Un seul parmi les vivants ∴ John Sealy

Il me tardait de mettre la main sur le premier roman de Jon Sealy, jeune auteur de nombreuses nouvelles publiées dans de grands magazines et dans les revues littéraires.  Originaire de Caroline du Sud, comme Ron Rash, il vit désormais à Richmond, en Virginie. Je remercie ma fée qui s’est penchée sur mon berceau et m’a envoyé ce roman ! J’avais hâte de replonger dans l’ambiance moite et lente du Sud et de surcroit pendant la prohibition. Présentation de l’éditeur :

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux jeunes hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ». Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence qui va bouleverser le destin de personnages inoubliables.

Furman Chambers a changé de vie en acceptant de devenir, la soixantaine passée, le shérif d’une petite ville du Sud. Une ville où la population vit simplement, dépendante de l’activité de l’usine locale.  Avec la Dépression, les fermiers ont du abandonné leurs fermes comme c’est le cas pour la famille de Willie et de Quinn Hopewell, deux frangins adolescents. Leur père et grand-père travaillent à l’usine. Quinn, seize ans a abandonné l’école pour rejoindre son père et Willie, douze ans, y travaille l’été. La surprise est grande quand ils apprennent que leur oncle, Mary Jane (je vous laisse découvrir l’histoire qui se cache derrière ce nom anodin pour un homme) est accusé du meurtre de deux jeunes hommes à la sortie d’un bouiboui.

Chambers recueille le témoignage du seul témoin, un homme à la botte de Larthan Tull. Celui-ci déclare que Hopewell est entré dans l’auberge armé d’un fusil, a demandé aux deux jeunes hommes de le suivre à l’extérieur et qu’ensuite il les a abattus. Mais Chambers doute de ce témoignage. Il sait que les deux jeunes gens travaillaient pour Larthan Tull qui distille du whisky illégalement en grande dose dans son usine de de fabrication de sucre qui lui sert de couverture. L’enquête s’avère laborieuse.

Le shérif commence son enquête. Il sait que la compagne de Mary Jane et la mère adoptive de l’une des victimes possède son propre alambic, un production nettement moins importante que celle de Larthan mais qui marche bien. Le shérif ferme les yeux sur ce trafic, d’ailleurs il ne se refuse pas un verre de temps à autre. La prohibition n’a réussi qu’à enrichir les types comme Tull et il accueille bon gré mal gré les deux inspecteurs du FBI qui depuis des années tentent de mettre la main sur la cliente principale de Tull. Elle vit à Charlotte où Tull se rend régulièrement pour lui livrer son alcool de contrebande.

Dans ce récit où le narrateur est omniscient, Jon Sealy offre ainsi l’opportunité de suivre la famille Hopewell : les fils, dont l’ainé s’est amouraché de la fille unique de Tull,  le grand-père et le père, dont les vies vont à nouveau basculer. Sans oublier la fuite désespérée de Mary Jane, blessé et pourchassé. On suit aussi la vie de couple du shérif dont l’épouse ne s’est pas remise de la mort de leurs fils, au combat, dans les tranchées françaises.

Au lieu de quoi il s’avança vers l’usine, avec un calibre.38 et une sacoche contenant cinq mille dollars, porteur d’instructions supplémentaires à l’intention de Dock. Dans la fraîcheur du crépuscule, il se roula une cigarette. Les cheminées se dressaient comme deux piliers de Babylone, crachant des colonnes de vapeur produites parmi les machines, tandis que le sucre qui cuisait répandait une odeur de pommes de terre brûlées. Un train traversait la ville. Les roues projetaient des étincelles, et leur cliquetis accompagnait le bourdonnement des machines de la fabrique.

Jon Sealy est un conteur et que c’est plaisant ! J’ai pris, je l’avoue, tout mon temps pour savourer ce roman. Presqu’une semaine, ici je ne ressentais pas l’urgence d’enchainer les pages, je suivais le shérif, vieillissant, inquiet puis Tull, en colère contre le monde entier et enfin Quinn, l’adolescent amoureux d’Evelyn et son petit frère qui s’est aussi amouraché de la demoiselle. L’auteur ressuscite une période oubliée de l’histoire, celle de la Grande Dépression et de la prohibition. Dans le Nord, les hommes avaient perdu leur capital investi en bourse et avaient préféré sauté dans le vide. Dans le Sud, les fermiers avaient perdu leur ferme, leur fierté. Leur histoire.

Tout au long de l’histoire, Jon Sealy alterne entre noirceur (le désespoir des familles, de Mary Jane) et des moments de grâce avec ces deux adolescents amoureux – et il dresse le portrait saisissant d’une famille déchirée et de la société américaine à cette époque, ravagée par cette crise économique. Je me suis vraiment attachée à la famille Hopewell et au couple que le shérif Chambers forme avec son épouse (j’ai pensé à Kent Haruf qui aurait aimé ce vieux couple).

J’ai juste une remarque sur le style. L’écrivain américain nous offre de magnifiques envolées lyriques sur la mort, l’injustice, l’amour mais parfois il suffit d’une description succincte d’un personnage pour traduire ce message avec la même intensité, la même force.  Et l’auteur de faire les deux : voici un exemple où l’auteur évoque la mort – Tull, le bootlegger (trafiquant d’alcool) n’a que sa fille et celle-ci s’est amourachée du fils Hopewell et a décidé de fuir avec lui. Le contrebandier contemple son avenir incertain :

Il existe peut-être des veinards qui ont quelqu’un pour leur tenir leur main une fois le grand âge venu, mais la Fauche ne les en arrachera pas moins à ceux qu’ils aiment. L’univers en couleur de l’enfance cède peu à peu la place au noir et blanc ou au sépia à mesure que défilent les années et que le jeune homme sûr de lui se métamorphose en vieillard solitaire qui, en vivant ses derniers instants, quand le rideau tombera et que la scène se videra, aura peut-être un bref et ultime aperçu des teintes éclatantes du temps jadis.

Un passage puissant, mais qui peut-être oriente trop le lecteur ? J’ai trouvé que le paragraphe suivant exprimait avec autant de force et de conviction la solitude qui s’est abattue sur le personnage de Tull :

Les ténèbres qui envahissent cette épuisante nuit de septembre trouvèrent Tull debout sur le quai de chargement, une bouteille de sa propre production à la main, puis il partit, et l’usine ferma jusqu’au lendemain.

Ce roman est vraiment très prometteur et j’ai décidé de lire ses nouvelles (non traduites) car il me les faut ! J’espère qu’Albin Michel a déjà commandé une traduction du recueil 😉

♥♥♥♥

Editions Albin Michel, Coll.Terres d’Amérique, The whiskey baron, trad.Michel Lederer, 354 pages

16 thoughts on “Un seul parmi les vivants ∴ John Sealy

  1. Mr K l’a lu aussi dernièrement et il l’a adoré. Chronique à venir chez nous tout bientôt 🙂
    Son avis plus le tien me donnent envie de mettre le nez dedans…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>