One thousand white women ∴ Jim Fergus (Mille femmes blanches)

Bizarrement, j’avais toujours retardé la lecture de ce roman célèbre de Jim Fergus. Pourquoi ? Sans doute parce que j’avais peur de retomber sur les mêmes préjugés envers les nations indiennes.  Je me souviens de mon choc, adolescente, en lisant, Enterre mon coeur à Wounded Knee de Dee Brown (qu’il faut que je relise!) qui, pour la première fois, racontait l’histoire de son peuple, de Cochise à ce terrible massacre. Elle racontait l’histoire du côté des vaincus, et non des vainqueurs. Depuis je ne lisais que des livres (fiction ou non fiction) écrits par des Indiens.

Puis j’ai lu Le fils de Philip Meyer, qui a fait un boulot incroyable en racontant la vie de l’un de ses personnages chez les Apaches. Comme Craig Johnson, autre romancier américain qui sait si bien parler des Indiens, car il les côtoie dans la vraie vie, son meilleur ami est Cheyenne et il lui fait relire ses romans avant de les publier. Il transcrit parfaitement leur sens de l’humour. J’oublie de citer, me direz-vous, Jim Harrison, mais pour moi, et sans doute pour les Indiens eux-mêmes, Dog Brown a glissé son âme dans le corps de Jim il y a fort longtemps. L’autre handicap du roman de Fergus était l’histoire en elle-même : une histoire d’amour. Pas trop mon fort.

Puis le billet de Marie-Claude est arrivé, et son énorme coup de coeur pour May Dodd, l’héroïne. Et quand je l’ai trouvé d’occasion, en anglais, dans une très belle édition, à Paris, j’ai craqué.

1874, l’Amérique et sa conquête de l’Ouest stagne – la faute aux méchants Indiens qui résistent encore et refusent de signer les traités. Ceux-ci leur promettent des terres où ils pourront prospérer. C’est le cas du chef Indien Little Wolf qui refuse de voir son mode de vie nomade disparaître.  Il force alors le Président Grant à accepter une proposition incroyable : troquer mille femmes blanches contre  des chevaux et des bisons pour favoriser l’intégration du peuple indien. Le Président hésite puis accepte. Si quelques femmes se portent volontaires comme une femme très pieuse qui croit vraiment pouvoir répandre le christianisme à « ces sauvages », la plupart viennent contre leur gré en échange de leur liberté, que ce soit du pénitentier ou d’un asile. C’est le cas de May Dodd.

Enfermée dans un asile sur la côte Est par la famille de son ex-conjoint, elle accepte cette proposition. May Dodd a outré sa belle-famille par ses moeurs. Je vous laisse découvrir ce qu’elle a fait. La voici donc en partance pour une contrée dont elle ignore tout et pour un mari qu’elle ne s’est pas choisi. Celui-ci n’est autre que Little Wolf, qui a déjà deux épouses.

Lors du voyage en train, elle rencontre les autres femmes – elle se fait des amies qui vivront avec elle des heures difficiles. J’avoue que j’ai adoré lire les premiers chapitres, ceux qui présentent son histoire personnelle, puis son voyage et toutes les questions que l’on peut se poser sur cet Ouest sauvage, sur ces hommes et femmes si différents. Sur ce choix, qui pour elle signifiait la vie plutôt que la mort lente et cruelle dans un asile. Puis vient sa rencontre avec le capitaine de l’armée américaine, chargé de les emmener à leurs futurs maris. Son séjour dans le camp et son coup de foudre pour cet homme. Une partie que j’ai trouvé un peu trop longue à mon goût et j’avais hâte de retrouver le campement Cheyenne.

Le style de Jim Fergus est plaisant et le choix narratif très convaincant : le lecteur découvre cette épopée à travers les journaux intimes de May Dodd qui racontent son voyage, chaque journée au fort puis son arrivée dans la tribu indienne.  J’avoue que j’ai dévoré cette partie du roman.

Et voilà ma lecture qui change peu à peu, je m’éloigne de May Dodd, de ses amies, des difficultés de leur vie quotidienne et je prends de la hauteur. Et je suis de plus en plus mitigée. Pourquoi ? Parce que je me suis vraiment identifiée …. à Little Wolf et jamais à May Dodd. Et je la trouve, comme pratiquement toutes ses amies, parfois terriblement énervante.

May Dodd, malgré son choix de vie libertin (en ces temps-là) est profondément chrétienne et bourgeoise. Elle demande à son époux de quitter son unique et seul mode de vie et d’aller mourir à petit feu dans un nouvel asile fabriqué par l’homme blanc. Elle ne semble avoir jamais conscience qu’elle lui demande l’impossible. Elle éprouve du respect pour cet homme et je le sais, aime le peuple Cheyenne mais elle reste profondément cette femme blanche qui menait une vie bourgeoise et privilégiée sur la côte Est. D’ailleurs, elle s’est éprise du capitaine de l’armée américaine qui lui rappelle la personne qu’elle était avant.

Puis, il y a cette scène où May et une autre épouse ont un échange vif et j’ai eu le déclic. Phémie, une ancienne esclave prête à tout pour recouvrer la liberté avait suivi May dans ce voyage. Les femmes avaient le droit de devenir des guerriers et Phémie a saisi sa chance. En prenant les armes, elle embrasse sa nouvelle vie de femme libre. Alors lorsque May la supplie d’accepter de la suivre dans cette réserve, Phémie refuse. J’ai alors réalisé ainsi que May tenait un discours profondément chrétien et même si elle s’oppose à l’esclavage, elle campe sur sa position. Elle pense « faire le bien », protéger les siens mais relisez ce passage et vous verrez qu’elle ne tient pas tout à fait ce discours. Elle défend le mode de vie des hommes blancs. Une fois les bébés métis nés, ils seront élevés dans des pensionnats par des Blancs et christianisés. C’est le plan.

Heureusement, Jim Fergus ne tombe pas dans le misérabilisme (j’y ai cru un temps) et ne laisse pas à May Dodd le loisir de s’enorgueillir de son succès.  Même si pour cela, il doit offrir au lecteur une fin triste et très violente. Mais qui reflète tout simplement la réalité que fut l’extermination de ce peuple et leur transport, dans des conditions horribles, vers ces réserves où l’herbe ne pousse plus et où aucun bison n’a jamais été vu.

Jim Fergus n’a pas voulu dépeindre une version trop romantique des Indiens – ainsi aime-t-il montrer les hommes de la tribu sous un jour sombre, certains sont violents et battent leurs épouses, et lorsqu’une nuit l’alcool s’invite à la fête, on assiste ici à des actes d’une violence extrême. Même si cela arrive dans toute société, blanche ou indienne, j’avoue que l’auteur américain n’a rien épargné à cette tribu de moins de deux cent individus ! Ce que j’ai trouvé moderne et très chrétien, c’est l’attitude de May et de ses amies blanches qui veulent les punir, comme si les femmes indiennes n’ont aucun caractère.  De plus, c’est un comportement trop moderne pour l’époque, les femmes se retranchaient derrière leur Dieu ou s’isolaient mais elles obéissaient à leurs maris et n’allaient pas mener croisade contre les hommes (la tente de sudation est un exemple frappant).

J’avais donc fini ma lecture, et j’étais prête à rédiger ce billet quand j’ai eu l’idée d’aller lire quelques critiques d’internautes sur le livre. Si en France, il semble faire l’unanimité, Outre-Atlantique, c’est l’inverse. Ils trouvent les personnages extrêmement stéréotypés. Au cours de ma lecture, je n’ai pas été particulièrement gênée, même si j’ai souri pour le personnage de la jeune femme pieuse venant du Sud (et son petit chien) forcément raciste et idem pour celui de la bigote – j’ai pris conscience que oui, les personnages sont vraiment caricaturés. Sans doute parce qu’ils servent le message que l’auteur a voulu faire passer.

Mais était-ce nécessaire ? A force de trop en dire, il ne laisse pas le lecteur réfléchir par lui-même. Ainsi les actes de Phémie suffisent à eux-seuls à exprimer sa haine de son ancien statut d’esclave et son amour de la liberté. Elle s’affranchit de toutes ces chaines en prenant les armes.

Au final, je reste profondément indécise – j’ai aimé une grande partie du roman, même si je n’ai pas accroché aux personnages, exceptés Little Wolf, Phémie et May Dodd (avant son arrivée au camp) – j’ai apprécié l’idée de l’auteur de redonner leurs lettres de noblesses à ces « sauvages », d’aborder via cette proposition insensée, la question de la religion censée servir à cette destinée manifeste qui a servi d’excuse au gouvernement américain et aux Blancs pour s’approprier toutes les terres et massacrer ces tribus. J’ai aussi aimé le choix de lire les journaux intimes de May Dodd, cela crée une proximité forte du lecteur avec l’héroïne et la vie dans le campement.

Beaucoup de lecteurs américains n’ont pas cru au personnage de May Dodd, beaucoup trop moderne. Pour ma part,  je les rejoins pour certaines scènes mais il y a toujours eu des femmes très indépendantes. Pour moi, elle ressemble cependant beaucoup à ses pairs (bien pensante).

L’autre chose, amusante ce coup-ci, que j’ai apprise en lisant ces avis, c’est que de nombreux lecteurs ont cru que ce troc de mille femmes blanches avaient vraiment eu lieu ! L’auteur précisait qu’il s’agissait d’une fiction dans sa note à la fin du livre mais celle-ci n’a pas été publiée dans la version poche.

Alors ma conclusion ? C’est une très belle histoire, si on veut suivre le destin incroyable d’une femme qui a du se battre toute sa vie et qui aura payé le prix fort pour connaître quelques instants de bonheur. C’est aussi une bonne introduction au peuple Cheyenne même si je conseillerais d’autres lectures pour ceux qui veulent vraiment voir de l’autre côté du miroir.

Pour les âmes romantiques par contre, il vous plaira énormément !

♥♥♥

Editions Pan Books, 2007, 453 pages

© Daniel Plasman

14 thoughts on “One thousand white women ∴ Jim Fergus (Mille femmes blanches)

  1. J’ai lu ce roman il y a très très longtemps, j’ai lu ton billet avec plaisir, je n’avais pas du tout de souvenirs précis.
    Au fait, tu as lu Little big man?

  2. C’est vrai que comme beaucoup, je me suis demandé si le troc avait été réel ! Au fait cela aurait été crédible, non ? Un peu réticente sur le style de Fergus, mais j’ai été emballée par l’histoire…
    J’ai pensé aussi à Tommy Lee Jones (little crush !) et à son film « The Homesman » que j’ai bien aimé.

    1. Oui, apparemment la note de l’auteur n’a pas été reproduite et donc l’histoire du troc a été prise au sérieux. Je l’ai lu en anglais, j’ai trouvé son style très fluide, agréable même s’il ne m’a pas marqué comme pour certains auteurs. C’est mon deuxième roman de lui, j’avais bien aimé son autre livre (totalement différent). Ah oui The Homesman – magnifique film et livre !

  3. Je comprends tout à fait tes réserves et réticences. Une chose est certaine, on est dans le best-seller populaire. Et si on le lit en gardant ça à l’esprit, je trouve que le roman remplit bien son rôle. Par ailleurs,
    on est loin de Meyer et de Swarthout, par exemple. « Mille femmes blanches » m’a suffit. La suite, « La vengeance des mères », m’a profondément ennuyée. Les best-seller populaires, c’est à mini dose par ici! Pas plus de un par année!

    1. Ah ! Oui c’est un excellent page Turner et divertissant mais pas Un roman sur la question indienne. Je ne lirai pas la suite

  4. Un avis beaucoup plus mitigé que ceux que j’ai l’habitude de lire sur ce livre, mais tu t’y connais beaucoup plus en histoire indienne … du coup je pense que je le lirai, mais pas en priorité…
    tiens, j’ai récupéré Indian Roads 🙂 hâte de le commencer !

    1. Ah la Bible sur les Indiens Indian Roads ! Mais c’est un essai. Comme le dit Marie-Claude il faut le prendre comme un roman d’aventure, une fiction sans attendre plus. Et ça marche !

  5. Lu il y a bien 15 ans…Au moins. Je ne me souviens pas vraiment des détails, mais je garde en mémoire un portrait de femme qui m’avait émue, et emportée.

    1. Oh oui c’est loin ! Bien si tu en as gardé un bon souvenir. Elle ne m’aura pas autant émue mais le livre est un bon page-turner et dépaysant !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>