Une activité respectable

Julia Kerninon est une jeune romancière qui avait connu son premier succès avec son roman Buvard. J’ai relu mon billet qui était long et mitigé. Je n’avais pas du tout aimé le personnage principal et j’avais trouvé certaines ficelles trop grosses mais j’avais été épatée par le style, sa maîtrise, ciselé, pondéré et toujours dans le mille. Je disais même à la fin que j’étais certaine qu’elle allait nous surprendre.  Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss est sorti – j’avais lu des avis enthousiastes mais plongée dans d’autres lectures, il m’est passé entre les doigts.

Puis la voilà de retour avec un récit autobiographique de soixante petites pages. Une « biographie sélective » nous dit-elle. J’ai acheté le livre le midi et le soir, je l’ai lu d’une traite. L’activité respectable, c’est l’écriture. Julia Kerninon a eu l’idée de publier ce livre après avoir du souvent répondre aux questions des journalistes ou des élèves rencontrés lors de sa participation aux Prix Littéraire.

Qui êtes-elle ? D’où vient-elle ? Et pourquoi écrit-elle chaque jour au minimum 2 heures ? Et pourquoi lit-elle encore plus ? Il y a forcément le noyau familial : Julia est la fille d’instituteurs installés à Nantes après avoir voyagé à l’étranger pendant de longs mois. La mère de Julia prépare sa fille à sa rentrée au CP : une chambre sous les toits qui déborde de livres (pour enfants et plus grands, comme le roman de J.D Salinger, L’attrape-coeurs) et une machine à écrire. Julia a commencé à écrire et à lire à l’âge de cinq ans, elle n’a jamais arrêté. Son souvenir le plus marquant est sa mère l’emmenant à Paris voir la célèbre librairie Shakespeare & Co. :

J’avais toujours su confusément que cet endroit existait, sa présence avait flotté quelque part dans la rivière de paroles de ma mère, c’était l’endroit d’où nous étions, the place we belonged to (…) . Alors ce jour où j’y mettais pour la première fois les pieds, je me sentais soulagée de pouvoir passer ma main sur les rayonnages et m’assurer enfin de leur réalité. C’était la sensation la plus forte que j’avais jamais éprouvée en cinq ans et demi d’existence.

Le récit de Julia m’a vraiment parlé, il m’a aussi rappelé à quel point mes parents ont joué un rôle déterminant dans ma vie, pour mes études (littéraires) et mon goût personnel pour la lecture. L’encyclopédie Larousse et sa vingtaine de volumes – à chaque question, nos parents nous envoyaient piocher dedans. Le dictionnaire Larousse, toujours en évidence dans le salon. La carte du monde accrochée aux murs. La passion des mots fléchés et croisés. Et puis les livres, ma mère adorait lire. Très vite, j’ai volé leurs livres, ceux de ma grand-mère et les journaux. Je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Et je continue.

Je lis les magazines scientifiques ou techniques dans toutes les salles d’attente, que ce soit chez le garagiste ou chez le radiologiste. Je lis Ouest-France depuis l’âge de 8 ans. Cela faisait sourire ma grand-mère. Comme de me réfugier, en pleine fête familiale, au milieu des adultes, dans la lecture d’un roman. Aussi les mots de Julia résonnent tout particulièrement à mon oreille :

Je me suis mise à lire pour de bon – à lire partout, tout le temps, dans le bruit, dans le noir, de façon organisée, excessive, trépidante, à sauter de livre en livre comme sur des nénuphars, à étudier toute seule, à mener une enquête.

Julia raconte la légende familiale née lors du road-trip de ses parents lors de leur voyage de huit long mois de Cancun à Vancouver à sac à dos. Ce mode de transport les empêchait d’emporter des romans.

Mais les livres leur manquaient, au point que c’en était douloureux, ils étaient affamés de livres, raconte ma mère qui faisait apparement des rêves dans lesquels elle jetait tout ce que contenait son backpack pour le remplir de romans (..).

Julia Kerninon a des parents qui ont créé leur propre monde – une sorte de rempart fabriqué entièrement de livres. Julia a lu mais aussi écrit, des tonnes d’histoires. Ses parents l’ont encouragée. Elle leur annonce très tôt qu’elle veut être romancière. Les années passent et sa mère lui rappelle son voeu : le métier d’écrivain est ingrat. Il faut écrire tous les jours. Et lire pour apprendre. Julia lit donc tous les jours, chaque matin, pendant plusieurs heures et écrit chaque soir, à nouveau plusieurs heures.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

Sa mère la relit, la corrige et à l’âge de quinze ans, elle est repérée. Sous le pseudonyme de Julia Kino, elle publie trois ans plus tard son premier roman jeunesse, un second suivra. A une époque, j’écrivais aussi des histoires. Et j’ai toujours rêvé d’être écrivain, Julia a eu le courage de ne jamais lâcher l’affaire. Une ténacité impressionnante couplée d’un talent naturel, et d’une acuité hors normes.

Cet ouvrage parlera à tous les amoureux des livres et des mots et à ceux qui ne sont pas tombés dedans tout petit (Obélix), il peut peut-être les aider à comprendre notre amour de la littérature. Ou à l’inverse, leur confirmer, que nous sommes tous un peu dérangés.

Quand j’égarais un manuscrit et que je devenais folle de panique, elle haussait les épaules sans compassion aucune et m’expliquais que je devrais de toute façon jeter ou perdre beaucoup de livres avant d’en écrire un seul qui soit bon. La meilleure chose qui puisse t’arriver, c’est un incendie.

Je pourrais citer des tonnes de passages, il suffit de voir le nombre de post-it que j’ai utilisés ! Que dire de plus ? Le récit ne fait que soixante pages, aussi je préfère vous laisser découvrir vous-même ce petit bijou.

Et je publie dans la foulée, mon retour sur ma rencontre avec elle le surlendemain à la librairie Durance. Julia vient d’entrer dans mon panthéon personnel.

Lisez son récit.

♥♥♥♥♥

Editions du Rouergue, 2017, 60 pages

18 thoughts on “Une activité respectable

  1. Évidemment que je veux le lire! Repéré depuis un bout, je l’attends impatiemment. J’adore le mélange de «tranche de vie» dans ton billet. Hâte de lire ta rencontre avec l’auteure.

  2. Comme Marie-Claude, j’adore le fait ce livre t’amène à parler de toi en même temps. Et évidemment ça me fait envie aussi ! 🙂 Vas-tu aussi te tourner vers ses premiers romans ?

    1. J’ai lu Buvard (merci ! Oui ce livre m’a fait remonter plein de souvenirs ) il me reste Le dernier amour d’Attila Kiss. Je ne lis pas de romans jeunesse donc je vais passer mon tour pour ses premiers livres !

  3. J’ai beaucoup aimé ton billet, et la façon dont tu mets sa trajectoire en regard de la tienne. C’est chouette parce que tu m’as donné l’impression de te connaître un tout petit peu. Et ai-je besoin de le préciser, je pense que je ne vais pas tarder à acheter le livre… 🙂

  4. Merci pour cette retranscription, cela me donne très envie. Et si je suis très différente d’elle à tous égards, je me reconnais dans cette capacité à s’abstraire du monde par la lecture, déjà quand j’étais gamine, tu me mettais un livre entre les pattes et hop! tu ne m’entendais plus… Et c’est terrible à dire, mais si tu me donnes le choix entre « sortir entre potes » et « rester à la maison pour bouquiner », ben, je reste à la maison pour lire. Cela consterne mon compagnon mais c’est comme ça.

    1. Je crois que me reconnaître or c’est parfois difficile de faire comprendre aux non lecteurs le pouvoir des livres et de nous transporter ! Moi je ne résiste pas au soleil l’été donc je sors mais souvent pour aller lire à l’ombre

  5. Je me rappelle de ton précédent billet sur elle. J’avoue que le sujet de ce jour m’intéresse un peu plus : la notion d’écriture, l’identité d’écrivain, c’est un sujet fascinant quand on aime lire ET écrire, ce qui es mon cas. Ton enthousiasme et le faible nombre de pages m’encourage à aller vers ce livre ^^

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