Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur ∴ Thomas H.Cook

30C’est en participant à une soirée organisée par ma BM que j’ai entendu parler de Thomas H.Cook – son nom m’était familier mais son œuvre un peu moins. J’ai donc réservé un de ses derniers romans traduits : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur dont le titre m’intriguait et je trouvais la couverture particulièrement belle.

1962 – Chocktaw, Alabama. Kelli, jeune fille originaire du Nord est retrouvée sur le mont Crève-Coeur un soir de mai, dans la profondeur des bois. La jeune fille de seize ans a été violemment agressée. Très vite un suspect est arrêté, il s’agit de Lyle, un jeune homme d’une vingtaine d’années, connu pour des faits de violence. Ancienne gloire sportive du lycée où Kelli étudie, il a sombré corps et bien après une blessure et depuis il fréquente les bars et s’insurge contre les mouvements civils qui agitent tout le Sud.

1992 – Ben, le médecin généraliste de Chocktaw se remémore cette journée particulière, et plus particulièrement l’année scolaire qui commence en septembre 1961 avec l’arrivée de cette nouvelle élève, originaire de Baltimore, la très jolie Kelli. Chargés ensemble du journal de l’école, les deux élèves deviennent vite inséparables et décident de modifier le contenu du journal en abordant des sujets sérieux comme ces manifestations qui s’organisent un peu partout pour accorder enfin les mêmes droits civils aux citoyens Noirs.

Ben demeure obsédé par cette dernière journée, ces dernières heures – pourquoi Kelli a-t-elle choisi de retourner seule sur la hauteur du mont, où jadis, l’a-t-elle découvert, les blancs organisaient une course entre leurs esclaves avant de les vendre au marché aux esclaves. Cette course a donné son nom au mont (je vous laisse découvrir ce que l’esclave qui remportait la course y gagnait et qui a donné le nom à cette montagne).

Ce qui m’a énormément plu dans le roman, c’est en premier la construction narrative, où Ben, sous forme de flash-backs troublants revit cette dernière année, même si c’était le seul choix possible pour ce type d’histoire, cela participe grandement à la montée en tension du roman. J’ai ainsi découvert que Thomas H.Cook est un maître en la matière : il aime manipuler son lectorat et ça marche !

Car dès le premier chapitre, on comprend que le meilleur ami de Ben, qui à l’époque avait conduit en voiture Kelli sur le lieu fatidique, est persuadé que Ben lui cache quelque chose. Et Ben évite soigneusement le sujet depuis près de trente ans.

Chaque fois que je me disais que j’avais été bon, généreux, sage, objet méritant toute l’admiration d’une petite ville, cette voix s’élevait, douce mais insistante, me murmurant son sinistre soupçon : Non, pas toi.

L’autre point très positif du roman c’est le talent de l’auteur américain pour nous replonger dans cette Amérique blanche et conservatrice du Sud à cette époque, en 1962. Contrairement à d’autres romans où les protagonistes sont impliqués dans la lutte pour les droits civils, ces jeunes lycéens la regardent de loin. Il n’y a pas d’élève noir dans leur lycée et les premières manifestations n’ont pas lieu à Chocktaw. Ils regardent les images à la télévision comme s’il s’agissait d’un autre monde. Thomas H.Cook dépeint cette Amérique rurale avec beaucoup de talent.

Seule Kelli, originaire du Nord, a un avis sur la question et elle pousse Ben dans ses retranchements. Elle n’a pas peur d’affronter les autres élèves ségrégationnistes – cette partie du roman m’a énormément plu. Elle parle de cette « majorité silencieuse » qui n’inclut pas que les générations d’un certain âge, mais aussi une majorité de jeunes. Ces mêmes jeunes sont embarrassés de voir que ce sont des étudiants venus de tout le pays, de Californie, de New York qui viennent lutter pour les droits fondamentaux de leurs propres concitoyens.

On a toujours peur de la fille dont on tombe amoureux, Ben.

Parallèlement, Ben évoque aussi l’évolution de ces sentiments envers Kelli, et leurs amis – les couples qui se font et défont. Une époque très conservatrice où les jeunes filles pensent déjà au mariage. Ben, à cette époque, veut fuir Chocktaw. Il veut en profiter en s’inscrivant dans une faculté de médecine loin d’ici. Trente ans après,  il est toujours là, devenu à son tour un pilier de cette petite communauté. Pourquoi ? Qu’est-ce qui le retient ?

La jalousie ? Voir Kelli s’enticher de Todd, le bourreau des cœurs du lycée – ce dernier sortait avec la plus jolie fille depuis des années, ils forment le couple rêvé. Mais Todd a des vues sur Kelli et Ben sent en lui s’exprimer des sentiments qu’il n’aurait jamais pensé pouvoir ressentir.

Je m’endurcissais contre elle, et elle ne pouvait rien y changer. Sa voix m’écorchait les oreilles, sa beauté me giflait. (…) Je ne me rendais toujours pas compte de la nature du poison qui me dévorait peu à peu, rongeait cette fine paroi morale qui nous empêche d’agir sous le coup des sentiments bruts et primitifs qu’il nous arrive de ressentir.

La tension est palpable du début du roman jusqu’à la fin : celle qui agite le narrateur Ben, celle qui agite toute la communauté, choquée par cette agression et celle qui embrase l’Alabama – le mouvement de lutte pour les droits civils qui vient peu à peu s’immiscer dans cette communauté rurale qui refuse de voir la réalité.

J’ai vraiment aimé la plume de Thomas H.Cook et j’ai dévoré le roman en une journée et demi. J’aime son regard sur la société américaine de cette époque et sur la société actuelle. L’auteur a grandi dans le Sud et on retrouve ici cette atmosphère si particulière à cette région, longtemps régie par des codes particuliers. J’aime aussi l’analyse des sentiments humains à laquelle se livre l’auteur américain et sur cette période charnière de nos vies, l’adolescence.

Chaque lieu referme le monde entier.

♥♥♥♥♥

Éditions Seuil, Policiers, Breakhart Hill, trad. Philippe Loubat-Delranc, 2016, 314 pages

Photo à la Une : ©Bruce Davidson

 

20 thoughts on “Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur ∴ Thomas H.Cook

  1. Tu sais donner envie! Il y a longtemps que je n’aie rien lu de Cook. J’attends sa parution en poche avant de mettre la main dessus.
    Je me souviens d’avoir passé un très agréable moment avec « Les feuilles mortes » et « Les ombres de passé ». Du coup, je veux trop savoir ce que gagne l’esclave qui remporte la course. Abominable, cette course d’esclaves…

    1. Merci ! Une fois le roman commencé, difficile de le reposer car il maîtrise bien la tension ! Hâte de lire ses autres romans (je note). Ah oui, la fameuse course … c’est en effet abominable !

  2. J’ai lu son précédent (« Le crime de Julian Wells ») et j’avais bien aimé ! Je suis passée devant celui-ci sans me décider, je pourrais le tenter, finalement ;o)

  3. Je n’ai encore jamais lu de romans de Thomas H Cook (son nom me perturbe!) mais j’ai vraiment envie de découvrir cet auteur, et ce livre me semble parfait !
    ps : tu vas être contente en lisant mon billet de demain ^^

    1. ah ah ?????
      oui moi aussi j’ai du mal avec son nom, en postant mon billet sur IG j’ai du relire deux fois son nom. Bizarre 😉
      Hâte d’être à demain (et ma journée la plus folle au boulot est enfin passée)

  4. IL FAUT LIRE THOMAS H. COOK !
    « Les feuilles mortes » est absolument bouleversant, « Les liens du sang », « Le dernier message de Sandrine Madison », « les leçons du mal », « Au lieu dot Noir-Etang » … tout en finesse, en subtilité, beaucoup d’empathie, des intrigues ciselées et toujours sans effets grandiloquents une très belle peinture du sud des Etats-Unis.
    Un auteur majeur pas assez lu.

  5. J’aime énormément les romans qui se passent dans ce sud ségrégationniste, il y a une intensité en général inégalable, et c’est une période qui m’intéresse et me touche. C’est plus près du polar ou du roman noir à ton sens ? En tout cas je le note pour une prochaine lecture !

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