Casco Bay ∴ William G. Tapply

Il y a des livres qui se dévorent. Ce fut le cas lors de mes retrouvailles avec ce bon vieux Stoney Calhoun ! J’avais hâte de retrouver Casco Bay, ce petit coin de paradis du Maine où notre ami mène une existence paisible de guide de pêche. Enfin, pas si paisible que cela. Dans le premier volet de ses aventures, on découvrait que notre héros ignorait tout de son passé. Frappé par la foudre, il s’est réveillé un beau matin dans un lit d’hôpital, incapable de se souvenir de son identité. Mais la visite régulière de « l’homme en costume » lui a fait prendre conscience de son statut très particulier.

Mais revenons à l’histoire, Stoney continue donc de gérer sa petite boutique d’articles de pêche, de fabriquer ses mouches et d’aimer la très belle Kate Balaban. Tout semble aller pour le mieux. Stoney embarque un professeur d’histoire pour aller pêcher dans cet archipel d’îles inhabitées lorsque son client réclame de s’arrêter sur une île pour aller « se soulager ». Étonné mais complaisant, Stoney accepte. Lorsque son client ne revient pas, et son fidèle X, setter, ne répond pas, Stoney descend à son tour sur cette île pleine de fantômes, il découvre alors son client et son chien, assis devant un cadavre entièrement carbonisé.

Toujours hanté par la mort de Luke, un jeune guide de pêche,  Stoney compte ses amis sur les doigts de la main et lorsque le shérif Dickman lui demande d’être son adjoint, il refuse (à la surprise de son ami mystérieux, l’homme au costume, qui semble au courant de tout) puis finalement accepte.  Peu de temps après, le professeur d’histoire est assassiné sur la terrasse de Stoney. L’enquête s’emballe, les morts se multiplient et très de vieux réflexes enfouis lui reviennent peu à peu.

Il va découvrir très vite qu’il manie très bien les armes et sait se défendre lorsque l’on tente de l’attaquer. Il peut même tuer s’il le souhaite. Parallèlement, son histoire avec Kate s’assombrit lorsque celle-ci lui demande de mettre en pause leur relation.

Que dire ? Que j’adore Stoney, le Maine, ses coins de pêche, son humour et sa relation avec son chien !  Et je sais qu’il n’existe plus qu’un seul volet puisque l’auteur a eu la mauvaise idée de nous quitter.

La pêche n’a pas le premier rôle mais la passion de l’auteur s’en ressent, à son tour de nous entrainer dans la fabrication des mouches et leurs noms variés et divers et ses sorties en mer sont toujours aussi plaisantes. Le Maine est un État magnifique et j’ai presque eu envie de commander un billet en ligne pour aller découvrir Casco Bay et son archipel 😉

J’aime surtout la maison de Stoney, proche d’une rivière, où l’on se sent bien. Notre héros est toujours aussi attachant, même si ses talents si nombreux finissent, je l’avoue, par ressembler un peu trop à d’autres personnages de cinéma (cf. Jason Bourne…) mais son humour et son refus de chercher sa véritable identité le gardent pour l’instant à l’abri.

On se sent bien avec lui et le shérif Dickman, leurs petites manies sont très drôles – j’ai adoré le fait qu’il oblige Stoney à utiliser un téléphone. Leur amitié est particulièrement touchante, comme celle de Stoney avec son chien.

Un très bon volet – je vais prendre tout mon temps avant de me lancer dans la lecture du dernier opus. Je sais déjà que je vais avoir un gros pincement au cœur.

Pour ceux qui ignorent encore qui est Stoney Calhoun, je vous invite à lire mon billet sur le premier volet de ses aventures.

J’ai découvert récemment qu’il avait développé une autre série autour d’un autre personnage, le fameux Brady Coyne, avocat et qu’il lui a consacré plus de vingt romans ! En allant un peu fouiller, les avis sont aussi bons et apparemment il continue d’exceller dans la description de ces petites coins charmants de la Nouvelle-Angleterre.  Cette série n’a malheureusement pas été traduite en français. Je me suis décidée à acheter le premier volume afin de voir si « ça colle entre moi et Brady ».

♥♥♥♥

Éditions Gallmeister, coll.Totem, Gray Ghost, trad. François Happe, 357 pages

 

 

Coin perdu pour mourir ∴ Wessel Ebersohn

C’est en lisant le blog de Tasha que j’ai découvert la série sud-africaine mettant en avant un psychiatre de prison, Yudel Gordon. En lisant le billet enchanté de Tasha sur La nuit est leur royaume, publié en 2016 – je découvrais ce personnage, apparu en 1979, en plein apartheid sous la plume de Wessel Ebersohn, technicien en télécommunications.

Il abandonna son métier pour se consacrer à l’écriture, malgré les menaces et l’interdiction de son roman en Afrique du Sud. J’ai donc décidé de lire le premier volet (des 4), qui lui valut tant de problèmes : A lonely place to die, Un coin perdu pour mourir.

Yudel Gordon n’a guère envie d’aller faire la liste de courses dressée par son épouse, Rosa, ni d’aller une nouvelle fois chez des amis, entendre dire qu’il a choisi le mauvais chemin en allant travailler pour le service public. Psychiatre, il est employé auprès de la prison. Ce jour-là, son ami Freek, un Afrikaans assez imposant, lui demande de lui rendre service en allant voir un homme noir, Muskiet Lesoro, arrêté pour avoir empoisonné le fils de son patron. Le patron n’étant que Marthinus Pretorius, tout juste nommé aux plus hautes fonctions. C’est alors qu’il fêtait sa nomination, que son fils, après avoir avalé des champignons, a été saisi de convulsions violentes et est décédé dans les minutes qui ont suivi. Mais lorsque Yudel se retrouve face à l’assassin présumé, c’est une toute autre histoire qui s’écrit devant lui.

L’homme est prostré dans sa cellule, et en voyant Yudel est pris de panique et se retranche comme il le peut. Très vite, Yudel comprend qu’il a à faire à un malade mental, d’ailleurs, il a des hallucinations et ne cesse d’essayer de fuir d’invisibles attaquants. Yudel réfute la version officielle : s’il peut se montrer violent, il est incapable de fomenter un crime. Seule l’assiette de la victime contenait des champignons vénéneux, ce qui requiert de la minutie et de la préméditation.

Yudel décide donc d’aller mener lui-même l’enquête en se rendant dans la petite ville provinciale où vivent la victime et le meurtrier présumé. Il souhaite interroger la mère de Muskiet et la famille de la victime. Mais très vite, il se heurte à une multitude de barrières : la police locale refuse son laisser-passer et très vite il est mis à mal. Mais Yudel ne se laisse pas faire.

Publié en 1979, le livre retranscrit bien l’apartheid et les scissions au sein de la société. Venant d’une grande ville où la ségrégation est sans doute moins prégnante, Yudel se retrouve ici dans une société encore patriarcale, profondément Afrikaans – où les hommes blancs refusent la moindre avancée des droits civiques pour les noirs. La police locale est-elle même corrompue. La victime était d’ailleurs sans doute membre d’un groupuscule fasciste qui s’est attaqué au Monastère qui accueille et aide les populations tribales. Yudel, juif, comprend vite que son enquête n’est pas la bienvenue et les premiers témoignages recueillis ne sont pas forcément honnêtes. La peur règne.

J’ai beaucoup aimé la description de cette province, où pendant la journée, les hommes  et femmes en âge de travailler partent dès l’aube travailler au champ ou comme domestiques dans les exploitations et rentrent le soir, au coucher du soleil. Laissant leur ville aux enfants et aux vieillards pendant la journée. Avec (un couvre-feu ?) l’interdiction pour tout homme noir de se trouver encore dans la ville des Blancs après une certaine heure.

Très vite, on rappelle à Yudel ses origines juives – il n’est pas Afrikaans même s’il le parle. Sa ténacité finira par payer. Le roman m’a permis de me replonger dans cette époque lointaine où il est inimaginable pour ces Blancs qu’un jour Nelson Mandela soit élu président ! C’est effrayant, hallucinant et pourtant cela a bien existé. Le fait que l’auteur a choisi, non pas un policier, mais un psychiatre est vraiment original. Mais il s’explique aussi : à l’époque, la police était souvent corrompue et un nid à racistes, aussi il aurait été difficile d’y trouver un héros. Le fait que le personnage soit Juif permet à l’auteur de montrer que toute forme de discrimination est possible, pas uniquement envers les Noirs.

La trame du roman reste classique et le rythme est assez lent, même si on craint pour la vie de Yudel (une action à la fois bienvenue et rondement menée). Reste que le roman est prenant, je l’ai lu en à peine deux jours – j’avais tout le temps envie de m’y replonger. J’adore quand les polars jouent leur premier rôle : nous montrer la société telle qu’elle est, sans fioritures, sans maquillage.

Bref, vous l’aurez compris, je ne regrette pas mon achat et j’ai déjà commandé la suite, Divide the Night  (La nuit divisée) qui étrangement fut publiée en France avant Un coin perdu pour mourir  (d’où la quatrième qui m’a fait un tant douter de l’ordre de la série).

♥♥♥♥♥

Editions Rivages, Coll. Noir, trad. Nathalie Godard, 1994, 241 pages

Les Chiens de Belfast

Avez-vous des obsessions ? La mienne était de dénicher en version usagée, la version Poche du premier roman de la trilogie mettant en scène le détective privé Karl Kane – créé par l’Irlandais, Sam Millar, dans Les chiens de Belfast.  Que ce soit en neuf ou en usagé, je n’ai jamais réussi à mettre la main sur ce premier volet. J’en ai parlé à Marie-Claude lors de mon séjour au Québec et j’ai fini par mettre la main dessus dans une librairie ; mais entre temps, elle aussi a voulu partir à sa découverte – j’ai donc regardé s’il était disponible sur un site de commande en ligne français à moindre prix et je lui ai laissé ma trouvaille.

De retour en France, en allant chercher et rendre des livres à la bibli, j’ai poussé la curiosité à aller voir en rayon et le voici, dans sa version reliée, édité chez Seuil. Je n’ai pas pu résister malgré la lecture de trois autres policiers la semaine précédente !

Né à Belfast en 1958, Sam Millar, a fait de la prison en Irlande du Nord comme activiste politique, et aux États-Unis comme droit commun. De retour à Belfast où il vit toujours, il est devenu écrivain, auteur de plusieurs romans noirs dont Poussière tu seras et Rouge est le sang (chez Points), et d’une autobiographie On the Brinks dont j’avais beaucoup entendu parler.

les chiens de Belfast seuilKarl Kane est un détective privé, proche de la cinquantaine, qui souffre d’hémorroïdes et dont la situation financière est plus que fragile. Voici, me direz-vous un portrait peu reluisant du héros mais c’est la pure vérité. Auteur non publié (et qui souffre de voir ses manuscrits lui revenir …), l’homme est en conflit ouvert avec la police de Belfast, dont son ancien beau-frère et ne sait plus comment faire face à ses déboires lorsqu’un certain M.Munday vient le trouver – celui-ci lui demande d’enquêter sur le meurtre d’un homme, dont le cadavre a été retrouvé avec trois balles dans le crâne en échange d’une belle liasse de billets. Ancien maton de prison, il est le premier d’une série de victimes, toutes ayant un lien avec cette prison mais dont Kane ne parvient pas à faire le lien.

Parallèlement, le roman est ponctué de flashbacks avec le viol et le meurtre de la mère de Karl lorsqu’il était enfant – chapitres courts qui viennent alimenter le récit et le viol violent et brutal d’une jeune prostituée alors que des chiens sauvages échappés du zoo ont déjà tué des passants il y a une trentaine d’années… Et également au présent, que doit-on penser de cette femme mystérieuse, qui attire dans ses filets des hommes et les torturent à mort avant de les achever ?

Le soin de démêler les fils sanglants de cette série macabre échoit à notre ami Karl Kane, qui a accepté de rendre à nouveau service (payant) à ce mystérieux M.Munday au grand dam de son assistante et petite amie, Naomi, qui ne veut pas le voir s’acoquiner avec les truands de la ville. Mais bientôt les évènements s’enchainent à une telle vitesse que Karl Kane ne peut faire autrement que de mettre les doigts dans le cambouis.

Très vite, le détective comprend que la police n’est pas étrangère à l’affaire, en particulier lorsqu’un ancien malfrat paraplégique est assassiné alors qu’il écrivait un livre où il révélait son ancien job d’indic auprès de la police irlandaise.

Alors ? Pour ma part, j’ai eu, j’avoue, un peu de mal avec l’alternance entre flashbacks et le récit actuel, et en particulier l’abondance des personnages – ou alors étais-je trop distraite ? L’histoire est cependant intéressante et prenante, même si j’avoue que je n’ai pas très bien compris comment  le détective a réussi à trouver le nom de la tueuse – l’explication donnée étant assez alambiquée alors que pour le tout dernier assassin j’ai deviné en une seconde et lui a mis un temps fou à faire le lien…

Je trouve également la plume un peu légère, le style un peu trop « parlé » à la limite de la vulgarité – ou est-ce du à la traduction ? Je ne le crois pas – je crois que l’auteur a voulu vraiment représenter une certaine fange de la population. Cependant, j’aurais aimé un peu plus de travail de la part du romancier. L’autre bémol vient du fait du nombre de références très important à la culture irlandaise (télévisuelle) que je ne possède pas, et il faut souvent lire les notes du traducteur – ce dont je ne suis pas fan et auxquelles s’ajoutent certains jeux de mots intraduisibles.

Enfin, certains personnages m’ont aussi semblé vraiment caricaturaux – en particulier, les flics – réduits à de grosses bêtes sanguinolentes, pas mieux que les truands et au final, aucun personnage ne ressort du lot. Reste l’humour du personnage principal, envers sa propre personne (et ses problèmes d’hémorroïdes) et la ville de Belfast dont j’ai aimé découvrir le passé.  Mon dernier bémol ? J’aurais préféré que le récit se concentre autour de ce viol atroce et de ses conséquences et non autour d’une multitudes de personnages … dont on comprend le lien tardivement et qui m’ont laissé dans un certain brouillard.

♥♥♥♥♥

Éditions Seuil, Bloodstorm, trad. Patrick Raynal, 2008, 264 pages