Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada

octobre 31, 2017
Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada

Shannon, Maisy – voici leurs visages. J’aurais aimé les connaître, ainsi que l’auteur, Emmanuelle Walter. Des jeunes filles pleines d’entrain, grandes brindilles, qui disparaissent dans la nuit, un soir de septembre 2008. Elles s’évanouissent dans les ténèbres et n’en reviendront jamais.

C’est leurs visages souriants qui vont intriguer Emmanuelle Walter, une journaliste française, installée depuis peu au Canada. Celle-ci va alors se pencher sur un phénomène sans précédent : la disparition de plus de 1 181 femmes autochtones au Canada ces trente dernières années. Plus de mille sont des victimes d’homicide, 164 n’ont pas été retrouvées et 225 sont des cold case, comme Maisy et Shannon. La population féminine autochtone ne représente que 4,3% de la population canadienne mais 11,3% des disparues et la moitié des femmes assassinées au Canada sont autochtones. Emmanuelle Walter a calculé que si la même chose arrivait aux femmes blanches, on aurait plus de 30 000 femmes disparues ou assassinées.

Ces femmes disparaissent dans l’indifférence totale du gouvernement local et fédéral. Quand leurs corps sont retrouvés, les autopsies montrent qu’elles ont été violées, battues, torturées et leurs dépouilles jetées le long des autoroutes. Elles sont toutes autochtones et vivent dans des réserves ou dans des villes industrielles, comme Fort McMurray, dans l’ouest canadien (devenu célèbre en France pour ses terribles incendies il y a quelques années). Elles disparaissent en rentrant du travail un soir, en allant à l’école, en empruntant des chemins de traverse, en faisant de l’auto stop….

Elles sont retrouvées ou à jamais disparues, comme Maisy et Shannon. La police tribale ou fédérale enquête, peu ou prou. Leurs disparitions sont rarement prises au sérieux, une minorité sont des alcooliques ou des toxicomanes, des prostituées également. Et les mineures ? Des fugueuses assurément.

Ce sujet, il m’est familier depuis la diffusion d’un vieux documentaire sur Envoyé Spécial. Les journalistes français sont les premiers à avoir interroger le gouvernement canadien sur son inertie. Des étrangers venus les interroger sur cet ersatz de féminicide. La presse locale puis nationale s’est saisie du dossier. Une commission d’enquête sera créée après des années de combat. Des familles détruites et un peuple indien qui se sent une nouvelle fois bafoué, ignoré. Emmanuelle Walter dresse ici un portrait très éloigné du portrait enchanté de ce pays qui fascine tous les Français (moi y compris).

Des étendues immenses, des forêts à perte de vue, le Canada est un pays immense et au fond de ces bois, se cachent des réserves indiennes – là où résistent une poignée de ces indiens, appelées par là-bas « Premières Nations ». Le Canada, connu pour sa douceur de vivre, loin de la violence de sa voisine américaine, son plein emploi, son goût pour les choses simples cache un secret : sa gestion catastrophique de la nation indienne.

A Nantes, l’an dernier (cf. ce billet), j’ai eu la chance de voir le documentaire The Oka Legacy de Sonia Bonspille-Boileau sur le combat de la réserve de Kanehsatake en 1990 contre l’expropriation d’une partie de leur réserve pour y construire un golf.

Ce documentaire expliquait que jusqu’en 1985, le gouvernement pratiquait l’enlèvement : les autorités enlevaient les enfants indiens pour les mettre de force dans des pensionnats où les enfants avaient interdiction de parler leur langue ou de pratiquer leur culture. On leur coupait même les cheveux. Ils ont brisé des milliers de vies, ainsi les chiffres sont effrayants, ces pensionnats étaient aussi des lieux de sévices et d’abus sexuels, près de 4 000 enfants y sont morts dans d’étranges circonstances. Ceux qui sont rentrés chez eux étaient brisés et avaient perdu tout lien avec leur communauté.

Incapables de transmettre leur culture à leur descendance, ils ont sombré dans la dépendance : alcool, drogues ou jeux. Ils vivent dans la rue et leurs enfants sont à leur tour trimballés de foyer en foyer. A noter, que les enfants indiens ne sont toujours pas placés dans des foyers indiens, le déracinement continue de nos jours. Maisy Odjick et Shannon Alexander sont les enfants de ces déracinés. La mère de l’une d’elle est une toxicomane sans-abri qui vivote dans les rues de Montréal, l’autre a un père alcoolique. Mais Maisy et Shannon n’étaient pas abandonnées, l’une vivait chez sa grand-mère et l’autre chez son père, depuis son sevrage. Elles étaient aimées, soutenues et leur disparition a choqué la communauté.

Déjà intéressée par le sujet, j’ai dévoré cet essai mais ce que j’y ai appris, et en écoutant le témoignage de ces familles, impuissantes, m’a vraiment dérangé et j’ai entendu le cri étouffé d’une nation indienne qui s’éteint dans les bois, oubliée de tous. J’ai ressenti un véritable sentiment de colère.

Beaucoup de Canadiens éprouvent un sentiment de culpabilité envers les nations indiennes et attristés par la situation, se sentent impuissants. Depuis, des associations se sont créées pour lutter contre ces disparitions et pour redonner une voix à ces populations.

Emmanuelle Walter recueille avec justesse la parole de ces parents et donne un visage à toutes ces femmes disparues. Il est urgent de lire cet essai. Pour Shannon, pour Maisy et pour toutes les autres !

♥♥♥♥♥

Editions Lux, 2014, 218 pages

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20 commentaires

keisha octobre 31, 2017 - 7:12

Beaucoup envie de le lire (de toute façon j’aime les essais) et de plus, le sujet!

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Electra octobre 31, 2017 - 11:48

Très bien il va te plaire

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Virginie octobre 31, 2017 - 8:04

Je crois que j’avais vu un reportage sur ce sujet moi-aussi ! ça me tente beaucoup cette lecture !

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Electra octobre 31, 2017 - 11:48

Super ! Elles méritent notre attention

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Fanny octobre 31, 2017 - 8:54

J’ignorais tout de ce sujet! Merci de m’avoir éclairée.

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Electra octobre 31, 2017 - 11:49

De rien. En France aussi on cache certains sujets graves mais l’ampleur de phénomène ici est telle que des journalistes français s’y sont intéressés

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Edwige Mingh octobre 31, 2017 - 10:19

Sujet malheureusement toujours d’actualité, même si la situation au Canada semble « moins » cruciale qu’aux Etats-Unis. Ces deux pays se sont construits contre les populations autochtones. Très intéressée par le sujet.

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Electra octobre 31, 2017 - 11:51

Merci ! On reproche souvent aux autochtones de faire de l’auto-stop sur ces longues routes canadiennes. Les Etats-Unis ne sont pas du tout abordés. Il faut le lire !

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athalie octobre 31, 2017 - 10:47

C’est effarant ! jamais entendu parler de ces événements. Je note cet essai mais aussi les reportages que tu signales, j’espère les trouver sur le net.

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Electra octobre 31, 2017 - 11:51

Si tu les trouves je suis preneuse ! Si France 2 pouvait rediffuser les documentaires …

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Marie-Claude octobre 31, 2017 - 12:40

Tu veux bien me dire pourquoi j’ai voulu m’en départir? Une chose est sûre, j’ai bien fait de remettre la main dessus avant qu’il ne soit trop tard.
Tu lui rends justice et le mets bien en lumière…

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Electra octobre 31, 2017 - 12:48

Merci oui quelle idée ! On l’a acheté ensemble c’était un signe ! Contente que tu l’aies récupéré

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Jackie Brown octobre 31, 2017 - 6:17

Le reportage d’Envoyé spécial est toujours disponible sur le site (s’il s’agit bien de celui-là : http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/les-disparues-du-canada_750539.html).
J’ai acheté Sœurs volées car je cherchais des livres sur ce sujet à la suite d’un reportage sur CBS (j’espère qu’il est disponible pour toi : https://www.cbsnews.com/news/48-hours-explores-the-mysteries-and-murders-along-canadian-highway-of-tears/) ou d’un article de journal (celui-ci ? https://www.thedailybeast.com/canadas-highway-of-tears-why-are-women-disappearing). Je n’ai pas réussi à écrire de billet sur le livre. Sinon, tu trouves les rapports d’Amnesty International et de l’ONU sur Internet.

Je compte aussi lire des livres sur les « écoles résidentielles ». C’est un sujet qui m’intéresse.

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Electra octobre 31, 2017 - 6:18

Merci pour toutes ces infos précieuses ! Je rentre en France demain. Je vais regarder tout ça de près !

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Goran novembre 3, 2017 - 4:23

Merci pour cette présentation…

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Electra novembre 3, 2017 - 5:42

de rien – un sujet qui me touche particulièrement.

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luocine novembre 4, 2017 - 1:37

c’est un sujet qui m’a sidéré la première fois que j’en ai entendu parler. C’est incroyable! c’est à travers un roman mais je ne sais plus lequel que j’en ai entendu parler la première fois.

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Electra novembre 4, 2017 - 3:59

Oui les chiffres donnent le tournis. C’est grave et un signe que la société reste encore très violente envers les femmes.

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Quaidesproses novembre 10, 2017 - 9:40

Je ne savais pas, et ta chronique,vraiment, est parfaite. On ressent tout ce que peut faire ressentir cette histoire, entre autres : l’incompréhension, la colère, la mise en lumière pour ces sourires envolés. Bref, j’ai très envie de me le procurer.

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Electra novembre 10, 2017 - 12:02

Merci c’est très gentil. J’avoue que cette lecture m’a perturbée. Je suis ravie si j’ai pu te donner envie de le lire

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