86, année blanche ∴ Lucile Bordes

avril 17, 2017
86, année blanche ∴ Lucile Bordes

C’est dans le cadre du Prix Littéraire 2017 que ce roman m’est arrivé entre les mains. Vu sa petite taille, je l’ai glissé dans mon sac et lu lors de mon trajet en train pour Paris. 29 avril 1986, un incendie se déclare à la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine. Trois femmes prennent la parole dans ce roman :

Lucie, une adolescente de quinze ans, toulonnaise, qui craint l’arrivée du nuage radioactif, et pense à la fin du monde.

Ludmila, mariée à Vassyl, mère d’un petite fille, accueillait des amis le soir où à Prypiat, l’accident s’est produit. Vassyl travaille à la centrale, comme tous les habitants de cette ville sortie de terre, moderne, propre – le symbole de la réussite soviétique. Les amis, accompagné d’un Français, regardent le ciel noyé par les flammes. Inquiet, Vassyl décide d’aller à la centrale dès le lendemain. Ludmila n’est pas inquiète, elle a une confiance aveugle envers le gouvernement soviétique. Les médias n’en parlent que très peu d’ailleurs.

Enfin, Ioulia – en couple avec Petro, ils ont assisté à l’incendie chez Ludmila et Vassyl, leurs amis, et ont repris la route vers Kiev. Ioulia rêve d’indépendance, elle s’est amourachée du Français avec qui elle a entamé une liaison mais celui-ci disparait brusquement après que les autorités françaises ont demandé à tous leurs ressortissants de fuir l’Ukraine. Ioulia ne comprend pas son comportement

C’était treize heures quand j’ai allumé la télé . Un panneau « Stop » vaguement bricolé retenait le nuage radioactif au dessus de Monaco. Il ne passerait pas la frontière.

Les Soviétiques disent que tout est sous contrôle, d’ailleurs la fête du 1er Mai est organisée comme à l’habitude. Les habitants descendent dans les rues assister au défilé. L’école est finie et les camps de vacances (les Pionniers, à la gloire de la patrie) sont maintenus dans les forêts ukrainiennes proches de la centrale. Seule Lucie, la jeune adolescente française entend parler du danger que représente le nuage radioactif. Les discours alarmants la touchent particulièrement, malgré le ton rassurant des autorités français qui jurent que le nuage s’est arrêté à nos frontières.

Lucie, c’est en fait Lucile Bordes, l’auteur, qui se souvient de la peur, de l’attente et du silence. Mais elle a aussi choisi de laisser la parole à deux autres femmes, témoins impuissantes du drame, en leur rendant hommage, à elles mais aussi à Vassyl, qui va se sacrifier pour sa famille.

Le mariage de Ioulia et de Petro s’effondre comme la centrale, tandis que Vassyl est hospitalisé. Petro, sans nouvelles de son ami Vassyl, détruit après l’aveu de Ioulia, décide de partir également aider à refermer le coeur nucléaire. Ils seront presque 500 000 ces « liquidateurs » qui ont accepté de prendre des risques énormes. Ludmila, de son côté, a choisi de s’installer chez sa mère à Moscou. Elle refuse d’envoyer sa fille Marina dans un camps de vacances. Elle rejoint son époux à l’hôpital, les médecins sont unanimes : Vassyl sera mort d’ici à quinze jours, son corps brûle de l’intérieur et ses organes le lâchent les uns après les autres. Ludmila veut croire au miracle.

J’ai lu ce roman d’une traite, touchée par ces trois femmes, et particulièrement les deux femmes russes – baignées encore dans l’idéal communiste, elles refusent de mettre en doute leur gouvernement – exceptée pour Ludmila qui aura accès à la presse américaine et entendra parler pour la première d’un accident nucléaire majeur. C’est Vassyl qui va résumer à lui seul, les effets de cette catastrophe : ils ne pourront plus aller ramasser les champignons, dans leur datcha, comme chaque année à la même époque.

Pas de misérabilisme, ou de pathos ici – mais un seul évènement et trois regards et la seule qui aura vraiment peur sera l’adolescente toulonnaise. A l’époque, sa vie familiale est bouleversée par la fermeture des chantiers navals où son père, syndiqué, à fait toute sa vie. Ses meilleurs amis se fichent de ce foutu nuage. Souvenir de cet auteur – pour ma part, si je me souviens des images télévisées, et du nuage qui s’arrête par miracle à la frontière alsacienne – je n’ai pas souvenir d’avoir été effrayée. Quant au peuple soviétique, excepté pour ceux qui vivaient près de la centrale, ils ont été totalement floués par le gouvernement qui leur a caché longtemps la vérité. Il faudra que des voix s’élèvent, comme celle du Prix Nobel, Svetlana Aleksandrovna Aleksievitch dont j’ai très envie de lire son oeuvre, pour que le peuple soviétique prenne enfin conscience des ravages de cette explosion nucléaire et du nombre réel de victimes.

Mon seul bémol, vient sans doute du personnage de Lucie, si je comprends le besoin de l’auteur de se remémorer, trente ans après les faits, de son adolescence, j’avoue que ses émois amoureux ou l’histoire de son père, m’ont paru d’une certaine manière, déplacés. Je comprends l’objectif, de montrer à quel point, les Français ont, à l’époque, sous-estimé la catastrophe nucléaire, je n’ai pas accroché à ce personnage et ses angoisses sur le nuage semblent avoir été ajoutés pour justifier sa présence dans le roman. Ce n’est sans doute pas le cas mais c’est mon sentiment. Une lecture au sujet grave mais à l’écriture maitrisée.

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »]Editions Liana Lévy, 2016, 140 pages [/highlight]

 

 

6 commentaires
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6 commentaires

Marie-Claude avril 17, 2017 - 3:36

J’étais tentée jusqu’à la presque fin de ton billet. Ton bémol risque de m’énerver grave… Dommage! Le sujet m’intéresse. Au pire (ou au mieux), tu me le prêteras!

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Electra avril 17, 2017 - 8:32

Oui je sais mais on fait obstruction assez facilement de ce personnage – enfin ce que j’ai fait. Il se lit très bien sinon

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keisha avril 17, 2017 - 8:35

Bien, bien… Oui, ce nuage assez gentil pour ne pas venir en France.

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Electra avril 17, 2017 - 9:03

Bien entendu !

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La Rousse Bouquine avril 24, 2017 - 10:59

Je suis de retour ! 🙂
(forcément il fallait que je vienne faire un tour sur ton blog voir tout ce que j’ai manqué).
J’avoue que je lirais bien celui-là ; je n’étais pas encore née en 1986 (à dix ans près !) mais on m’a souvent parlé de Tchernobyl, et j’avoue que c’est un événement qui me fascine – tristement -. Je le note !

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Electra avril 24, 2017 - 11:10

Bon retour ! la chanceuse, quel beau voyage ! Oui, je pense qu’il pourrait te plaire – il est forcément un peu triste mais les personnages russes sont très attachants !

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