Le coeur sauvage ∴ Robin MacArthur

mai 15, 2017
Le coeur sauvage ∴ Robin MacArthur

Je n’avais pas entendu parler de ce recueil de nouvelles, moi qui adore tant ce genre en littérature ! J’ai eu de la chance de le recevoir et il est tombé au meilleur moment, celui où, ayant beaucoup de choses à gérer professionnellement et personnellement, je n’arrivais plus à lire. J’ai même pensé que j’allais essayer de lire une ou deux nouvelles, mais une fois les premières pages avalées, j’ai dévoré le recueil !

Impossible de reposer ce roman – dont les histoires nous emmènent celle fois-ci au Nord-Est des Etats-Unis, dans le Vermont. Robin MacArthur nous éloigne des sentiers battus, de la vision idyllique du petit Etat fréquenté par les New Yorkais qui y possèdent leurs propriétaires secondaires. Ici, nous sommes loin de la civilisation, dans les endroits reculés du Vermont. Et Robin nous présente une série de personnages qui reflètent totalement ce lien avec la nature : adolescentes rebelles, bûcherons, fermiers, jeunes artistes ou vieux hippies.

Leurs points communs ? La solitude à laquelle ils tentent de donner un sens, tous pris au coeur de cette nature à laquelle, ils sont liés. Liés sans le vouloir, une nature qui comme ces êtres, offrent deux visages : l’odeur des champs au printemps, la senteur de la résine, mais également l’eau et noire et glacée des lacs, l’épaisseur et la noirceur des forêts à perte de vue.  La nature vous protège comme elle peut vous enfermer. Alors ces êtres rêvent …

Ce qui m’a frappé, en plus de ces deux thèmes (solitude et nature) que j’affectionne particulièrement, c’est la puissance des mots de la romancière ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti le besoin de marquer des passages – et au total, c’en est presqu’une vingtaine. Les mots résonnent justes et atteignent leur objectif à chaque fois. Robin MacArthur signent des nouvelles à la fois puissantes et sauvages, élégantes et lumineuses.

Contrairement à certains auteurs américains de sa génération, il y a de l’espoir chez Robin MacArthur, le monde n’est pas tout beau mais pas tout noir non plus. Je me suis tout de suite sentie bien dans cet univers si loin du mien, âpre mais beau.  Ses personnages traversent de graves difficultés mais ils ont conscience de l’éphémère de la vie, conscience de la beauté qui les entoure.

Pour ceux qui n’oseraient pas encore se jeter sur ce recueil, voici quelques présentations des nouvelles de ce livre : dans Silver Creek, la narratrice a seize ans, un soir d’été du côté de Vicksburg, dans les forêts mi-résineuses, mi-caduques du Nord-Est américain où, nous confie-t-elle  » sa mère et elle sommes nées toutes les deux : soixante-cinq kilomètres carrés de routes et de rivières qui se croisent à angle droit, d’exploitations agricoles en faillite et de crêtes rocheuses. Peuplés de fantômes, d’animaux et de femmes seules. Ces bois, (sa) mère les appelle un foutu paradis « . Ange déteste son prénom, sa mère a seulement trente-trois ans mais la vie l’a déjà vieillie, Ange rêve de partir, loin de cette cabane en bois, alors quand sa mère l’invite à aller se baigner dans la petite mare, Ange refuse – elle finit quand même par aller se baigner, tandis que sa mère, a peine trempé ressort rejoindre son petit ami. Ange sort à son tour et reste au milieu du champ et voit le monde s’ouvrir à elle…

Dans une autre nouvelle, Au coeur des bois, on suit une autre femme, son père est bûcheron et son frère maçon, d’un milieu modeste, la narratrice a changé de vie en épousant son mari qui a fait fortune dans l’immobilier. Son nom s’affiche sur les pick-up blancs dans tout le comté. Au grand dam de son père, qui lui a tourné le dos. Pourtant en ce jour chaud d’été, elle franchit la porte de la Stonewall Tarvern, pour y retrouver le siens. Ses anciens amis et assis au bar son père. Comment jongler entre ces deux mondes ?

Robin MacArthur offre à nouveau le point de vue d’une adolescente dans sa nouvelle Avoir des ailes, 1989. Une de mes préférées. Nous sommes toujours en juillet, même unité de temps et de lieu, dans une autre maison. La mère appelle la narratrice pour venir l’aider à désherber les petites pois mais la réponse est directe « Pas envie« . Le père est absent depuis une semaine et Katie, dont la chaleur (plus de trente degrés) semble agir sur elle comme un somnifère, refuse de se bouger les fesses. La jeune fille préfère continuer à lire, des nouvelles, écrites par une femme. Elle aimerait comme l’une des héroïnes pouvoir se transformer en un oiseau et s’envoler très loin. Sa mère avait grandi en ville et se voyait poète, elle dévorait Adrienne Rich et Sylvia Plath. Et depuis, elle habite dans ce trou paumé, dans cette maison, bâtie par son époux et travaille dur pour entretenir sa famille. Katie aime comment son père a subjugué sa mère en l’emmenant se baigner dans la Silver Creek.  Puis la jeune femme prend conscience soudainement du sacrifice de sa mère et ce moment est juste sublime.

MacArthur est très douée pour explorer les sentiments adolescents, comme dans Karmann, à l’époque où la guerre du Vietnam fait rage, les deux copines (la narratrice et sa meilleure amie) viennent boire et fumer dans cette vieille voiture, un coupé violet qui a appartenu à Jack, le frère ainé de la meilleure amie. La narratrice en est secrètement amoureuse et si elle cache ses sentiments à son amie, elle espère tant à chaque geste que lui porte le jeune homme. Mais Jack est parti pour le Vietnam et à son retour, il a changé. C’est tout en subtilité et attention que la romancière porte cette histoire d’amour singulière.

Dans une autre nouvelle, l’auteure nous offre une histoire très forte : celle d’un homme, venu s’installer dans un mobil-home sur les terres de son meilleur ami Rich, après que sa femme l’a quitté. Il aime sa solitude jusqu’à ce que la femme de Rich, Maggie vienne le voir. Il a connu Maggie encore étudiant – quelque chose en elle ne lui plaisait pas trop à l’époque, il ne comprenait pas très bien ce qui attirait Rich envers elle. Mais très vite, il apprécie sa présence discrète, son corps gracieux et leurs promenades quotidiennes. Ils deviennent amants et Maggie vient le voir tous les jours. Elle prend son pick-up et remonte la route le long de la rivière. Rich le sait. Mais les deux hommes ne se fréquentent plus jusqu’au jour où Maggie disparaît ….

J’ai adoré Au Pays de Dieu qui aborde avec un grand tact la question du racisme. Lorsqu’une femme âgée découvre que son petit-fils adoré participe à un mouvement prônant la haine des Noirs. Une grande maîtrise que cette nouvelle qui met en avant la douleur et la colère ressentie par cette femme qui a élevé ses enfants et son petit-fils dans l’amour et la tolérance. Quand la vérité vous fait vaciller.

Enfin, mon autre coup de coeur va pour Là où les prés tentent d’exister, qui se penche sur la relation d’un fils ainé envers son père, sa famille et cette tragédie qui a frappé la famille il y a une vingtaine d’années. Alors que la fratrie s’est disséminée loin de la Round Mountain et du New Hampshire, l’aîné revient dans la ferme familiale. Personne n’a dormi dans cette maison depuis que leur père s’est suicidé il y a trois ans. Peu à peu, les mots viennent – le narrateur se souvient de la naissance du dernier, un fils (au grand bonheur du père qui voulait un homme pour l’aider dans les travaux de la ferme) puis de la tristesse lorsqu’on découvre qu’il est né difforme, les jambes paralysées. Ross n’aura jamais droit au moindre signe d’attention ou d’amour de son père. Couvé par sa mère, le petit garçon grandira dans cette maison rythmée par les semis et les récoltes. Ce jour d’août, le narrateur a dix-neuf ans et a trouvé un emploi en ville, loin de cette ferme qu’il déteste, mais son père a besoin de lui pour ramasser les foins. La récolte a été mauvaise, la sécheresse a frappé. Il faut absolument les ramasser mais le jeune homme ment et dit qu’il doit aller bosser « Au moins je gagne de l’argent » réplique-t-il en claquant la porte. Cette arrogance, l’auteur s’en voudra toute sa vie.

C’est une chose terrible d’être celui qui a eu de la chance. Et c’est pire encore si cette chance vous rend d’une insolence et d’une arrogance que vous passerez le reste de votre vie à regretter.

La fin de l’histoire et si belle, les derniers moments, les derniers mots résonnent encore en moi. A lire absolument !

D’autres nouvelles concluent ce recueil mais j’arrête là. Je vous laisser aller à la découverte de ce jeune auteur qui m’a vraiment fortement impressionnée par la puissance de ses textes. Une valeur sûre.

Rick Bass parle de l’émerveillement ressenti à la lecture, je le rejoins et j’ajoute enchantement ! Lecture commune (sans le savoir) avec Hélène, son billet est par ici.

Et pour ceux qui hésitent encore, voici le lien vers un extrait .

Silver Creek ♥♥♥♥♥
Au coeur des bois ♥♥♥♥
Avoir des ailes, 1989 ♥♥♥♥♥
Maggie dans les arbres ♥♥♥♥♥
Karmann ♥♥♥♥♥
Le pays de Dieu ♥♥♥♥♥
Chouette rayée ♥♥♥
Là où les prés tentent d’exister ♥♥♥♥♥
La longue route vers la joie ♥♥♥♥
Les tourtereaux ♥♥♥♥
Les femmes de chez moi ♥♥♥♥

J’ai lu ce recueil dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Vermont.

vermont-flag

[highlight color= »color here »]Editions Albin Michel, coll.Terres d’Amérique, Half Wild Stories, trad. France Camus-Pichon, 224 pages [/highlight]

16 commentaires
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16 commentaires

keisha mai 15, 2017 - 7:28

Je te l’ai dit, je suis en pleine préparation du mois anglais, mais je reviendrai à mes amours américaines, je pense. Je vois que ce sont aussi les tiennes, je sais où fouiller!

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Electra mai 15, 2017 - 9:03

Oui ! Je sais ! Mais note celui-ci il est magnifique !

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Noukette mai 15, 2017 - 11:39

Un recueil qui a vraiment tout pour me plaire !

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Electra mai 15, 2017 - 1:41

Super ! Il est magnifique

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Marie-Claude mai 15, 2017 - 3:42

Je l’attends impatiemment… Je n’ai pas pu résisté et j’ai lu avidement ton billet. Wow!

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Electra mai 15, 2017 - 5:08

Coquine ! Mais je n’ai parle que de la moitié ! On verra si on aime les mêmes au final

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Hélène mai 15, 2017 - 7:56

J’ai beaucoup aimé auss !

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Electra mai 15, 2017 - 8:53

je file voir ton billet ! ravie qu’on se retrouve sur une si bonne lecture 🙂

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Fanny mai 15, 2017 - 8:43

Je le note, pas pour moi mais pour mon homme qui est fan du genre!
Merci!

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Electra mai 15, 2017 - 8:54

ah il a bon goût ton homme 😉

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Fanny mai 16, 2017 - 10:32

Oui 😉
Et les sujets abordés dans ce recueil ne pourraient que lui plaire!

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Electra mai 16, 2017 - 12:10

J’espère

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Jerome mai 24, 2017 - 12:18

Ce sera ma lecture du long week-end qui s’annonce. Impossible que je n’aime autant que toi, non ?

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Electra mai 24, 2017 - 12:31

Impossible en effet ! il est sublime 🙂

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La Rousse Bouquine juin 22, 2017 - 9:47

Il vient d’arriver dans la bibliothèque où je travaille cet été. Je pense l’emprunter en espérant que personne ne le fasse avant moi !
(ça et un roman de Joan Didion)

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Electra juin 22, 2017 - 11:37

fonce ! Pareil, je vais régulièrement voir les nouveautés sur le site de la BM en espérant pouvoir l’emprunter rapidement !
Très bon choix pour Joan Didion 🙂

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