Une histoire des loups ∴ Emily Fridlund

octobre 13, 2017
Une histoire des loups ∴ Emily Fridlund

Lorsque ce roman a fait son apparition sur la toile, j’y ai prêté peu attention. Puis, le succès est venu, aux États-Unis et en Europe. Abonnée à de nombreux comptes Instagram et suivant des booktubers anglophones, je ne cessais d’entendre parler de History of Wolves. Et ma curiosité fut vraiment piquée lorsque j’appris qu’il était sélectionné pour le Man Booker Prize 2017.

Fanny, dont je suis une fidèle de son blog avait un avis mitigé. Elle a apprécié l’écriture et le style mais est restée « en dehors » et elle a eu la gentillesse de me l’envoyer afin que je me fasse mon propre avis. J’ai commencé ma lecture un dimanche matin et je l’ai terminé .. le soir-même. L’histoire : Madeline ou Linda, comme elle aime à se faire appeler, est une adolescente sauvage, qui vit dans les forêts du Minnesota dans des conditions très précaires : une cabane en bois, sans chauffage au bord d’un lac. La jeune fille est proche de son père, elle l’aide dans les taches ménagères comme vider les poissons et couper du bois. Elle a un semblant de chambre dans la mezzanine improvisée et lorsqu’il fait froid , elle dort en bas, à côté du poêle. Ses parents appartenaient à une petite communauté prônant l’autocratie mais les choses ont mal tourné. Tous sont partis sauf les parents de Madeline. Sa mère a alors trouvé refuge dans la religion et se père se mure dans le silence.

Madeleine est enfant unique, isolée, sans ami. Tous les jours, elle marche plusieurs kilomètres pour aller en cours où on se moque d’elle. Alors, lorsqu’un jour, elle aperçoit cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac, Madeline commence à les observer : un couple et un petit garçon dont la vie aisée est très éloignée de la sienne. Le père est absent et Madeline fait connaissance de Patra, la jeune maman du petit garçon, Paul, 4 ans.

Celle-ci propose à Madeline de s’occuper de son fils, après ses cours. Madeline accepte – elle aime jouer avec Paul, l’emmener dans les bois, inventer des histoires et puis Madeline ne peut s’empêcher d’être fascinée par la mère. Une très jeune femme, dont le travail consiste à corriger les écrits de son époux, un éminent professeur scientifique. L’adolescente va peu à peu s’immiscer dans la vie de cette famille, même lorsque l’époux, un homme froid et manipulateur fait son retour. Mais « Linda » aime leur chalet, leurs livres, les repas pris en famille. Cette autre vie.

Parallèlement, elle s’entiche d’une fille populaire de son lycée qui a porté plainte contre leur professeur d’histoire pour abus sexuels. Madeline aimait bien ce nouveau professeur, originaire de Californie, qui l’avait fait participé à un concours. Tandis que la nouvelle de cette liaison interdite se répand, Madeline suit la petite famille lors d’un week-end organisé à Duluth, pour assister à une course de voiliers. Paul est malade, très fatigué. Cette journée lui sera fatidique.

Madeline, dix ans puis vingt ans après les faits, revient sur ce week-end et son obsession pour cette liaison élève-professeur qui avait secoué la petite communauté.

Lorsqu’elle décrit méticuleusement les dernières heures à Duluth avec ses voisins, les signes sont nombreux. Mais comment les interpréter quand on a quatorze ans ?

Alors ? Contrairement à Jérôme, qui a cru que l’auteure avait voulu se servir des lieux (les bois) comme un élément majeur de son roman, l’auteure réfute entièrement cette idée (interview vue sur la toile) et pour ma part, je n’ai jamais eu ce sentiment. Les lieux ne sont là que pour rappeler la solitude de Madeline, une solitude physique puisque la jeune fille, n’a aucun voisin proche avec qui elle aurait pu nouer des liens, et ses parents n’ont, à l’époque, pas de voiture. Voici, selon moi, le seul et unique rôle de ces bois.

C’est la solitude tragique de cette jeune fille qui m’a ensorcelée. Elle meurt d’envie qu’on lui porte attention, tant pis si celle-ci est malveillante. Son obsession avec l’autre jeune fille de son lycée est la démonstration même de ce besoin irraisonnable : elle aurait tant aimé que le professeur porte son attention sur elle, pas sur l’autre fille. Oui, même ce genre d’attention.

J’ai aimé le choix narratif de revenir sur cette journée fatidique, sur les jours et les heures qui ont précédé la disparition de Paul. J’ai aussi aimé Madeline adulte, qui malgré son silence et son attitude défiante, ne cesse de s’interroger sur sa participation à ce « crime« .

J’ai adoré être troublée par les pensées sombres de Madeline, comme lorsque qu’elle s’imagine être méchante avec Paul ou lorsqu’elle suit de loin la jeune fille. Je n’ai pas pour ma part trouvé le personnage froid, ce fut même l’inverse ! Et chez moi, l’attachement aux personnages est un élément majeur de mon appréciation du livre. Je n’ai jamais eu la sensation d’être tenue à distance de l’histoire. J’ai eu, au contraire, le sentiment, de voir l’histoire à travers ses yeux.

Madeline/Linda/Mattie .. Cette succession de prénoms traduit aussi les difficultés de la jeune femme à trouver sa véritable identité. Élevée dans une communauté elle était proche de ses autres « frères et sœurs » – leur départ fut brutal et Madeline ne reconnait jamais ses géniteurs « comme de vrais parents ». Sa mère ne l’appelle jamais par son prénom, mais voit un petit être pensant, un chef d’entreprise, un professeur alors quand cette autre famille, d’apparence normale, lui offre l’attention et la chaleur humaine qu’elle recherche, Madeline n’hésite pas une seconde.

Autre point majeur : j’ai adoré la partie sur son témoignage au tribunal et comment, par sa réponse, à une seule question, tout peut être effacé, détruit.

Un roman très troublant sur l’identité, sur la vérité et surtout sur le manque d’affection. L’auteure pose un regard appuyé sur ces mouvements religieux sectaires très répandus en Amérique (les chrétiens scientifiques existent réellement).

Enfin, une écriture maîtrisée et fluide qui m’a totalement charmée – est-il nécessaire de rappeler qu’il s’agit d’un premier roman ? Une lecture qui ne laissera personne indifférent. Troublant et poétique, accrocheur (merci Eva), un livre que je qualifierais pour ma part de dérangeant, de troublant. 

Si vous aimez les personnages peu aimables qui vous glissent entre les mains, alors ce roman est fait pour vous. C’est assez insidieux le pouvoir qu’a eu cette lecture sur ma petite personne! Il m’a été impossible de lui résister.

Autumn, d’Ali Smith est aussi nominé pour le Man Booker Prize. J’ai adoré les deux romans, et si celui d’Ali Smith a le don de vous réconforter avec l’amour, la compassion, celui d’Emily Fridlund, vous met au défi, de vous regarder honnêtement dans la glace. Troublant !

♥♥♥♥♥

Éditions Gallmeister, History of wolves, trad. Juliane Nivelt, 2017, 297 pages

26 commentaires
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26 commentaires

Fanny octobre 13, 2017 - 6:33

Tu sais quoi? Je suis heureuse que tu aies trouvé ton bonheur avec ce livre! Qu’il n’est pas passé la frontière pour rien.

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Electra octobre 13, 2017 - 7:18

Merci de m’avoir envoyé ce roman de si loin 😉 Je te dois une très bonne lecture !

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Virginie octobre 13, 2017 - 7:35

Il me tentait beaucoup et je vais le lire ! Il n’a pas passé la présélection du Prix Elle, les filles n’ont apparemment pas trop accroché…Ce que tu en dis me donne encore plus envie !

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Electra octobre 13, 2017 - 7:37

C’est vrai ? Comme quoi il continue de diviser ! J’espère que tu pencheras de mon côté et que tu seras aussi séduite

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Ariane octobre 13, 2017 - 11:05

Merci pour cette article .Tout comme vous ,j’ai aimé ce roman .

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Electra octobre 13, 2017 - 12:03

Merci ! Oui, j’ai beaucoup aimé – ravie de trouver d’autres personnes également séduite par ce roman

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Ariane octobre 13, 2017 - 12:57

Désolée pour la faute ,je poste trop vite : « cet » article .
Et puis les « loups » :il n’en manque pas dans l’actualité ,en ce moment ..

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Electra octobre 13, 2017 - 1:54

Oui, c’est vrai ! pas de souci pour la faute, ça m’arrive aussi quand on écrit vite !

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Sonia octobre 13, 2017 - 9:43

c’est tout de même incroyable, ce roman ne me tentait absolument pas, et voilà que j’ai très envie de le lire… Ta chronique est captivante!

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Electra octobre 13, 2017 - 10:52

Merci ! Je pensais que tout le monde l’avait lu tant mieux s’il t’intrigue enfin !

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Mylène octobre 14, 2017 - 8:49

C’est en effet un roman qui divise les lecteurs et moi-même je me suis sentie divisée. Je n’ai pas trop aimé la construction un peu mécanique et le sujet religieux à peine survolé. Mais j’ai aimé l’écriture, une certaine manière de regarder le monde, d’en rendre compte par les détails, les sensations. Ton billet est en tous cas le plus enthousiaste que j’ai lu. J’imagine donc que tu vas guetter son 2e roman (et moi aussi).

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Electra octobre 14, 2017 - 11:36

Oui je sais que certains ont ressenti l’inverse (la froideur et une distance avec les personnages). Chez moi ce fut l’opposé oui sa manière de regarder le monde c’est ça ! Oui je guetterai son prochain roman

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Eva octobre 15, 2017 - 7:59

comme toi j’ai beaucoup aimé le personnage de Madeline, son côté solitaire dans sa ferme au milieu de la forêt, au bord du lac…et aussi toute la partie qui se passe au lycée. par contre, la partie qui concerne la famille de Paul et Patra ne m’a pas du tout convaincue, je l’ai trouvée fouillis, pas claire, presque inutile en fait…

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Electra octobre 15, 2017 - 9:08

Inutile ? Ah j’adore ton avis. Je suis contente que tu aies aimé le personnage de Madeline car beaucoup n’ont pas du tout accroché à sa personnalité. c’est amusant à quel point ce livre divise.

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Marie-Claude octobre 16, 2017 - 3:13

Punaise, va falloir que je le lise pour me faire mon propre avis!
Ce qui t’a plu risque fort de m’emballer. Pour le reste, c’est à voir…

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Electra octobre 16, 2017 - 9:04

Oui, honnêtement pas moyen que tu ne le lises pas – je pense que tu aimeras comme moi (et Eva) le personnage de Madeline après le rythme lent ou l’histoire de Paul.. mais oui, une lecture marquante !

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Jerome octobre 16, 2017 - 12:47

C’est super que tu aies autant aimé. Perso, je m’en suis servi comme somnifère les soirs où j’avais du mal à trouver le sommeil. Imparable ! 🙂

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Electra octobre 16, 2017 - 12:50

Désolée enfin non ! J’ai beaucoup aimé et s’il est sélectionné pour le MBP c’est que je ne suis pas la seule à avoir été séduite. En tout cas ton billet m’a fait sourire

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Krol octobre 21, 2017 - 2:00

Excellente chronique ! Ce livre m’attend sagement sur ma table de nuit. Malgré les avis plus que mitigés, j’ai toujours envie de le lire, de me faire ma propre opinion, et après avoir t’avoir lue, je sens qu’il pourrait me plaire.

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Electra octobre 21, 2017 - 2:23

Merci ! Pareil après avoir lu des avis très mitigés j’ai préféré me faire mon propre avis. J’espère qu’il te plaira autant !

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noukette octobre 26, 2017 - 6:47

Personnellement je me suis ennuyée ferme une bonne partie du roman… Mais l’écriture est belle oui…

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Electra octobre 26, 2017 - 6:48

Je sais qu’il a divisé pas mal de lecteurs. Pour moi, ce fut tout l’inverse – l’atmosphère m’a totalement envoûté !

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zarline novembre 3, 2017 - 3:36

Ralala, je n’arrive vraiment pas à me faire une opinion sur ce roman. Comme toi, sa sélection pour le MBP m’a intriguée et puis le sujet ne me tentait pas vraiment. Puis j’ai lu des avis dithyrambiques comme le tien… et d’autres parlant d’un ennui mortel. Il ne me reste qu’une chose à faire je crois… le lire pour me faire ma propre opinion. Je pense toutefois tenter la bibliothèque, au cas où je ferais partie du 2ème groupe (pas franchement besoin d’acheter de somnifères en ce moment ;-))

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Electra novembre 3, 2017 - 5:45

je pense que ta décision est la bonne ! J’ai eu la chance de ne pas à avoir à l’acheter, et j’étais comme toi – je lisais des avis très positifs et puis tout l’inverse. Pour ma part, j’ai été totalement envoutée donc j’espère que ça sera de même pour ta part 😉 Mais si c’est l’inverse, pas de souci non plus !

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chinouk décembre 11, 2017 - 1:36

haaaaa ! je suis contente que tu aies apprécié ce roman, tellement de gens sont hélas passés à côté ! je l’ai plus qu’adoré moi ! il doit faire partie de mon top de l’année.
Au fait petit  » bug » dans tes articles la balise [highlight color= »color here »] s’affiche en dur à la fin de chacun d’entre eux.

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Electra décembre 11, 2017 - 2:03

Oui, ce petit bug, je le corrige au fur et à mesure que je retourne sur mes billets et surtout mes préférés et je suis ravie de croiser quelqu’un qui l’a aussi adoré ! Moi ce fut un gros coup de cœur et il est dans mon top ten de l’année aussi 🙂
J’ai tellement aimé l’atmosphère et ne pas être dans l’esprit de quelqu’un de parfait !

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