Prendre Lily ∴ Marie Neuser

J’avoue que le bon côté du voyage professionnel, c’est d’opter pour le train : me voilà donc assise pour environ 3 heures de train et une quarantaine de minutes d’escale. Quel plaisir de devoir choisir un livre, enfin deux pour ce voyage. J’en prends trois, en repose un et à la dernière seconde, opère un dernier changement.  Je commence la lecture de Prendre Lilly,  reçu dans le cadre du challenge des Nouvelles voix du Polar de Pocket.  Je ne connais pas l’auteure française, Marie Nauser. Elle est enseignante et vit à Marseille.

Celle-ci a choisi de placer l’intrigue en Angleterre, dans une petite ville balnéaire. Gordon McLiam est chargé avec ses collègues d’une nouvelle enquête : Lily Hewitt a été retrouvée assassinée chez elle. Son corps meurtri dans la baignoire, ses doigts refermant chacun une poignée de cheveux. Les seins dépecés et posés à côté. L’inspecteur est marqué terriblement par cette vision cauchemardesque.  Et savoir que ce sont les petites filles de la victime qui ont découvert leur mère ainsi, motive encore plus McLiam à trouver le meurtrier. Très vite, ses soupçons se dirigent vers le voisin de Lily : Damiano Solivo. L’homme, Italien, a appelé la police lorsque les fillettes se sont précipitées chez eux. Son épouse ne travaille pas, lui va tous les jours dans un centre de formation informatique où il prend des cours. Ce matin-là, il a pris le bus et est allé à travailler. A peine était-il rentré chez lui que les filles de Lily sonnaient chez lui. Mais quelque chose cloche chez lui.

Pourtant, son alibi est solide comme le béton.  McLiam et ses collègues décident alors d’étudier la personnalité du tueur et cette obsession pour les cheveux, il découvre alors que des jeunes femmes ont eu leurs cheveux coupés net alors qu’elles prenaient les transports en commun. Beaucoup n’ont pas compris de suite ce qui se passait, aucune n’a vu le visage de l’homme. Mais Damiano prend chaque jour le bus. Et puis, le temps passe, les semaines se transforment en mois et bientôt le 12 novembre devient une date anniversaire. McLiam est obsédé par cette enquête et lorsqu’il découvre qu’une jeune femme italienne, Gloria, a disparu après avoir parlé à Damiano en Italie il y a presque quinze ans, McLiam croit tenir une nouvelle piste.

Que dire ? Sinon que j’ai été littéralement happée par ce roman ! Incroyable histoire où la romancière réussit à nous faire ressentir, simple lecteur, la frustration qui grandit lorsqu’on est certain de tenir le tueur mais qu’on n’a pas les preuves nécessaires et même si les indices s’accumulent, même si les interrogatoires réguliers les confortent dans leur croyance – rien n’y fait et Damiano crie son innocence, pire il crée un blog où il se dit victime d’une injustice ! Alors oui, McLiam est dévoré par la frustration de ne pas pouvoir apporter de réponses aux petites filles qui grandissent. Les années passent, McLiam, jeune flic fringuant amoureux, à peine 40 ans, voit sa vie bouleversée. Obsédé par cette enquête, il met sa vie personnelle entre parenthèses, et connaît un grand passage à vide. Puis son avenir lui échappe quelque temps.  Et les années passent et on sent tout aussi impuissant que lui. Rageant. Eprouvant.

Le ou la journaliste de Télérama traduit bien ses sentiments mêlés : « L’écriture fiévreuse sert magnifiquement la voix du narrateur, qui confond parfois justice et vengeance » . Car la question est posée : quand les années défilent, et qu’on comprend à qui on a à faire, doit-on déroger aux règles, aux lois pour se faire soi-même justice ?

Résultat : j’ai lu ce livre dans le premier train, dans la café de la gare puis dans le second train et enfin je l’ai terminé le soir-même à l’hôtel ! Impossible de reposer le livre. J’ai adoré les personnages, faillibles, profondément humains et l’hommage rendu à ces hommes de l’ombre qui sont ici pour rendre la justice des hommes. Marie Neuser montre ici le travail ingrat de la police, et la frustration de tenir l’homme responsable et de ne pas pouvoir procéder à son arrestation.

L’autre point fort, c’est aussi de montrer les erreurs policières, la lenteur de certains actes (analyse ADN) ou les problèmes de concertation. Mais Marie Neuser ne juge pas – elle nous rappelle juste que nous sommes tous des êtres humains avec nos failles.

Un roman extrêmement prenant, maîtrisé du début à la fin. Passionnant ! Un énorme coup de coeur. Un polar qui m’a rassuré après avoir eu de vraies déceptions (dans un autre challenge) assez récemment avec ce genre.  Le rythme est intense et surtout il ne retombe jamais. Un roman entêtant : une sorte de chasse à l’homme, mais d’un homme qui réussit à toujours se faufiler entre les mailles du filet. Une anguille.

La bonne surprise : je découvre à la fin de ma lecture que l’auteur a publié peu de temps après Prendre Gloria (chez Fleuve Noir), l’histoire de la  jeune adolescente italienne qui a disparu en 1993, douze ans avant Lily. Hâte de le lire !

Marie Neuser : un grand merci !

♥♥♥♥♥

Editions Pocket, Pocket Thriller, 2016, 576 pages

Prix de Villeneuve-lès-Avignon, 2012;
Grand Prix de la Littérature Policière, 2012;
Prix SNCF du Polar, 2012;
Prix du Goéland Masqué (Penmarc’h), 2012;
2e au Grand Prix de Littérature policière, 2012;
Prix du Concierge masqué, 2013.
10e Prix littéraire des lycéens et apprentis PACA en 2014 pour Un petit jouet mécanique.

18 thoughts on “Prendre Lily ∴ Marie Neuser

  1. Je te l’ai déjà dit, je pense, je ne suis pas fan du tout des polars (à part quelques suédois et Mo Hayder, mais est-ce polar?).
    Le résumé fait assez froid dans le dos et bizarrement il me tente!

    1. Ici c’est vraiment différent car c’est l’obsession d’une équipe de flics pour réussir à coincer un tueur sur plusieurs années. Pas d’autres meurtries. Juste sur le temps qui passe.. je pense qu’il pourrait te plaire et si tu as lu du Hayder la scène de crime ne te fera pas peur

  2. Je suis juste un peu refroidie par le début, le côté gore des romans qui décrivent des crimes atroces ce n’est généralement pas pour moi. Mais on sent bien que ce livre t’a complètement happée, alors ça fait envie, car c’est typiquement ce qu’on attend d’un polar

  3. Je ne suis pas dans une période polar, mais que puis-je faire d’autre que le noter?! Mais avant, quelques polars de ma pal à lire (après avoir lu tes billets, of course!)

    1. alors que moi si ! et pourtant, j’ai eu pas mal de déceptions mais de bonnes lectures récentes m’ont réconciliées avec le genre dont celle-ci ! Oui note -le ! je sais que ta PAL est bien chargée 🙂

  4. Mais, mais c’est Brighton ! 😉 J’y suis allée il y a un mois et demi donc j’avoue que voir la photo m’a directement fait cliquer sur l’article (c’est comme quand tu mets les photos de lapins, ça me donne envie).
    Sinon ça a l’air sympa, mais les seins dépecés, dis-moi c’est bien glauque quand même !

    1. Oui, c’est Brighton – la ville n’est pas identifiée dans le roman mais j’aime à penser qu’il s’agit de cette jolie ville balnéaire !
      Sinon, oui je préviens de suite que la scène de crime est glauque mais à part ça (le premier chapitre) rien d’autre à part cette quête obsessionnelle de ces flics pour faire tomber ce mec, et ça vaut bien quelques pages un peu hard !

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