Our souls at night

Il me tardait de retour à Holt, le comté fictif créé par Ken Haruf. Pour ceux qui l’ignorent, Kent Haruf est un de mes auteurs préférés. J’ai choisi de lire ce roman, même s’il s’agit du dernier publié par l’auteur, décédé subitement à l’âge de 71 ans, fin 2014. Je prends mon temps entre chaque lecture, savourant chaque retour dans le comté imaginaire de Holt. Étrange jeu du destin, puisque les personnages de son roman ont à peu près son âge.

Our souls at night Kent HarufAddie, 75 ans, veuve depuis plusieurs décennies, décide un jour d’aller trouver Louis, son voisin, également veuf pour lui faire une drôle de proposition : accepterait-il de venir de temps à autre passer la nuit avec elle ? Simplement pour parler et se tenir compagnie ? Il ne s’agit pas d’une proposition scabreuse. Le vieil homme, au départ, surpris par cette idée finit par accepter. Il glisse dans un sac en papier son pyjama et sa brosse à dent, et traverse tardivement la route qui le mène chez Addie.

Peu à peu, les langues se délient – chacun se racontant sa vie – la rencontre avec leurs défunts époux, leurs rêves secrets, leurs douleurs (la perte d’un enfant, l’adultère pour l’autre …) et naît ainsi une belle histoire d’amour. Les confidences chuchotées dans la nuit, les mains que l’on se tient, la respiration de l’autre qu’on écoute avant de s’endormir, les petites attentions. Et puis surtout, la fin de cette solitude qui pèse sur ces personnes, dont les enfants ont eu vite faite de quitter la ville. Addie et Louis ont à nouveau 20 ans, les émotions remontent à la surface et l’idée de ne plus vieillir seul les rassure.

Mais les cancans ne sont jamais loin, surtout dans un si petite ville. Si Addie s’en fiche, Louis s’inquiète au départ du qu’en-dira-t-on, comme lorsque sa fille, Holly, prévenue, l’appelle un soir, suite à des des coups de fil malveillants de ses anciennes copines de l’école. Impensable pour ces gens, bien-pensants, de voir l’amour renaître sous leurs yeux. Lors que Gene, le fils d’Addie, lui confie son petit garçon, après que sa femme ait quitté le foyer – un nouveau trio se forme.

Une nouvelle famille, avec un chien en plus. L’enfant trouve du réconfort dans ce couple aimant et rassurant. Ils partent ensemble faire du camping, se promener – l’été passe, idyllique au possible. Malheureusement Gene revient à la charge : il somme sa mère se quitter cet homme, dont la réputation est ternie par son passé chaotique et surtout parce que dans sa tête, il en veut à son argent.  Gene menace alors Addie de ne plus voir son petit-fils.

Pris dans cette vague d’égoïsme, de jalousie et de rancœur, le couple d’Addie et de Louis résiste mal.

Que dire ? Une fois de plus, la magie de Kent Haruf fait mouche ! Kent Haruf arrive ici, avec une histoire simple et des mots simples à bannir tous nos doutes. Sa prose, toujours aussi posée et maitrisée, continue à nous bercer avec un talent incroyable et ici, il arrive à toucher nos âmes avec cette histoire d’amour entre ces deux personnages, dont la vie reflète celle de tant d’humains.

J’ai savouré chaque instant en leur compagnie, comme leur sortie en camping – avec le petit garçon et le chien. Les dialogues sont si bien écrits et parfois si drôles, Addie aimant bien taquiner son amant. Je sais qu’une amie à moi lira ce roman en ayant une pensée très forte pour sa mère 😉

Autre talent caché de l’auteur : l’humour. Ici, il en profite pour un faire un clin d’œil aux personnages de ses autres romans, cet extrait de dialogue entre Addie et Louis ne parlera qu’à ceux qui ont lu ses précédents romans. Mais je ne pouvais pas ne pas le citer ! Une raison de plus pour se précipiter sur ce roman magnifique !

Did you see they’re going to do that last book about Holt County ? The One with the old man dying and the preacher (* Benediction)
They did those other two so I guess they might as well do this one too, Louis said.
Did you see those earlier ones ?
I saw them but I can’t imagine two old ranchers taking in a pregnant girl. (*Le Chant des Plaines)
It might happen, she said. People can do the unexpected.
I dont know, Louis said. But it’s his imagination. He took the physical details from Holt, the place names of the streets and what the country looks like and the location of things, but it’s not this town. And it’s not anybody in this town. All that’s made up. 

(…) He could write a book about us.  How would you like that ?

I don’t want to be in any book, Louis said.
But we’re no more improbable than the story of these two cattle ranchers.  

nos âmes la nuitLes journalistes saluent ce dernier roman comme un formidable cadeau de départ à ses lecteurs par le romancier américain, dont la carrière littéraire aura commencé sur le tard.  Une fois encore, il arrive à toucher nos cœurs et surtout il défend si bien la tolérance. Il nous rappelle la futilité de biens des choses, la fragilité des sentiments et la fugacité du temps. Il faut lire Kent Haruf !

Pour ma part, ce cadeau de départ a un goût amer : celui de me rappeler à quel point le comté de Holt et de ses habitants va profondément me manquer, comme la prose magnifique de cet auteur. Pour ceux qui n’ont pas encore découvert celle-ci, je vous enjoins à vous procurer d’urgence Le chant des Plaines !

Bonne nouvelle : la version française, Nos âmes la nuit,  sort le 1er septembre prochain, publiée chez Robert Laffont.

Et autre bonne nouvelle : il me reste encore deux romans de l’auteur à lire : The tie that binds et Benediction.  Je vais évidemment prendre tout mon temps pour les lire 😉

♥♥♥♥♥

Éditions Picador, Main Market, 192 pages, 2016

 

18 thoughts on “Our souls at night

  1. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ton billet. Tu connais mon amour indéfectible pour Kent, hein?! Et le 1er septembre = fin septembre pour moi avant de le tenir dans mes mains. Ce sera la fête, j’te dis pas! Je garde toujours « Colorado blues » sous la manche, histoire de faire durer le plaisir.
    Pour paraphraser quelqu’un: «Je sens que je vais beaucoup aimer ce roman».
    Ta photo est sublime…

    1. Merci ! ah je sais que tu l’aimes d’amour également ! Et il aura confirmé jusqu’au bout tout son immense talent et je sais que tu vas aimer celui-ci et ses clins d’oeil ! Je garde aussi ses derniers livres (en anglais) précieusement

    1. C’est son dernier et il fait des clins d’oeil à des précédents ! Je te conseille donc de commencer par le premier Le chant des plaines ! tu le trouveras facilement 😉

  2. Tu sais que grâce à toi j’ai emprunté le premier à la bibli, et… c’est tout! Va falloir que je m’occupe sérieusement de ça!

  3. Pas lu de livres de cet auteur mais cette histoire me plait 😉
    Mais je vois que tu conseilles de commencer par un autre, je vais peut-être suivre ce que tu dis!

    1. Comme tu le souhaites, mais honnêtement j’ai eu un tel coup de cœur pour Le chant des Plaines que je ne peux que te le conseiller 🙂

  4. Cela fait longtemps que je veux le lire cet auteur et j’ai le chant des plaines dans ma liste ton enthousiasme et celui de Marie Claude me donnent envie de l’acheter rapidement.
    Je vais essayer de l’avoir d’occasion avant le festival américa .As tu une liste prête pour le festival ?

    1. le chant des Plaines est le ticket pour entrer dans l’univers de Kent Haruf, bon choix !
      Pour le Festival, pas de liste même si j’ai déjà repéré plusieurs titres mais merci, tu me donnes l’idée d’en faire une ! Il faut que je sois raisonnable mais ça va être dur dur !

      1. Je me dit la même chose.. en plus sur mon forum de lecture le thème du prochain trimestre est la littérature amérindienne j’ai noté Les étoiles s’éteignent le matin . Bon Week end

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