Addict ∴ Marie de Noailles et Émilie Lanez

Je ne pensais pas enchainer si rapidement avec une nouvelle autobiographie d’une personne accro aux drogues ( après La nuit du Revolver ) mais j’avais repéré depuis sa sortie le récit de Marie de Noailles et lorsqu’il a été disponible à la BM, je n’ai pas hésité une seconde.

Je l’ai lu en deux soirées, il ne fait que 156 pages. Je vous laisse avec ses premiers mots qui résument à eux seuls le combat de Marie :

Le 8 mai 1975, je vois le jour, moi Marie Alicia Eugénie Charlotte Blandine, seconde fille du duc et de la duchesse de Noailles. Trente ans plus tard, je choisis la vie. je m’arrache à l’alcool, à l’herbe, à la cocaïne, à ces dépendances qui, depuis quinze ans, me possèdent et me consument. je m’appelle Marie, j’ai deux anniversaires et une seule vie.

Qui peut encore aujourd’hui de s’enorgueillir de venir d’une des plus vielles familles de France et de continuer à vivre, à la fin de 20ème Siècle entourée de gouvernantes, de domestiques et aller passer tous ses week-end dans le château familial y pratiquer le polo ? Issue d’une des grandes familles de France, la petite Marie est la cadette, sa sœur ainée Julie sont très privilégiées. Leurs parents leur font profiter pleinement de cette vie : vacances en Afrique, ski en Suisse, la vie de château.

Marie rencontre ses premières difficultés à l’âge de sept ans lorsque son père est nommé en poste à l’ambassade de Washington. Son inscription au lycée français se passe mal et la petite fille intègre finalement une école américaine. A son retour en France, âgée de onze ans, ses difficultés scolaires s’accroissent.  Inscrite dans des écoles privées, Marie en est expulsée tous les trois mois ! Elle se confie une seule fois à sa mère sur cette chose qui la dévore de l’intérieur, mais sa mère croit sans doute qu’il s’agit des premiers émois adolescents.

Marie va découvrir la drogue très jeune, à treize ans seulement, en fumant un pétard au collège. Rien de plus.  Mais chez elle, la drogue agit puissamment et la fait basculer immédiatement dans le monde de l’addiction : elle s’essaye à tous les cachets, à toutes les boissons. Ses parents ne comprennent pas, ou ne veulent pas voir, que leur fille se drogue. A quinze ans, ils acceptent même qu’elle parte en vacances à Ibiza. Forcément, elle s’échappe la nuit et disparait dans les volutes des boites de nuit où l’ecstasy la fait voyager et finit dans les bras d’un homme adulte. Retour en France et première hospitalisation en HP.

La première d’une série incroyable car rien ne peut stopper Marie. A chaque sortie de cure, elle replonge. Elle réussit à arrêter quelque temps la drogue pour se plonger corps et âme dans l’alcool. Elle vide des bouteilles entières, s’écroule à table devant ses parents. Nouvelle cure, nouvel échec. Elle tombe amoureuse, quitte Paris et ses amis riches tous accros, pour aller s’installer dans le Var avec Luigi, le fils d’un garagiste. Mais rien n’y fait. Il l’aime mais elle lui préfère l’alcool et la drogue. Retour à Paris. Ses parents la soutiennent en lui offrant des cures aux quatre coins du monde. Le peu de répit lui permet de s’inscrire dans une école d’art pour apprendre la photographie, mais elle replonge et va même s’installer avec un pseudo artiste quadragénaire qui ne comprend pas qu’elle ne puisse pas contrôler sa consommation de drogues. Marie ne refuse jamais d’aller en cure, elle obéit sagement à ses parents.

Marie est une enfant aimée, mais dans le silence. Sa mère ne lui dira jamais « je t’aime » mais sera présente à chaque rechute. Son père et ses grands-parents également. Alors, pourquoi se demande Marie ? Pourquoi est-elle incapable de vivre sans ? Pourquoi sen sent-elle continuellement rongée de l’intérieur ?

Désormais Marie a 29 ans, ni métier, ni amoureux, ni logement.  Marie est méconnaissable, le corps décharné, elle n’est plus qu’un fantôme.

Marie m’a beaucoup touchée. Fille d’une famille très aisée, elle plonge dans un monde où toutes les classes sociales se mêlent, d’ailleurs elle sera souvent isolée du fait de son statut (comment peut-on tomber si bas en ayant tout à la naissance?). Marie est touchante et en même temps son regard envers cette dépendance est très lucide. Son rapport aux hommes et puis cette recherche perpétuelle d’amour, d’absolution. Son récit n’explique pas l’énigme qui entoure cette soudaine addiction, si jeune, elle se confie sur ce « sentiment permanent de vide, de creux ».

Profondément intime et pudique, Marie ouvre les portes de son passé et les offre à notre regard, dans l’espoir qu’il puisse aider d’autres jeunes hommes et femmes dans la même situation. Elle réussit à exprimer avec clarté et douceur, des souvenirs douloureux et souvent teintés de violence. Son pire ennemi ? Elle-même. 

Un témoignage lumineux que nous offre Marie, une déclaration d’amour à ses parents, son mari, ses enfants. J’ai beaucoup aimé la seconde partie sur sa renaissance (je ne veux pas tout raconter) qui rejoint celle de David Carr, en particulier sur la seule méthode qui a fonctionné.

Marie a réussi à mettre des mots sur ce douloureux voyage avec l’aide d’Emilie Lanez qui a prêté sa plume.

♥♥♥♥♥

Éditions Grasset, 2016, 162 pages

10 thoughts on “Addict ∴ Marie de Noailles et Émilie Lanez

  1. Heu, je ne sais pas si c’est mon créneau de lecture, la drogue, tout ça. Mais s’il y a une méthode permettant de s’en sortir, c’est bon.

    1. pas non plus de mon côté, mes addictions sont beaucoup plus saines 🙂 mais je trouve intéressant de découvrir ce qui mène des gens vers ces extrémités et comment ils réussissent à s’en sortir alors que d’autres sont détruits.

  2. j’avais également repéré ce livre à sa sortie…vu qu’il est vraiment court, je le lirai très certainement!

    1. Oui, il se lit vite et il est très intéressant – pourquoi est-elle totalement tombée accro à l’âge de treize ans en fumant un simple joint alors que d’autres en resteront là ? et puis ensuite, comment vit-on ou survit-on et la partie sur sa renaissance donne de l’espoir à tous les parents.

    1. effectivement, une autobiographie sur son ancienne accro – je ne connais personne dans ce cas-là mais je trouve que leurs témoignages permettent de mieux éclairer cette addiction et vérifier que les romans ou les films ne racontent pas trop de bêtises !

  3. Je passe aussi, pas mon genre de lectures et absolument aucune compassion pour cette aristocratie à la dérive, ces gosses de riches qui s’autorisent tous les excès (j’en ai côtoyé quelques uns, fils de députés ou Machin de Bidule de Truc qui s’achètent toutes les drogues légales ou pas) et qui m’ont toujours un peu dégoûtée…

    1. je te trouve un peu dure – je ne juge pas les gens sur leur argent pour ma part. Et à l’âge de treize ans se retrouver aussi accro alors qu’on n’a pas encore l’âge de tout comprendre. Bref, j’en connais aussi des « fils de » mais je n’ai pas de jugement aussi tranché sur les addictions. Des milliers de personnes décèdent tous les ans, ce n’est pas un « plaisir du soir » comme la coke et ça ruine la vie de leurs proches. Je crois que tu te trompes sur les dégâts que peuvent provoquer la drogue.

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