Au pays et Par le feu ∴ Tahar Ben Jelloun

février 27, 2017
Au pays et Par le feu ∴  Tahar Ben Jelloun

C’est après avoir pris ma décision d’assister au Salon du Livre à Paris (j’y serai au final uniquement le samedi 25 mars – mais quand même !), que j’ai eu l’envie de partir à la rencontre d’auteurs marocains célèbres.

En allant rapporter des romans à ma BM de quartier, j’ai vu plusieurs romans de Tahar Ben Jelloun – la bibliothécaire m’a dit que j’avais fait le bon choix en citant le deuxième, Par le feu.

Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Installé à Paris en 1971, il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour « La nuit sacrée « . Il est l’auteur aux Éditions Gallimard de romans parmi lesquels « Partir « , « Sur ma mère « , de « L’enfant de sable » (1985 qui précède La nuit sacrée) que j’aimerais lire, de récits et de poèmes. Mais également de l’ouvrage pédagogique « le racisme expliqué à ma fille » que je vais essayer de dénicher.

J’ai hésité entre plusieurs romans, au final, j’ai choisi Au pays et Par le feu, que j’ai lu en premier.

Au pays

A quelques mois de la retraite, Mohamed n’a aucune envie de quitter l’atelier où il a travaillé presque toute sa vie depuis qu’il est parti du bled. Afin de chasser le malaise diffus qui l’envahit, il s’interroge sur lui-même avec simplicité et humilité. Il pense à son amour profond pour l’islam, dont il n’aime pas les dérives fanatiques ; il se désole de voir ses enfants si éloignés de leurs racines marocaines ; il réalise surtout à quel point la retraite est pour lui le plus grand malheur de son existence. Un matin, il prend la route de son village natal, décidé à construire une immense maison qui accueillera tous ses enfants. Un retour  » au pays  » qui sera loin de ressembler à ce qu’il imaginait.

Je reprends ici la présentation de l’éditeur, car au final il a tout dit. Mohamed se confie – l’homme est malheureux. Depuis son départ en retraite, il tourne en rond. Il a d’ailleurs continué de se rendre à l’usine après sa mise en retraite. Ses cinq (ou six?) enfants ont fait leur vie et ne donnent que très peu de nouvelles. Il chérit sa petite dernière qui rêve d’être vétérinaire. Alors Mohamed commence à rêver : en premier du retour au pays, car Mohamed ne s’est jamais senti chez lui, au pays des « Françaouis » et il rêve de son village. Et ce projet fou : construire une maison assez grande pour y accueillir tous ses enfants (et leurs familles). Mais Mohamed va comprendre qu’il est le seul à faire ce rêve.

Mohamed – j’avoue, m’a peu à peu, ennuyé et au final énervé. C’est la première fois que j’ai lu un livre, en décidant de sauter une trentaine de pages afin de finir le livre le soir-même. Pour le reprendre le lendemain matin et lire ces trente pages. Oui.

J’ai deux interrogations : j’ai trouvé Mohamed un peu trop stéréotypé : l’image du petit homme immigré sympathique, qui parle très mal le français, travaille dur et ne fait jamais de vagues. Une image assez commune de cette génération d’immigrés des années 60-70, et j’ai eu l’impression d’avoir déjà croisé cet homme très souvent. Ce que je veux dire, c’est qu’il correspond à nos clichés et ça m’a un peu dérangé.

Au point que je me suis posée la question (après plusieurs jours),de savoir si ce n’était pas la volonté de l’auteur de présenter ici cet homme avec ses pensées conservatrices et de ne pas nous proposer une alternative. Mohamed a quitté son pays avec son épouse. Un mariage arrangé, d’ailleurs il trouve ça normal. Comme le remarque-t-il, de n’avoir jamais échangé un rire avec son épouse. Ils ne se parlent pas. D’ailleurs, il ne comprend pas ses enfants qui ont refusé cette coutume pour choisir eux-même leurs conjoints.  L’ainé a même osé épouser une Française catholique, son autre fils une Espagnole et l’une de ses filles, qu’il a désavouée, a osé s’enticher d’un homme français.  Depuis, ils n’ont plus de contact.

L’homme ne comprend pas pourquoi ses enfants ne lui donnent pas de nouvelles, ne sont pas tout le temps à la maison. Tout en admettant qu’après son travail à l’usine, il rentrait à la maison dormir ou ressortait boire le thé avec d’autres Marocains. Et que contrairement à ces « Françaouis », il n’a jamais lu une histoire à ses enfants ou joué avec eux. Il ne se remet jamais en question et constate simplement qu’il est un homme seul.

Honnêtement, Mohamed n’est pas un homme méchant. Il est profondément conservateur et simplement égocentrique. J’aime sa position sur le radicalisme des jeunes musulmans mais ses positions sur les droits des femmes m’ont irritées. Malgré tout, j’ai ressenti de la tristesse pour cet homme abandonné des siens. Un regard amer sur cette génération d’immigrés appelés par la France, mais jamais accueillis comme il le faut.

En ayant vécu à l’étranger, je sais que l’intégration ne peut pas être forcée. Elle doit venir des deux côtés, et là, la France a grandement raté à sa mission d’accueil. Mais en face, la première génération n’était là que de passage, pour gagner de l’argent et l’envoyer au pays. Ils ont simplement oublié que leurs enfants étaient nés en France et seraient Français et qu’au pays, on les aurait oubliés.

♥♥♥♥♥

Éditions Folio – Gallimard, 2009, 176 pages

 

Par le feu

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu. Ce geste radical fut le signal déclencheur de la Révolution de Jasmin en Tunisie. Tahar Ben Jelloun, dans une fiction brève, réaliste et poétique, reconstitue les jours qui ont précédé ce sacrifice. Un superbe hommage aux révolutions arabes et ces millions d’hommes et de femmes anonymes descendus dans les rues pour réclamer liberté et dignité dans leur pays.

En moins de soixante pages, Tahar Ben Jelloun livre ici un cri du coeur – celui d’un jeune homme, symbole d’une génération sacrifiée, pour la liberté. La démocratie. J’ai dévoré ce récit, je connaissais la fin tragique de Mohamed mais je voulais croire à autre chose.

Le jeune homme ressemble à tant de jeunes à travers le monde. Il a eu son bac et a fait trois ans de fac d’histoire mais le chômage et la corruption gangrènent la société tunisienne. Impossible de trouver un travail. Les années passent lorsque son père décède brutalement. Mohamed était fiancé et le seul moyen de pouvoir épouser sa bien-aimée était de trouver un travail. Tous ses espoirs s’écroulent. Le voilà responsable de sa mère, malade, et de ses jeunes frères et soeurs.

Il décide d’aller vendre des fruits et légumes avec la vieille charrette de son père. Mais il est très mal accueilli. D’abord par le vendeur de fruits et légumes qui l’arnaquent, et par les autres vendeurs qui refusent sa présence. Il cherche chaque jour, un nouveau lieu où s’installer et lorsqu’il réussit enfin à vendre ses produits, la police débarque. Il n’a pas besoin d’une autorisation légale pour exercer son activité mais la police, corrompue, lui demande un bakchich pour le laisser travailler. Il refuse de se laisser intimider. Mais chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles.

Jusqu’à l’arrestation, et la disparition de sa charrette. Le lecteur sait que le drame intime se joue, on pense très fort à son amie, à sa famille, à sa mère et surtout à ses sentiments ces derniers jours. Je me suis sentie très proche de lui, j’ai pensé très fort à lui et les dernières pages ont été très difficiles à lire. C’est une lecture puissante qui m’a vraiment marquée et qui explique très bien qui fut le catalyseur de la révolution tunisienne. Tahar Ben Jalloun a écrit un formidable récit.

Il faut lire Par le feu !

♥♥♥♥♥

Éditions Gallimard, 2011, 56 pages

12 commentaires
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12 commentaires

keisha février 27, 2017 - 8:21

Tu prépares sérieusement ce salon, dis donc! Pour ma part, pas trop attirée, ni par le salon, ni par la littérature de ce pays, donc…
Mais au salon il y a bien d’autres choses, tu sais, j’espère que tu feras de bonnes rencontres!

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Electra février 27, 2017 - 8:32

Oui je suis sérieuse ! Non je plaisante. Je vais une journée et le vendredi je préfère faire autre chose (librairies)

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Fanny février 27, 2017 - 8:49

Quel plaisir de voir cet auteur par ici!
Je le connais grâce « Le racisme expliqué à ma fille  » et « L’enfant de sable », livres que j’ai adorés.

« Par le feu » pourrait me plaire!

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Electra février 27, 2017 - 12:45

Je veux lire ceux que tu cites ! Si tu aimes Par Le feu est un indispensable !

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Jerome février 27, 2017 - 12:14

S’il faut lire Par le feu, je le lirai 😉

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Electra février 27, 2017 - 12:45

Oui ! Et 67 pages. (Si je ne me trompe pas). Marquant ! Il te plaira

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Océane février 27, 2017 - 9:34

Peut-être se croisera-t-on au Salon ?
Je note Par Le Feu, vu que c’est un ordre ^^

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Electra février 27, 2017 - 10:08

Oui c’est un ordre ! et tu vas beaucoup aimer, promis juré !
Pour le Salon, ça serait super !!! 🙂 j’y serais dès l’ouverture pour profiter de toute la journée, avec une pause quand même le midi, j’espère entourer d’ami(e)s amoureux(ses) des livres !

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Jackie Brown février 28, 2017 - 4:28

J’ai relu mon commentaire sur Au pays, car je me rappelais uniquement que j’avais aimé. J’ai juste indiqué que la fin m’avait déçue mais je ne sais plus pourquoi. Alors… Je n’ai pas lu d’autres Tahar Ben Jelloun depuis, mais je vois qu’il faut que je lise Par le feu. Sinon, bon salon !

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Electra février 28, 2017 - 7:02

Merci ! Oui Par Le feu est beaucoup plus fort. Tu devrais aimer !

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kattylou mars 2, 2017 - 1:09

J’avais aime la nuit sacree lors de sa sortie en 1987 il me sembla avoir lu l’enfant des sables . Je dois aussi préparer le salon même si je sais que je sortirai forcément de ma liste ! On se croisera peut être !

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Electra mars 2, 2017 - 2:45

Oui ! Le samedi pour moi !

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