Un paquebot dans les arbres

Après avoir découvert Valentine Goby avec Kinderzimmer (un choc) puis Banquises, il me tardait donc de lire Un paquebot dans les arbres. Je l’ai réservé dès sa disponibilité à la BM.

J’ai lu quelques avis ci et là – plutôt mitigés par rapport aux précédents ouvrages mais je me suis lancée. Je l’ai fini il y a environ deux semaines, et j’avoue que je suis restée sur ma faim. Mais revenons d’abord à l’histoire : la France, après la guerre, 1952 Mathilde est la cadette d’une famille de trois enfants, sa soeur ainée Annie est la fille chérie de son père, et son petit frère Jacques est plutôt réservé. Toute la vie, celle d’Odile (la mère) et celle de ses enfants tournent autour du Père, Paulot. Ce dernier est l’heureux propriétaire du Balto à la Roche-Guyon où chaque samedi les gens viennent chanter et danser. Paulot joue de l’harmonica quand il ne fait pas virevolter sa fille ainée.

Mathilde vénère Paulot – il souhaitait un fils, alors elle agit comme tel. Mais un jour ce dernier se sent mal. Il fatigue vite, perd du poids. Une pleurésie.  Le père est envoyé pour la première fois au sanatorium d’Aincourt. Mathilde voit alors le regard des autres changer, surtout qu’elle est opérée à son tour. De retour chez eux, Paulot reprend le travail, mais l’homme fatigue trop vite, il n’a plus de souffle pour jouer à l’harmonica et les clients découvrent alors que ses poumons sont infectés par des « bacilles » – Paulot devient un pestiféré, un tubard. Surnom donné aux malades de la tuberculose. Les parents doivent vendre le bar. Ils rachètent un autre commerce mais font faillite, les dettes s’enchainent et la maladie avance. Adolescente, Mathilde voit alors son père puis sa père partir pour la sanatorium. Placés et séparément en familles d’accueil, Mathilde et Jacques doivent affronter la misère.

Car à l’aube des années soixante et des progrès (les congés payés quelques années auparavant et depuis peu la sécurité sociale), la famille Blanc n’y a pas droit. Seuls les salariés sont protégés et pas les commerçants. Ils ont arrêté de payer leur assurance maladie privée et très vite sombrent dans la misère. Pendant des années, Mathilde ne mangera pas à sa faim. Elle va sacrifier ses jeunes années pour soutenir ses parents, les sortir du sanatorium et récupérer Jacques.

J’ai failli, je l’avoue, abandonné ma lecture après avoir lu un tiers du roman – pourquoi ? Car j’ai eu la désagréable sensation que j’avais eu pour le roman de Vuillard : le style prend le dessus et les personnages sont à nouveau trop éloignés. Une distance s’installe entre moi et eux, surtout Mathilde. Impossible d’éprouver de la tristesse pour elle ou sa famille. Valentine Goby écrit merveilleusement bien, j’aime toujours son soin à peser chaque mot, chaque phrase mais il me manque l’essentiel, l’attachement.

Une distance s’est créée entre moi et cette famille et le pire, c’est qu’arrivée au tiers de ma lecture, je me fiche de connaître la suite du roman ! Je décide donc de « me forcer » et je vais lire le reste du roman d’une traite. Heureusement, la dernière partie est plus relevée. Mathilde grandit et je comprends enfin pourquoi les enfants appellent leurs parents « Odile et Paulot » et non « Papa » ou « Maman » ou même « Père et Mère » au vu de l’époque. Ce choix a également joué dans cette distance avec le lecteur. Les enfants ne semblent pas regarder leurs parents comme on s’y attend. Ils sont plutôt spectateurs de leurs vies – ainsi Mathilde descend-elle inlassablement les mêmes marches pour regarder son père jouer de l’harmonica les soirs de bal ou faire danser sa soeur. Sa mère est débordée en permanence et ne s’occupe pas beaucoup de ses enfants.

Les parents continuent à agir de la sorte lorsqu’ils sont tous deux envoyés au sanatorium, ils attendent de Mathilde (Annie a eu vite fait de quitter le nid familial et s’installer à Paris), alors âgée de 16 ans, qu’elle continue à gérer tout à leur place : la paperasse, leur seul bien, la maison (mise sous scellée) et surtout de Jacques, le petit dernier. Ils vont la pousser à l’extrême et n’en prendront conscience que tardivement.

L’auteur a réussi à nous que rappeler que le progrès social n’a pas changé la vie de toute la population, qu’une partie des Français ont été longtemps oublié et que la tuberculose a tué des milliers de personnes en France.

Malheureusement, contrairement à ses autres romans, où je m’étais attachée aux personnages – ici, ce ne fut pas le cas. Une déception encore plus grande. Reste toujours la justesse des mots, le rythme toujours soutenu. Ce qui me convainc d’ores et déjà à lire son prochain roman.

PS : en photo, le sanatorium d’Aincourt aujourd’hui et sa forme de « paquebot ».

♥♥♥♥♥

Editions Actes Sud, rentrée littéraire, 268 pages

 

22 thoughts on “Un paquebot dans les arbres

    1. pourtant Kinderzimmer, c’est totalement à l’opposé de celui-ci 🙂 Il m’a même soutiré quelques larmes alors que celui-ci m’a laissé de marbre …

      1. Je reproche à l’auteur des trucs bêtes, comme le choix de prénoms (pourquoi Mila? ici c’est Mathilde, prénom extrêmement rare pour ces années là -j’ai vérifié)(Paulot, Odile, Annie et Jacques sont cohérents, eux)(donc tu vois ça perturbe mes lectures…)

        1. ah oui ! Mila ne me choque pas, c’était un prénom courant enfin dans les pays de l’Est – je n’ai pas réfléchi à ça pourtant Mathilde ça sonne comme Pierre ou Alexandre, des prénoms qui traversent les générations ? Mais oui, après on a chacun nos tics de lecteur 😉

  1. Trop de distance avec les personnages, ce n’est jamais une bonne chose je suis bien d’accord. En ce qui me concerne, même si rien n’égalera Kinderzimmer, je me suis laissé embarquer sur ce paquebot et je n’ai absolument pas été déçu du voyage.

    1. tant mieux pour toi ! Oui, j’ai été surprise car j’aime beaucoup cet auteur – ou alors le sujet simplement .. mais bon je vais continuer à la lire c’est sûr !

  2. J’ai essayé de lire Kinderzimmer il n’y a pas longtemps et je n’avais vraiment pas accroché, à ma plus grande surprise, du coup, je ne sais pas si je vais poursuivre ma découverte de cette auteure…

    1. Alors que moi j’ai été happée et très émue ! Comme quoi les livres nous parlent différemment. Celui-ci est vraiment différent donc il pourrait peut-être te plaire ?

  3. C’est dommage … pour ma part, je m’étais complétement laissé embarquer par Mathilde. (Et là aussi, quelques larmes tout comme Banquises et Kinderzimmer)

    Et comme tu le soulignes, que ça ne t’empêche pas de poursuivre avec d’autres romans de l’auteure 😉

  4. Je l’ai juste commence j’avais oublie mon livre au bureau pour l’instant j’aime bien .Je n’ai jamais lu V Goby donc pas de point de repere .

  5. J’étais à l’Échange cet après-midi même, je l’ai tenu entre mes mains, j’ai hésité, puis je suis partie avec un Craig Johnson, un Salinger (!) et un Joyce Carol Oates. Finalement, je ne regrette pas trop!
    Je vais d’abord m’attaquer à « Banquises »!

  6. Ah moi j’ai adoré le personnage de Mathilde, j’ai trouvé que c’était un magnifique portrait de femme et un superbe roman d’apprentissage

    1. Tant mieux ! Je ne dis pas que ce qu’elle fait n’est pas remarquable, simplement je ne me suis pas attachée à elle – à personne d’ailleurs. Je trouve surtout que c’est un portrait de la France des années 60 derrière l’image Yé-Yé que l’on a aujourd’hui, trop édulcorée 🙂

  7. Je comprends que tu aies failli abandonner le roman, j’ai été également déçue par cette lecture, peut-être que j’en attendais trop après Kinderzimmer, que j’avais adoré.

    1. Effectivement ! Toi et moi, on a sans doute commencé par le plus « fort » donc après .. mais j’ai beaucoup aimé Banquises, Le paquebot est en fait mon troisième et là je n’ai pas retrouvé la « touche » des deux autres – tu peux lire Banquises, ça te consolera !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>