14 Juillet ∴ Eric Vuillard

Ce roman ne faisait absolument pas partie de mon programme de lecture, mais voilà il était à nouveau en bonne place à la BM de mon quartier et vu sa ridicule petite taille et les bons échos, je me suis dit pourquoi pas.  Mais au final, j’ai un peu le sentiment que ce livre a volé de mon précieux temps.

Pourtant le sujet – la prise de la Bastille – me tentait fort même si je garde un souvenir totalement rédhibitoire de ma seconde. Il faut dire que mon professeur d’histoire consacra l’année entière à la Révolution française. J’en vins à en être si dégoutée que mon cerveau eut la bonne idée de tout effacer de ma mémoire. Bref, revenons au fameux 14 juillet.

14_juilletEric Vuillard a souhaité redonner au peuple ses titres de noblesse : la Révolution a été faite par le peuple. Du moins, la prise de la Bastille. Le peuple a faim, il est étranglé par les taxes que lui impose le Clergé et l’état. Pendant ce temps-là, la noblesse et la bourgeoisie s’enrichissent. Une nuit, tout chavire. Des petits groupes se mettent en marche, en premier ils prennent le Réveillon, le symbole même de l’outrageante richesse déployée à des fins peu respectables. Le peuple crève quand les riches dépensent leur argent dans la soie et dans l’or.

Les riches demeures sont le symbole de cette oppression. Le peuple n’en peut plus, pris à la gorge, il met le feu à ces demeures et y vole armures et armes. Il n’est pas loin de la Bastille – la foule grandit, venus de France et de Navarre, de toutes origines et métiers,  ils décident de prendre la Bastille. Qu’importe les pertes humaines, qu’importe les promesses des dernières minutes, le Peuple est en colère. Le Peuple gronde.

J’aime les romans historiques et j’avais hâte de me replonger dans cet instant fatidique qui transforma à jamais la France et fut l’élément fondateur de la République (même si elle mit du temps à naître). Mais voilà, je me retrouve à nouveau en compagnie de la prose d’Eric Vuillard – une prose maîtrisée, une prose mesurée mais une prose qui chez moi, vire à chaque fois, à l’indigestion et à l’indifférence.

J’avais déjà fait part de mon bémol à la lecture de Tristesse de la Terre – l’histoire m’intéressait vivement, mais le style littéraire de l’auteur avait refroidi mon enthousiasme. Eric Vuillard aime les mots, il aime la langue française et je l’en remercie. Il écrit très bien.  Mais il aime les mots plus que l’histoire, ou du moins plus que personnages. Ici, ils sont si nombreux (il se fait un devoir de citer les mille et un métiers de l’époque, amusant au début, lassant à la fin) qu’on s’y perd. Et comme dans son précédent roman, une distance s’installe rapidement entre moi et eux. Les mots pèsent trop lourd et je n’arrive pas à m’en détacher. Ces figures de style, ses allitérations m’usent. Cela vient de moi, je l’ai ressenti sur d’autres romans dont il n’est pas l’auteur.

Résultat : j’ai trainé ma lecture, j’aurais du le lire en deux fois, il m’en aura fallu cinq. Si j’avais hâte de connaître la suite des évènements, je craignais à nouveau ces figures de style et surtout je n’éprouvais rien pour ces personnages, qui ont au contraire, auraient du me parler plus que tout. Vuillard voulait donner un visage humain à ces anonymes, et il y parvient mais pas suffisamment pour que j’en ressente de l’émotion. J’ai eu l’impression de regarder une série de tableaux – on y voit les couches de peinture, les coups de pinceaux, les heures passées à peindre ces toiles mais au final, on ne ressent que très peu d’émotions. Autre bémol : à un moment du récit, comme une étrange digression, l’auteur nous fait une leçon de morale qui m’a surprise et paru totalement inappropriée : en nous rappelant que le « bas-peuple » est humain et pétri d’émotions et de dignité. Lorsqu’il parle de ce patron de taverne, qui rêve de plus grand et lit Rousseau. Je n’ai pas compris cet écart paternaliste et orgueilleux.

Apparemment, je ne suis pas faite pour les romans de M.Vuillard même si je lui reconnais un travail en profondeur autour de cet évènement historique et une maîtrise incroyable de la langue française. Mais je reste désespérément à l’extérieur.  Il n’en reste pas moins qu’il s’agit ici d’un excellent roman pour tous ceux qui aiment les récits historiques et j’ai énormément appris sur cette journée fatidique. Ce roman, en ces temps difficiles, nous rappelle que ces gens se sont battus pour nous et qu’on leur doit bien cet honneur, même posthume. Enfin, je ne peux m’empêcher de citer ce passage, si parlant :

Il faudrait de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. Cela soulagerait. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Elysées dérisoires, là où les derniers liens achèvent de pourrir et chouraver les maroquins, chatouiller les huissiers, mordre les pieds de chaise, et chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir.

Je suis sans doute la plus déçue et pourtant je reconnais la parfaite maîtrise de la langue française et le travail énorme pour collecter toutes ces informations. Je suis juste passée à travers.

♥♥♥♥♥

Actes Sud, Coll. Un endroit où aller, 208 pages. 

16 thoughts on “14 Juillet ∴ Eric Vuillard

    1. Bien !! Vu tes derniers achats (j’attends ton bilan avec beaucoup d’impatience!) je comprends ! Comme moi avec tes dernières lectures, je souffle car elles ne me tentent pas 😉

  1. Quel dommage ! Cela dit je ne l’ai pas encore lu, car j’aime bien laisser passer la période de la rentrée littéraire sans me précipiter, mais j’avais beaucoup aimé Tristesse de la terre, le style lyrique d’Eric Vuillard, ce qui était raconté, et jusqu’au titre, la photo de couverture…

    1. Alors lis-le ! Il a toujours son style très flamboyant, l’usage de mots français moins usités – et puis si tu aimes comme moi l’Histoire – on revit avec lui ces quelques jours qui ont changé notre histoire 😉
      Je l’ai trouvé à la BM par hasard (je ne l’aurais pas réservé) – donc oui tu peux le lire tranquillement. Je n’avais pas été emballée par la Tristesse de la Terre mais comme celui-ci, les avis sont plutôt très positifs. Je suis dans la minorité 😉 Je serais curieuse de lire ton avis !

  2. Tristesse de la terre m’avait plu sans plus (pas de billet) mais ce 14 juillet m’a vraiment emballée. Sur 400 pages sans doute pas, mais là comme c’est, j’ai aimé. Tiens j’ai lu Le matricule des anges du mois de septembre, l’auteur y est (et plein de bonnes choses d’ailleurs!)

    1. Oui – il a beaucoup plu ! l’histoire est intéressante mais une nouvelle fois, il fait passer (pour moi) le style avant l’histoire (des personnages) et cette distance fait que je m’éloigne et que je finis par m’ennuyer ! Rien n’y fera. Mais c’est bien qu’il ait ses aficionados !

  3. C’est bien de persévérer avec un auteur pour se convaincre définitivement qu’il n’est pas fait pour nous. J’ai fait la même chose avec Paul Auster et Russell Banks 😉

    1. Oui, j’ai fait pareil avec Agnès Desarthes 😉 Maintenant, je n’insiste plus ! C’est bien de retenter parce que parfois on tombe sur le « moins réussi » des romans de tel auteur ou on n’accroche pas à l’histoire. Là avec Vuillard, c’est le style donc qu’importe l’histoire .. tu n’aimes pas Russell ? J’ai du Paul Auster dans ma pàl mais jamais lu…

  4. Comme quoi !!! On peut remarquer les mêmes choses et ne pas les lire pareil ! Effectivement, les mots pèsent leur poids dans ce récit, comme sautent aux yeux les trouvailles stylistiques. Cette épaisseur a du souffle et met le lecteur dans une distance inhabituelle, tu l’auras compris … J’ai adoré !

  5. A la base rien ne me tentait dans ce roman, pas mon truc les romans historiques… Et puis sont arrivés tout ces beaux billets… Puis le tien. Du coup, je ne pense pas que j’en ferai une priorité…!

    1. Ah ! Oui, je dois être la seule à ne pas être aussi enthousiaste ! Après tout dépend si tu aimes cet auteur et son style si particulier, sinon il peut attendre !

  6. Depuis 14 Juillet , j’ai commencé Tristesse de la terre et je l’ai reposé ( comme d’autres ) mais parce que justement je ne retrouve pas ce souffle dans l’écriture qui m’ a emportée dans celui-ci.

    1. ah c’est amusant comme nos lectures peuvent être différentes – dans Tristesse de la Terre, c’était plus lisse. Comme du papier glacé (mon sentiment) donc oui moins d’emportement .. J’ai lu l’avis de Brizé qui est même plus dure que moi mais qui a le même ressenti à la lecture de ce roman. Décidément, il ne laisse personne indifférent !

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