Men we reaped : a memoir ∴ Jesmyn Ward

juin 5, 2017
Men we reaped : a memoir ∴ Jesmyn Ward

Attention : lecture coup de cœur !

Je dis lecture et non roman, car ici il s’agit d’un memoir, un récit à la fois autobiographique et biographique inspiré de la vie de Jesmyn Ward qui a grandi dans le Sud des États-Unis. Pour ceux dont le nom de Jesmyn Ward n’est pas familier, elle est l’auteur de plusieurs romans dont Salvage the bones (Bois Sauvage) que j’ai découvert en début d’année et que j’ai beaucoup aimé. En recherchant ses autres romans, je suis tombée sur ce récit qui m’a tout de suite donné envie de le lire. Je l’ai lu en anglais mais bonne nouvelle, il a été traduit !

Le récit de Jesmyn est non seulement magnifique, mais il fait preuve ici d’une grande maturité pour une femme née en 1977, qui a décidé de raconter ici à la fois sa jeunesse (de sa naissance à la fin de ses études universitaires) et les vies, malheureusement, trop courtes de cinq de ses proches. Jesmyn est née et a grandi à DeLisle dans le Mississippi. Une petite ville d’environ 1200 habitants située non loin du Golfe du Mississippi et de Gulfport, et à quelques heures de route (à l’est) de la Nouvelle-Orléans, où son père ira s’installer après leur séparation.

Ce récit, c’est sa vie qu’elle met à nu pour ses lecteurs. Pas de fioritures, pas d’emballage. Peu d’auteurs sont ainsi capables de livrer en quelques chapitres le résumé d’une demi-dizaine de vies, certaines foudroyées en plein vol. Le talent de Jesmyn Ward ? Son style qui transforme cette autobiographique en récit qui vous embarque à DeLisle comme seul un roman peut le faire. J’ai tellement apprécié son style narratif que j’en redemande ! Et l’auteur l’avoue : il lui aura fallu attendre des années avant de prendre la plume et livrer ici , au regard de tous, une période de sa vie qu’elle aurait voulu oublier. Mariée, mère et écrivain reconnue (son roman Bois Sauvage a obtenu le prestigieux National Book Award), enseignante à l’université de Tuslane, Jesmyn Ward n’avait aucune obligation de publier ce récit.  Un récit commencé à l’université, sous l’impulsion d’un professeur qui lui demandait une nouvelle inspirée de sa propre vie.

Chaque chapitre porte le nom d’un disparu, quatre amis et son frère, Joshua. Jesmyn a eu une enfance particulière, des parents pauvres mais des premières années joyeuses, même lorsqu’ils se retrouvent à onze (avec cousins et tantes) à partager la maison familiale dans les bois. Plusieurs déménagements, la séparation de ses parents et une nouvelle vie pour la petite fille. En effet, sa mère faisait des ménages chez des familles Blanches huppées lorsque l’un d’eux remarqua la précocité de l’enfant et accepta de payer ses frais de scolarité dans une des écoles privées catholiques les plus chères de la région. Un choc pour la petite fille, seule enfant Noire et pauvre de surcroit. Jesmyn obtiendra une éducation parfaite mais subira les remarques racistes de ses camarades et ne se fera jamais d’amies, même la nouvelle élève Noire issue d’une famille aisée la rejettera. L’auteure remercie son bienfaiteur à la fin de ce récit.

Cette éducation lui permettra de passer haut la main les examens d’entrée à l’université et de décrocher une bourse. Jesmyn prend son envol, mais son frère et leurs amis suivent malheureusement une autre pente. Pas de soutien scolaire dans les écoles publiques, et très vite Joshua décroche. Il quitte l’école dès l’âge de seize ans et enchainera jusqu’à sa mort des petits boulots. En acceptant de revenir sur leur éducation, scolaire ou personnelle, leur environnement, Jesmyn Ward pointe du doigt les failles du système. En acceptant de raconter la mort de son frère et de trois de leurs amis, emportés en moins de quatre ans – elle nous offre ici une étude socioéconomique de la société américaine qui continue, à ce jour, de priver les Noirs de chances réelles. L’absence d’opportunités les mène à choisir les mauvaises solutions. Attention, il ne s’agit pas ici de dealers, de membres de gangs, non juste des jeunes hommes désoeuvrés par l’absence d’espoir.

Le roman demande une certaine concentration car l’auteure raconte son enfance et adolescence chronologiquement, mais la disparition de chaque ami et celle de son frère sont inversées – le décès le plus récent est raconté en premier et celui de son frère, décédé avant les autres, en dernier. Ce choix narratif permet de faire coïncider sa propre vie à celle de son frère. Un choix très intéressant de raconter ces vies perdues et de se pencher sur une réalité qui perdure depuis des siècles : les Noirs ne sont toujours pas intégrés à la société américaine, et ils ne sont pas épargnés (deux ouragans dont le célèbre Katrina) frapperont durement ces familles pauvres.

Que faire quand on sait qu’il n’y a pas de travail qui nous attend ? Les jeunes hommes en question vont tous aller travailler à l’usine, ou accepter des petits boulots – ici donc pas d’histoire de gangs, de violence même si elle existe. Ici, c’est l’histoire d’amis d’enfance qui voient tous, sauf Jesmyn, leurs rêves s’éloigner. Mais même elle, malgré son éducation privilégiée, ne sent pas acceptée – à l’école d’abord, et dans sa communauté où on la regarde parfois avec dédain.

I looked at myself and saw a walking embodiment of everything the world around me seemed to despise: an unattractive, poor, Black woman. »

Voilà ce qu’elle voit dans un miroir : le symbole de ce que le monde entier déteste : une femme laide, pauvre et Noire.  La pauvreté, l’histoire et le racisme ont profondément impacté la société américaine contemporaine.  Mais malgré tout cela, malgré ces disparitions brutales, malgré le manque d’opportunité, l’absence d’espoir, Jesmyn ne pense qu’à une chose : retourner à DeLisle – sa famille, leur amour, leur soutien, lui manquent.  La jeune femme étudie à présent très loin, dans une université huppée, sur un campus où le monde entier s’offre à elle. Mais à chaque période de congés, contrairement aux autres étudiants qui cherchent un travail sur le campus, Jesmyn rentre chez elle.

I knew there was much to hate about home, the racism and inequality and poverty, which is why I’d left, yet I loved it.

Son récit est un témoignage, non seulement de la situation réelle de ces petites villes oubliées de tous, de cette population toujours reléguée au second rang – mais également une magnifique déclaration d’amour, à sa famille, à ses amis, à la communauté, au Sud. Et c’est ce qui m’a profondément marqué dans ce récit.  Depuis, l’auteure aurait pu quitter le Mississippi et s’installer ailleurs, mais non elle y vit toujours enseigne à Tuslane.

Un autre moment fort de ma lecture fut de commencer chaque chapitre consacré à ses proches disparus, en lisant leur nom mais aussi leur date de naissance et celle de leur mort, comme pour « Desmond Cook: né le 15 mai 1972-  mort le 26 février 2004« .  Puis de se plonger dans leur vie, leurs espoirs, leurs échecs, leurs amours et la nuit de leur disparition, le choc, le deuil – la réaction de Jesmyn et de sa famille, avec toujours l’ombre de Joshua. Son frère adoré. Son meilleur ami.

Le dernier chapitre lui est consacré, impossible de retenir ses larmes en lisant cette déclaration d’amour pour un jeune homme sérieux, travailleur, amoureux, disparu trop tôt.

Bonne nouvelle donc : le livre a été traduit et publié en français l’an dernier, aux éditions Globe (pour lire un extrait, cliquer sur la couverture).

Et j’ai une pensée émue pour eux :

Roger Eric Daniels, 5 mars 1981 – 2 juin 2004

Desmond Cook, 15 mai 1972- 26 février 2004

Charles Joseph Martin, 5 mars 1981 – 3 juin 2004

Ronald Wayne Lizana, 5 mai 1983 – 5 janvier 2004

Joshua Adam Dedeaux, 27 octobre 1980 – 2 octobre 2000

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] ÉditionsBloomsbury, 2014, 272 pages [/highlight]

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14 commentaires

keisha juin 5, 2017 - 7:28

Tu fais bien de donner la liste et les dates, franchement terrible. Pas trop plombant? En tout cas j’ai envie, surtout que j’aime beaucoup les choix de l’éditeur (Globe)

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Electra juin 5, 2017 - 8:02

Non pas plombant du tout ! au contraire, elle rend hommage à chacun et surtout à ce groupe d’amis, qui malgré les difficultés se soutient et traverse les difficultés avec dignité. Je pense qu’il te plaira énormément 🙂

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Fanny juin 5, 2017 - 10:05

Je note!
Je suis à la fin de « Dites-leur que je suis un homme » et la transition serait parfaite! Et je dois encore lire Bois sauvage!

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Electra juin 5, 2017 - 10:38

Ah oui transition parfaite !

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Eva juin 5, 2017 - 4:08

ce livre a l’air extrêmement fort! tellement de thèmes abordés! tu me donnes vraiment envie de le lire!
mais je n’ai pas compris un truc: elle se trouve laide? pourtant la photo présente une jeune femme aux traits très agréables, non? on dirait une actrice!
par contre, son université, ce n’est pas Tulane à la Nouvelle-Orléans?

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Electra juin 5, 2017 - 4:15

Oui il l’est ! Elle se trouve laide enfant car elle fréquente une école de blancs donc elle a du mal à accepter sa couleur. Pour l’université elle a étudié dans le Michigan puis à Stanford et dans l’Alabama. À présent elle enseigne à Tulane. J’ai écrit quoi ?! Il faut la lire. Elle est passionnante de bout en bout

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Mingh edwige juin 5, 2017 - 4:29

Je viens de terminer l’excellente autobiographie de Wendell Pierce « Le Vent dans les roseaux » acteur et producteur (séries The Wire et Treme) qui évoque un parcours, par beaucoup de points, similaire à celui de Jesmyn Ward. Il s’agit ici de la Louisiane et de Ponchartrain Park.
Il me reste à lire « Bois sauvage »…

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Electra juin 5, 2017 - 4:31

Ah c’est amusant car je ne cesse de croiser cette autobiographie également ! L’acteur est très attaché à sa ville natale. Il va falloir que je le lise. Bois sauvage est une très belle lecture.

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Marie-Claude juin 6, 2017 - 1:38

Décidément, voilà une auteure qu’il me tarde de découvrir. Je note et souligne. Mais je passerai d’abord par la case fiction avec « Bois sauvage » pas loin dans ma pal.

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Electra juin 6, 2017 - 7:28

Oui ! Je vais bientôt lire son autre essai. Et je sais que tu l’avais dans ta pal. Je pense que tu vas aimer être dans son monde

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Jerome juin 7, 2017 - 1:23

Il m’attend. Et je suis certain que je vais l’adorer autant que toi.

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Electra juin 7, 2017 - 1:48

Oh oui ! J’en suis audio certaine !

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La Rousse Bouquine juin 13, 2017 - 3:34

Contente de voir qu’il est sorti en français (par fainéantise : ma PAL anglaise grandit mais je ne l’attaque jamais). Le sujet a l’air assez dur, mais il me tente beaucoup !

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Electra juin 13, 2017 - 5:45

Le sujet est effectivement dur mais c’est si bien raconté, sa vie, sa famille, ses amis – elle leur rend un hommage formidable, une lettre d’amour à sa communauté, sa ville, sa région. Il est trop beau ce livre !

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