L’homme qui tue les gens

Comme j’en parlais récemment dans un billet, je cherchais depuis quelque temps à retrouver des personnages récurrents, policier ou détective privé. Après avoir regardé sur Arte, la très bonne adaptation télévisuelle des enquêtes de Wallander (que j’ai lues), et le voir dans sa dernière enquête, touchée par la maladie, m’a rappelé à quel point nos héros étaient fragiles.

lhomme-qui-tue-les-gensMalheureusement, les derniers personnages entre mes mains n’ont jamais fait l’affaire : que ce soit John Rebus, le flic écossais, Karl Kane, son alter ego irlandais ou dernièrement DeWitt, la super détective de la Nouvelle-Orléans, rien n’y fait. Je m’accroche aux aventures d’Erlendur, mais à chaque nouvelle interview, on sent que le romancier islandais songe très sérieusement à lui faire ses adieux.

J’avais repéré ce roman policier pour son histoire, sans savoir qu’il s’agissait en fait du premier volet des enquêtes de Nathan Active et de surcroît dans un lieu auquel je n’aurais jamais songé : le cercle polaire arctique en Alaska. Allais-je aimer ? Ce roman, cela faisait longtemps qu’il me faisait de l’œil dans une librairie. Alors en le voyant samedi matin à la bibliothèque, je n’ai pas hésité une seconde.

Et comme le promet le journaliste du New-York Times, on a à peine pris connaissance des lieux que l’on ressent, comme notre héros atypique, le vent glacial d’ouest balayer la toundra et gifler notre visage ! Nous voilà plongés dans la communauté des Inupiat, ce peuple esquimau (le prologue explique l’utilisation des deux mots, d’où sa présence ici, sans qu’elle soit offensante) qui survit tant bien que mal dans cette partie du monde presqu’oubliée. Mais une partie du monde aux paysages sublimes.

Nathan Active est policier d’état – un State Trooper. En poste à Chukchi, un petit bourg au nord-ouest de l’Alaska, le jeune homme ne rêve que d’une seule chose : être muté à la capitale Anchorage où il a grandi. Nathan Active est pourtant né à Chukchi – mais sa mère (« aaka » Martha) n’avait que seize ans et buvait trop à sa naissance , aussi elle a préféré le confier à un couple de blancs qui l’ont élevé à Anchorage. Le hasard a voulu que son premier poste le ramène chez lui. Il revoit sa mère biologique Martha et apprend depuis son arrivée à parler l’inupiaq tant bien que mal. D’ailleurs, tout le monde l’appelle « le presque blanc », nalauqmiiyaaq et se moque un peu de lui.

Nathan aimerait que son boulot soit plus intéressant, car ici les seules affaires à régler sont des histoires de bagarre à la sortie du bar local ou les histoires de violence domestique. C’est triste à dire, mais la petite ville voit ses habitants désœuvrés, plongés comme tant d’autochtones dans l’alcool. Le chômage et la misère sociale sont souvent à l’origine de ces accès de violence. Mais la plupart du temps, les hommes avouent rapidement leurs méfaits et après une nuit en cellule de dégrisement repartent chez eux. Pourtant, la vie a changé depuis l’ouverture de Gray Wolf, la mine de cuivre. Si le sol appartient à une association locale, c’est Geo-Nord, une société minière norvégienne qui est chargée de son exploitation. Cette dernière veille donc à embaucher majoritairement des autochtones en s’adaptant au rythme de vie local : deux semaines à la mine, deux semaines de repos pour qu’ils puissent aller à la pêche et à la chasse.

C’est alors qu’à quelques jours d’intervalle, deux de leurs employés Inupiat sont retrouvés morts. Deux suicides en apparence avec leur fusil de chasse respectifs. Même si le taux de suicide est l’un des plus élevés en Amérique, cela interroge Nathan. C’est alors qu’il croise la route de Tillie, une vieille femme clocharde Inupiat  qui le prévient : le quauqlik a tué George. Nathan ignore le sens de ce mot. Ou serait-ce plutôt l’innukaknaaluk ? L’homme-qui-tue-les-gens ? Un personnage récurrent des croyances des peuples esquimau de l’Alaska du Nord-Ouest ?

Que dire ? En premier lieu, le glossaire inupiaq du début du roman a son utilité ! Mais quel plaisir d’être emportée vers ces contrées lointaines, où le monde ne ressemble plus au nôtre. Ici, la température oscille entre les moins quarante et les plus cinq – on se méfie de la « belle glace », celle qui rompt sous vos pieds. On attend l’hiver de pied ferme, car ainsi on peut rejoindre plusieurs villages à traineau ou à motoneige. L’été, seul l’avion ou l’hélicoptère peuvent nous transporter. La radio locale diffuse ainsi ses petites annonces locales « Papa, va à l’aérodrome. Je t’ai envoyé un phoque« . Une autre vie, un autre rythme. La chasse et la pêche font partie de la culture locale.

kotzebue-d

Ce que j’aime chez Nathan, c’est qu’il est « entre les deux », il ne sent ni Inupiat, ni Blanc. Il ne rêve que d’une chose repartir – d’ailleurs il se refuse à avoir une petite amie, même s’il en a la possibilité avec la très jolie Lucy Generous. Nathan rend visite à sa mère biologique avec qui les relations sont encore tendues. Le jeune homme est gentil, il sert souvent de taxi pour la population âgée, cette dernière se moque de lui mais à leur contact, Nathan en apprend peu à peu plus sur les gens, et sur les victimes. Il ne prend pas à la légère les paroles de la vieille Tillie ou de l’indic local, un autre alcoolique notoire. Nathan sait être à l’écoute et peu à peu, Nathan comprend que derrière ces suicides se cachent un plus grand mal.

J’ai aimé le rythme du roman, un rythme imposé par la nature. Ici, il faut faire avec les moyens du bord. On est loin de la technologie moderne. Le laboratoire de la police se situe à la capitale, et il faut attendre trois semaines pour espérer un résultat. Nathan ne peut pas enquêter comme il le ferait en ville. Ici, il s’agit plus d’être à l’écoute. Il doit s’adapter aux conditions météorologiques. Et à la culture locale.  En leur compagnie, j’ai eu vite faite d’avoir envie de goûter à la niqipiaq (la nourriture esquimaude) et à leur biscuit au poisson !  Une enquête vraiment à part dans mes lectures récentes. Une bouffée d’air pur. 

le-col-du-chaman-stan-jonesStan Jones est écrivain, journaliste et selon son éditeur, un fervent activiste écologique. Il vit à Anchorage avec sa famille, mais a vécu très longtemps à Kotzebue, dont le nom signifie en inupiaq « Presqu’une île » (cf.photo ci-dessus). Dotée d’environ 3400 habitants, elle est située au nord du cercle polaire arctique et c’est elle qui a inspiré à l’auteur la ville fictive de Chukchi.  Amusant aussi de voir que la quatrième de couverture a été rédigée par une personne qui n’a su écrire, ni Kotzebue, ni Chukchi de la bonne manière 😉

L’auteur a publié le premier volet des aventures de Nathan Active en 2003. Il travaille actuellement sur le cinquième volet des enquêtes de l’inspecteur nalauqmiiyaaq. Et bonne nouvelle : les Éditions du Masque ont publié en mai dernier le deuxième volet des aventures de Nathan, Le Col du Chaman. Ne le trouvant pas à la bibliothèque (contrairement au premier), j’ai préféré le commander.

Je me suis donc trouvée un nouveau héros. Je suis ravie !

♥♥♥♥

Editions du Masque, White Sky, Black Ice – trad. Frédéric Grellier, 224 pages

18 thoughts on “L’homme qui tue les gens

  1. Au dela du cercle arctique? (cf mes dernières vacances?) oh ça me plairait bien (au chaud à la maison, quand même)
    Tu as aussi les romans d’Olivier Truc, au nord nord de l’Europe…

  2. Une découverte…
    Puisqu’on est dans le grand nord, je te rappelle Dana Stabenow et Kate Shugah son héroîne enquêtrice en Alaska, au cas où tu manquerais de lecture !!!

  3. J’ai récemment lu (et j’en parle bientôt) Tout le monde te haïra, un polar qui se passe en Alaska, et avec lequel j’ai passé un sacré bon moment : tu me donnes envie de repartir en Alaska 🙂

  4. En ce qui me concerne, je me lasse souvent vite des personnages récurrents. Souvent plus vite que l’auteur, d’ailleurs (ça a été le cas pour Erlendur dont je n’ai pas suivi les aventures depuis un moment). Mais j’aime bien les débuts de séries, alors pourquoi pas se laisser dépayser un peu…

    1. Moi je lis le premier et comme je le disais au début, je lâche de suite si le premier opus ne me plaît pas … donc c’est l’inverse ! Mais pour le dépaysement, là tu seras servie 😉

  5. Bon, je n’ai pas perdu de temps et j’ai acheté ce roman suite à la lecture de ton autre billet. Ce sera le prochain polar que je lirai, avec Dodgers. Je me doutais bien que ça collerait! Je sens que moi aussi, je vais me trouver un nouveau héros nordique! Il va falloir que les éditions du Masque accélèrent la cadence. Deux sur cinq de publiés, ce n’est pas un char!
    Quoiqu’il en soit, je salive, parce que ça promet. Il a tout ce qu’il faut pour me plaire.

    1. Je crois effectivement qu’il va bien te plaire ce petit gars-là! Oui ils vont sans doute en traduire un autre bientôt. Et Dodgers. Que du bon !

  6. Bonjour,

    Je suis le traducteur de Stan Jones. Si vous pratiquez l’anglais, je me permets de vous indiquer le lien d’une conférence où je parle de mon métier de traducteur et de la façon dont j’ai découvert les romans de Stan Jones. Votre billet m’a beaucoup touché, je trouve que ces romans n’ont pas le succès qu’ils méritent. Frédéric Grellier http://www.youtube.com/watch?v=Wzvof46MBIM

    1. Ah merci j’ai le deuxième dans ma pile à lire. Je parle couramment anglais aussi merci pour ce lien. Je vais la regarder. J’espère que toutes ses enquêtes vont être traduites. Mais je peux lire en anglais or mes amis ne le peuvent pas aussi c’est une bonne chose que vous le traduisiez

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