L’étrange disparition d’Esme Lennox

Ce roman, je ne cessais de le croiser, j’étais attirée par le titre et la photo de couverture. Je voulais savoir qui était Esme Lennox, et pourquoi elle avait disparu. C’est chose faite, j’ai dévoré le roman en un après-midi. Un exercice au début ardu car Maggie O’Farrell a choisi une forme narrative complexe.

letrange-disparition-esme-lennoxMais revenons à l’histoire : Iris tient une boutique de vêtements en Ecosse. La jeune femme, toujours accompagnée de son grand chien, fait à peine attention à un courrier reçu mentionnant une certaine Euphemia Lennox. Lorsque le lendemain, un homme l’appelle et prononce à nouveau ce nom, Iris découvre alors un secret familial incroyable. Sa grand-mère paternelle, Kathleen, aujourd’hui atteinte de la maladie d’Alzheimer, avait une soeur, Euphemia. Celle-ci a été internée à l’âge de seize ans et soixante ans plus tard, l’asile doit fermer ses portes. Iris est donc de fait sa seule et unique famille. Mais qui est-elle ? Iris, sous le choc, décide de se rendre de ce pas à l’asile.  Elle y trouve une femme grande, aux traits fins et au regard vif. Elle ne répond pas au prénom Euphemia mais à celui d’Esme (son deuxième prénom). Née en Inde, elle est arrivée en Ecosse dans les années 30 avec sa famille. Esme était très proche de sa grande soeur Kitty (Kathleen).

Lorqu’Iris se propose de l’emmener elle-même au foyer, Esme met les pieds dehors pour la première fois en soixante ans, mais cette Ecosse moderne est toujours peuplée de fantômes et peu à peu, le voile se lève sur cette vie volée et Esme tient sa revanche.

Que dire ? Le style narratif est surprenant : la romancière irlandaise oscille entre passé et présent à travers les monologues intérieures des deux soeurs : Esme et Kitty – attention, on saute d’un personnage à l’autre d’un paragraphe à l’autre. Il m’a fallu quelque temps pour comprendre le fonctionnement, surtout qu’on ne quitte jamais Iris qui se souvient à son tour de sa grand-mère Kathleen et de son père, trop tôt disparu. Trois monologues. Ces pensées intérieures sont comme les pièces d’un puzzle qui prend peu à peu forme sous vos yeux jusqu’à ce que la vérité éclate. Un choix narratif au final très bien choisi et surtout parfaitement maîtrisé. Un autre choix, linéaire, chronologique aurait forcément fait perdre de son intensité au roman. Un choix audacieux.

Et le résultat est là  : Maggie O’Farrell signe ici un roman magistral – elle décrit à merveille l’époque coloniale en Inde, avec les domestiques, les moeurs de cette société britannique bourgeoise. Et surtout l’enfance d’Esme, une enfant, il est vrai, différente – qui sera la seule présente lorsqu’un drame frappe la famille. Esme court, chante, danse, crie, voit des formes et des couleurs que les autres ne voient pas. Esme est « farfelue » et fait souvent honte à sa famille. Une fillette qui grandit en une très belle jeune fille qui adore marcher pieds nus et qui déteste sa vie à Edimbourg, le froid, l’école, les conventions, les chaussures, les chapeaux et cette chasse au prétendant qu’on lui impose. Alors quand le plus beau garçon s’amourache d’elle, et pas de Kitty – Esme sait qu’elle est au bord du précipice.

COMMENÇONS PAR DEUX JEUNES FILLES À UN BAL.
Elles se tiennent en retrait de la piste. Assise sur une chaise, l’une ouvre et ferme de ses doigts gantés un car­net de bal. À côté d’elle, l’autre observe l’évolution des danseurs : couples qui virevoltent, mains qui s’agrippent, souliers qui martèlent, jupes qui tourbillonnent, parquet qui ploie. Dans une heure, ce sera le nouvel an, et, derrière elles, la nuit noircit les vitres. Celle qui est assise porte quelque chose de pâle – Esme ne sait plus quoi au juste -, l’autre, une robe rouge foncé qui ne lui va pas. Elle a perdu ses gants. C’est là que tout commence.
Ou peut-être pas, d’ailleurs. Le début se situe peut-être plus tôt, avant le bal, avant que les deux jeunes filles aient revêtu leurs nouveaux atours, avant qu’on ait allumé les bougies et parsemé du sable sur le parquet, bien avant l’année dont elles fêtent la fin. Qui sait ? Quoi qu’il en soit, les choses se terminent devant une fenêtre grillagée dont les carrés font deux ongles de pouce de côté, très exactement.
Quand Esme décide de regarder au loin, elle s’aperçoit que ses yeux, au bout d’un moment, ont du mal à accommoder. Les carrés de la grille deviennent flous et disparaîtront bientôt si elle continue à se concentrer.
Esme a toujours besoin d’un certain temps pour que son corps se manifeste, pour que ses yeux s’adaptent à la réalité d’un monde dans lequel il n’y a plus qu’elle, les arbres, la route et le paysage au loin. Sans rien qui les sépare.
En bas, la peinture des barreaux s’écaille et on voit les différentes couches superposées, comme l’écorce d’un arbre. Plus grande que la plupart de ses compagnes, Esme arrive à toucher les endroits où la peinture est neuve et aussi épaisse que du goudron

L’autre voix narrative est celle de Kitty (Kathleen), enfermée dans sa maladie, elle ne souvient de sa petit-fille, Iris, qu’enfant, mais celle qui a toujours clamé être enfant unique, voit soudainement, après la visite de sa petit-fille, ressurgir de son passé cette soeur qu’elle a toujours cachée. Et moi lectrice, je vois à quel point la proximité et la jalousie peuvent jouer dans les relations sororales. Une internaute a bien nommé les « bouffées libératrices » qui s’emparent de Kathleen.

1024x1024Ici ni violons, ni mouchoirs, Maggie O’Farrell ne bascule jamais dans le mélodramatique.  C’est tout sauf un roman « de filles ». La fin est d’ailleurs violente. Contrairement à certains commentaires, qui l’ont trouvé bâclée – sachez qu’il faut faire très attention à la lecture des dernières pages pour saisir l’horreur indicible qui frappe une dernière fois cette famille. Un geste libératoire que j’ai compris en relisant une deuxième fois les cinq dernières pages ! Car ici, les femmes sont fortes, que ce soit Ishbel, la mère ou Kitty ou Esme et enfin Iris – les femmes vivent de tels drames et elles les surmontent à chaque fois et ne sont pas de « petites choses fragiles » qui plaisaient tant aux hommes à une époque.

Et Maggie O’Farrell profite de ce roman pour dénoncer le sort fait à des centaines, milliers de jeunes femmes, broyées par une société qui les enfermait dans des asiles. Des femmes frappées par le malheur  et qu’une simple signature du mari  suffisait à les éloigner à jamais de la vie civile. Esme avait seize ans lorsqu’elle est enfermée. Oubliée de tous.

C’est mon premier roman de cette romancière irlandais et je compte bien me rattraper rapidement ! J’aime la rigueur de son style, la maîtrise du rythme du début à la fin, la sobriété qui s’en dégage. Pas de mots inutiles. La vérité suffit à elle-même. Je reprends ici la prose de Jeanne de Ménibus : « À chaque page – jusqu’à l’ultime –, c’est la stupéfaction. […] Magistral « .

♥♥♥♥♥

Editions 10/18 – The Vanishing act of Esme Lennox, trad. Michèle Valencia, 240 pages

29 thoughts on “L’étrange disparition d’Esme Lennox

  1. J’ai toujours dit que je devrais le lire à chaque fois que je le voyais en librairie, et ce n’est toujours pas fait ! Ton billet me rafraîchit la mémoire et donne envie !

  2. Super tenté sur ce coup là. L’histoire et ce que tu en dis, tout me plait. Longtemps que je n’ai pas mis le nez dans de la littérature irlandaise en plus.

  3. Si les romans de Maggie O’Farrell ne m’ont jamais attirée, la donne vient de changer. Je suis tentée par celui-ci, pour la forme narrative originale et pour l’histoire. Je mets la main dessus dès que je le vois.

  4. Merci pour cette nouvelle découverte, futur achat sans doute ! Je signale en passant pour celles (et ceux) qui aiment et s’intéressent à la scène littéraire britannique les bouquins de Helen Dunmore, notamment « Un Hiver enchanté ». Qu’il ne faut pas rater !

  5. Je ne l’ai pas encore lu (c’est prévu) mais il semble faire l’unanimité.
    Par contre j’ai lu « En cas de forte chaleur » que j’ai bien aimé, et « Cette main qui a pris la mienne » que j’avais trouvé moins réussi.

  6. je l’ai lu, un été où je m’ennuyais chez mes beaux-parents, il était dans leur bibliothèque. Grande et belle découverte pour moi (j’avais craint un truc un peu girly chick litt mais tellement pas !) je me suis retrouvée accrochée, effondrée, attachée, en larmes, en colère, souriante, bref mille émotions au fil des pages !

  7. Mon dieu mon dieu mon dieu, wishlist ! Je ne sais pas pourquoi mais tu m’as donné trop envie copinaute.
    A mon tour de te faire jalouser pour la peine : j’ai posté mon avis sur Maggie Cassidy sur le blog (en vrai j’ai juste pensé à toi en l’écrivant, car je me suis dit que tu serais peut-être la seule intéressée haha !)
    Bon week-end !

  8. J’ai ADORE ce roman !!! Je l’ai fini en pleine nuit il y a quelques années, incapable de le lâcher ! Je n’ai jamais réussi à en parler sur le blog mais je l’ai offert à tout de bras !

  9. Je fais moi aussi partie des ferventes de ce roman, mais c’est drôle la mémoire … Je me rends compte en lisant ton billet que j’avais oublié la narration croisée tant le personnage d’Esme m’avait aspirée ! Un très grand roman et pas de « filles » du tout. J’avais aussi été tentée de continuer la lecture de cette auteure, et puis, j’en crains d’être déçue.

    1. Alors fais confiance à Eva qui trouve effectivement des différences dans les autres. Ah oui, Esme – la mémoire nous joue des tours mais tu n’as pas oublié la fin en tout cas 🙂

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