeunes femmes venus des pays de l’Est et transformées en esclaves sexuelles à la Souille avant d’être déployées sur le reste de la France, Jacky revend de la drogue – beaucoup de drogue. Car loin de la capitale, les Français s’ennuient et dans les boites de nuit locales, les jeunes aiment s’évader à coup de pilules roses ou bleues. L’ecstasy, mais aussi la cocaïne et la marijuana.

Depuis quelque temps, l’Ours utilise sa fille pour infiltrer le lycée du coin. Revendeuse, elle doit laisser une grande partie de ses gains à son père qu’elle évite de rencontrer au maximum. La jeune femme, dont la mère a disparu peu après sa naissance, a fini, comme les filles de l’Est qu’elle voit passer. Elle fait des passes lorsqu’elle n’est pas violée par son père ou son oncle. Elle sait qui se cache derrière ses hommes cagoulés qui viennent violer les jeunes femmes, enfermées dans la cave de la Souille. Elle a été leur victime. Sa dernière passe, se jure-t-elle ainsi un matin puis elle fuit à travers champs. C’est là qu’elle l’aperçoit, lui, le professeur dont le visage lui est familier. Assis dans l’herbe contre un arbre, il lit tranquillement lorsqu’un coup de téléphone l’arrache à son plaisir. Kimy en profite pour se faufiler et lui dérober son livre.

Cet acte va signer entre elle et lui le début d’une drôle d’amitié qui va les mener à affronter le monstre.

Je n’en dirais pas plus – mais au fil des pages, la tension ne cesse de monter. Les protagonistes sont effrayants par leur monstruosité mais encore plus par leur lâcheté.  Parfois, je me suis dit que cela ne pouvait pas exister ici, en France. Mais je sais que c’est possible. D’ailleurs, le partenaire de l’Ours, l’Albanais a vécu dans un pays, vraie plaque tournante du trafic humain.  Ils y violent et torturent les jeunes femmes (et les rendent dépendantes à la drogue) avant de les déployer sur le continent européen.

Ce que j’aime dans ce roman noir, c’est l’économie des mots. Ici tout sert l’histoire : le rythme aussi. Une vraie bombe à retardement, impossible de reposer le lire avant d’avoir fini le roman. Moi qui ai enchainé les déceptions dans mes dernières lectures policières, je suis ravie de pouvoir découvrir ici un romancier qui sait faire du noir, très noir. Et sans latte, Marie-Claude 😉

J’avais beau imaginer à plusieurs reprises la fin, celle-ci m’a surprise. Même si je trouve parfois les fils un peu trop gros, tout fonctionne quand même. Même si mon cœur de midinette aurait préféré que le livre se termine quelques pages auparavant !

Et pour ceux qui se demandent pourquoi j’étais perplexe au départ, un extrait du premier chapitre :

les-demoniaques-extrait

 

Le livre sort aujourd’hui en librairie. Si vous cliquez sur le lien, vous pourrez dénicher les librairies qui distribuent les livres des éditions Ring.

♥♥♥♥♥

Ring, Ring Noir, 400 pages, 2016