Short cuts ∴ Raymond Carver

mai 8, 2017
Short cuts ∴ Raymond Carver

Je suis parfois étonnée du nombre de bons livres en anglais dont regorge une des médiathèques de ma ville. En glissant ma main sur les tranches des livres, je suis tombée sur ce recueil des nouvelles de Raymond Carver. Le maître incontesté en la matière. Ce recueil est particulier puisqu’il est constitué de 9 nouvelles et d’un poème qui ont inspiré au réalisateur Robert Altman, son film Short Cuts, en 1993.

On y retrouve entre autres, une de ses plus célèbres Will you be quiet, please ? (Tais-toi, je t’en prie). Raymond Carver était un portraitiste unique de la société américaine, de ses pairs et de leurs travers. Il, comme John Cheever, rentrait dans leurs maisons, leurs jardins et démontait une par une les briques qui cachaient leurs sordides secrets. Comme dans Neighbors, où des voisins, envieux de leurs voisins, acceptent de nourrir le chat pendant leur absence. A chaque visite, l’homme, comme la femme, va fouiller dans l’appartement, l’homme va boire leur whisky, leur femme fouiller sous leur lit. Un comportement déviant et pourtant tristement crédible !

Dans une autre nouvelle, un homme, vendeur, est au chômage. Sa femme a accepté un emploi comme serveuse dans un diner ouvert toute la nuit. Un soir, son époux, après avoir bu, vient lui rendre visite. Elle le sert rapidement sans lui le présenter aux autres, afin de ne pas risquer son emploi, mais lui a entendu et vu les regards des hommes sur sa femme, sur son corps, sur ses rondeurs. La honte commence alors à le ronger. Une nouvelle qui prend une tournure surprenante et plonge le couple dans une spirale effrayante.

Raymond Carver évoque forcément dans ses nouvelles la tentation de l’adultère, d’un homme marié envers la collègue de sa femme, vendeuse de porte-à-porte de vitamines, où cet homme qui retrouve son meilleur ami, et qui partis sur la route, repèrent deux jeunes femmes à vélo. Chez Carver, l’infidélité ronge le couple mais encore pire, elle pousse l’homme dans ses plus vils instincts, des pensées morbides. Chez lui, la noirceur est une seconde nature, pourtant impossible de reposer le livre !

Mais l’adultère est aussi dans les deux sens, et Ralph, un homme américain moyen, dont la vie ressemble à ces publicités des années 50, ne se remet pas de l’infidélité d’une nuit commise par sa femme, Marian. Malgré le temps qui passe, il ne cesse d’y repenser et malgré les regrets sincères de son épouse, il semble condamner à revivre perpétuellement cette fameuse nuit.

Ce n’est pas une histoire d’adultère qui m’aura touchée le plus, mais celle d’un couple dont le fils unique va fêter son anniversaire. La mère va commander son gâteau d’anniversaire chez un boulanger aigri qui déteste fabriquer ces gâteaux célébrant la vie, les anniversaires, les mariages, les fiançailles, lui rappelant ses propres échecs. Ce que l’homme ignore, c’est que Scotty, l’enfant, a été renversé par une voiture et git entre la vie et la mort à l’hôpital. Evidemment la mère et le père oublient tout de la fête d’anniversaire, et du fameux gâteau mais l’homme, amer et vindicatif commence à les harceler nuit et jour.  J’avoue que cette histoire était si sombre, si noire mais Raymond Carver a su tout basculer à un moment où je ne m’y attendais pas, me laissant bouche bée. Un génie.

Mon autre coup de coeur est pour celle de ces quatre amis de longue date, qui comme tous les ans, partent ensemble pêcher au nord de l’Etat. Leur unique plaisir, loin de leurs obligations professionnelles et personnelles, ils redeviennent les compères d’antan. Mais à peine installés au bord de leur rivière fétiche, les bières au frais, qu’ils découvrent le corps dénudé d’une jeune femme flottant, coincée par quelques branches. Les quatre amis, choqués, vont hésiter à alerter les autorités (ce qui signifie reprendre la route pour quelques heures et dire au revoir à leur week-end) et vont finalement opter pour un autre choix, qui laisse l’une des épouses de marbre – et Dieu, que je la comprends ! A lire absolument.

Dans une autre nouvelle, Carver, montre la haine d’un homme, en colère contre sa vie qui semble lui avoir échappée. A cette époque, les hommes se marient jeunes, à trente et un ans, le protagoniste est déjà en couple depuis dix ans, mariée, père de deux enfants et endetté. Rien ne va comme il le souhaite et sa femme lui a mis un foutu chien entre les pattes. Il hait Suzy, il hait sa femme, il hait ses enfants et le foutu chien le lui rend bien. Un portrait encore acide de la société américaine où les hommes et femmes ne trouvent jamais leur place dans cette société.

Un plaisir de finir avec le poème Lemonade, toujours sur ses familles qui s’empoisonnent. Un portrait glaçant d’une société rédigé par un homme où le talent me fait penser à un couteau extrêmement bien aiguisé. Attention à ne pas se couper !

PS : Evidemment, ceux qui ont vu le film, se souviendront à la lecture de ce billet de quelques scènes.

Neighbors ♥♥♥♥♥
They’re not your husband ♥♥♥♥♥
Vitamins ♥♥♥
Will you be Quiet, Please ? ♥♥♥♥♥
So much water, so close to home ♥♥♥♥♥
A small, Good Thing ♥♥♥♥♥
Jerry and Molly and Sam ♥♥♥
Collectors ♥♥♥
Tell the women we’re going ♥♥♥♥♥
Lemonade ♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] Editions The Harvill Press, New Ed, 1994, 160 pages [/highlight]

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18 commentaires

keisha mai 8, 2017 - 7:46

Tiens oui, ça me dirait (mais après le mois anglais!)

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Electra mai 8, 2017 - 9:43

Oh oui ça te plairait !

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noukette mai 8, 2017 - 10:36

Carver… Nouvelles… Forcément !

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Electra mai 8, 2017 - 10:40

Oui forcément

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Marie-Claude mai 8, 2017 - 2:30

Carver… Tout excellent, tant les nouvelles que le film.

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Electra mai 8, 2017 - 2:40

Oui ! Quel talent !

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Edwige Mingh mai 8, 2017 - 3:55

L’apologie des médiathèques me va droit au coeur ! J’ai goûté à quasiment tous les départements au cours de ma vie professionnelle. Le plaisir du public est aussi le notre…

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Electra mai 8, 2017 - 4:04

Merci j’adore aller à la médiathèque et dans plusieurs bibliothèques – on y trouve des merveilles ! Et j’ai beaucoup étudié là-bas !

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luocine mai 9, 2017 - 10:46

pour une fois j’ai autant aimé les nouvelles que le film . C’est très rare

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Electra mai 9, 2017 - 2:58

Oui comme pour Wild ! Assez rare en effet

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Jerome mai 9, 2017 - 1:09

Mon premier Carver, inoubliable ! Cet homme était un maître absolu de la nouvelle.

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Electra mai 9, 2017 - 2:59

Totalement ! Quelle vision !

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La Rousse Bouquine mai 11, 2017 - 7:44

C’est marrant mais moi je n’ai pas d’excellents souvenirs de cet auteur… Je l’ai toujours abordé dans un cadre universitaire et c’était catastrophique.
J’ai dû traduire un texte affreux sur un oiseau qui s’écrase sur un pare-brise (et à traduire c’était vraiment, mais alors vraiment une plaie) et j’avais étudié « Neighbors » dans le cadre d’un cours sur les villes et banlieues américaines. Mais ne te méprends pas : si le cours avait l’air génial comme ça, il était horrible.
Donc bon, premières impressions bien peu concluantes !

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Electra mai 11, 2017 - 8:55

ah zut ! car moi j’ai eu de la chance, ses nouvelles m’ont tout de suite plues – mais la traduction, pas de mauvais souvenirs mais par contre mes cours de poésie au lycée, la prof nous disait qu’aucun poète n’avait de génie, qu’ils avaient des dicos et cherchaient les rythmes .. de quoi te dégoûter de la poésie pendant longtemps ! bon allez, tu peux lui donner une deuxième chance ? 🙂

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Eva mai 14, 2017 - 9:45

c’est marrant, je regardais ce matin LGL en replay, et Jay McInerney parlait justement de Raymond Carver qui était son mentor et je me disais que je n’avais encore jamais lu cet auteur!
je vais tenter quelques nouvelles, elles ont quand même l’air bien sombre et dérangeante!

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Electra mai 14, 2017 - 9:52

Ah je dois voir cette interview ! Carver oui c’est noir mais comme du bon chocolat noir !

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Eva mai 14, 2017 - 9:49

(sombreS et dérangeanteS)

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Electra mai 14, 2017 - 9:52

Ah oui ! Pas grave.

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