Les animaux ∴ Christian Kiefer

Lors de mon repérage de la rentrée littéraire, j’avais flashé sur ce roman publié chez Albin Michel. Il faut dire que le bandeau signé Richard Ford avait de quoi donner l’eau à la bouche : « Un jeune écrivain au talent rare. Une formidable découverte ». 

Et vous connaissez mon amour pour : 1. le nature writing –  2.les romanciers américains – 3. les premiers romans. Et joie immense, il est arrivé chez moi ! Un grand merci. Je voyais fleurir ci et là les critiques mais je me suis refusée à les lire. Je voulais le découvrir totalement.  Je l’ai reçu et lu en français – et j’ai voulu le lire une deuxième fois, et ce fut fait – en anglais.  Mais revenons à l’histoire !

Et fait du hasard : je connais bien la région – ayant habité au Montana, j’empruntais souvent la route traversant l’Idaho pour aller rejoindre Seattle – la région de Coeur d’Alène dont il est ici question. Et même la petite bourgade à l’opposé,  Winnemucca au Nevada, ne m’est pas inconnue ! J’ai sursauté en retrouvant ces noms qui me parlent, ceux des rivières, des villes et des Sierra Mountains. C’est niché au fin fond de l’Idaho, au coeur d’une nature très sauvage, que vit Bill Reed. Le jeune homme gère un refuge pour animaux sauvages : rapaces, loups, puma, putois, rapaces et même un ours.  Créé par son oncle, Bill a repris ce refuge. L’homme y mène une existence paisible et va bientôt épouser Grace, la vétérinaire de la région. Une existence idyllique. Bill aime sa nouvelle vie.

Mais ce paradis est éphémère. Le retour de Rick, un ami d’enfance sorti fraîchement de prison, va venir bousculer tous les projets de Bill. Car Rick est le seule à connaître le passé de Bill. Bill a recommencé de zéro après avoir quitté subitement Reno il y a douze ans. Pour préserver son secret et la vie qu’il s’est construite, sur un mensonge, Bill sait qu’il va devoir faire face à son passé et à Rick, qu’il craint depuis son plus jeune âge. Alors que la confrontation entre les deux hommes approche, le passé ressurgit et peu à peu le lecteur découvre ce que Bill souhaite cacher si violemment.

L’épaisse forêt, anciennement l’écrin de velours qui entourait le refuge de Bill, se fait de plus en plus menaçante comme le blizzard qui s’attaque violemment à la région, à la surprise de tous. Peu à peu, tous les repères de Bill s’effondrent. Mais que cache-t-il ?

Que dire ? En premier lieu, que je n’ai pas pu m’empêcher de penser au roman de Smith Henderson – Yaak Valley, Montana. Pour l’unité de lieu, les Rocheuses, une vallée, la forêt, la nature omniprésente, l’ours mais aussi pour son étude sociologique de l’Amérique des années 80. Le portrait dressé par Christian Kiefer sur ces populations rurales pauvres est aussi magistralement réalisé. Il dépeint une société que l’on oublie souvent. Bill a grandi dans le désert du Nevada, à Battle Mountain, une petite ville minière. Il vit dans ces trailer parks – ces villes constituées de mobil-home, avec sa mère et son frère ainé qu’il adule.

Lorsqu’il raconte ses premiers souvenirs de balade à vélo, installé sur le guidon du vélo de son frère, on a presqu’envie de pleurer. Bill a treize ans quand ils font connaissance avec leurs nouveaux voisins : la famille de Rick. Les deux gamins deviennent inséparables. Rick aime passer du temps chez les Reed car chez lui, la violence est quotidienne. Leur refuge, ce sont les émissions de télévision de l’époque (1984), les séries policières mais surtout une émission consacrée à la nature et à un homme qui part à la recherche d’animaux sauvages.

Quand son père est décédé, quatre ans plus tôt, leur mère les a emmenés, lui et son frère ainé, aller voir leur oncle en Idaho dans son refuge pour animaux sauvages. Le petit garçon avait été totalement hypnotisé par sa rencontre avec Majer, l’ours. Son oncle lui avait alors offert un guide sur la nature sauvage de la région du Nord-Ouest. Dès lors, le gamin, devenu ado, traine ce livre partout et note chaque animal ou plante qu’il croise, au grand étonnement de Rick qui préfère aller dégommer des canettes de bière dans le désert avec un vieux fusil. Le destin vient alors briser une première fois la vie de Bill, et le jeune homme ne quitte plus Rick, son double à l’âme déjà sombre.

Lassés de cette ville sans avenir, les deux copains partent pour Reno – l’autre grande ville du Nevada où les casinos vous promettent fortune et gloire. Très vite, les ennuis se manifestent.

Douze ans plus tard, Bill a tourné la page lorsque le nouveau guide de l’office national des Forêts débarque chez lui annoncer que son refuge est illégal. Il ne possède aucune autorisation pour ces animaux. Première fissure dans la vie de Bill. La deuxième viendra avec le coup de fil de Rick.

Dans un décor sublime, que j’ai bien connu, Christian Kiefer offre à nouveau au lecteur une magnifique histoire de rédemption. Celle d’un homme qui va devoir affronter son pire ennemi : lui-même, pour renaître à nouveau. L’auteur maitrise parfaitement le rythme et la montée en tension. Il alterne passé et présent avec talent – j’ai vraiment aimé retourner au Nevada puis revenir en Idaho. Et que dire du refuge ? Ces animaux majestueux et la violence propre à leur espèce, vient ici se refléter dans l’être humain.

Pour la première fois de ta vie, tu comprends que les tueurs sont partout. Ici dans la forêt, dans le désert d’où tu es venu, il se peut même que le monde ne soit qu’un vaste champ où l’on donne la mort, et où les de s’en sortir sont si minces, qu’on ne peut même pas les évaluer.

J’ai passé mon week-end en leur compagnie, et de nouveau, j’ai senti l’odeur des pins, je me souviens d’avoir campé dans ces forêts, de voir cet ours brun se frotter le dos contre un arbre, ou ces hordes de daims à l’orée des forêts, la lumière du soir, leur conférant une aura presque magique. Un premier roman puissant.

Un grand roman noir – à lire d’urgence. Et Richard Ford a entièrement raison !

♥♥♥♥♥

Editions Albin Michel, The Animals, trad.Marina Boraso, 400 pages

Copyright Nathan Rupert (grizzly bear).

 

22 thoughts on “Les animaux ∴ Christian Kiefer

  1. Alors toi aussi tu as aimé hein !! ça ne m’étonne pas ! et c’est vraiment un roman extra, un auteur à suivre (en plus, l’auteur a laissé un commentaire chez moi, super adorable non ?)

  2. Je note et aime ton enthousiasme…et puis si Richard Ford est d’accord, alors n’hésitons pas ! Je me dis aussi que tu as eu de la chance d’arpenter ces régions et combien tu donnes l’envie d’y aller faire un tour….

  3. Mr K l’a lu mais sans faire le parallèle avec Yaak Valley, puisque c’est moi qui l’ai lu (et adoré). Te voir y faire référence me donne envie de le lui piquer tiens 😉

    1. Oh thank you so much ! It’s so nice of you to trop me a note ! I loved your book. I used to drive from Great Falls, MT to Seattle – loved that region. And your story is very touching, and the characters seem so real to me. Thank you again ! June ? I have to check this out immediately 😉

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