Les loups blessés

Et un troisième ! J’enchaine les lectures dans le cadre du Challenge du Meilleur Polar de Points et après l’Angleterre et l’Italie, me voici enfin en France. Je réalise que je lis très peu de policiers français – je ne connaissais pas Christophe Molmy et il s’agit ici de son premier roman. L’homme n’écrit pas au hasard : il est chef de la BRI à Paris, service spécialisé dans la lutte contre le grand banditisme. Il a commencé sa carrière à Marseille et à longtemps travaillé à l’Office central pour la répression du banditisme.

les loups blessésAutant le dire de suite : moi et le grand banditisme, ça fait deux. Si j’aime bien de temps en temps lire ou regarder un reportage sur les grands voyous, ils ne me passionnent pas plus que ça. Et le jeu du chat et de la souris entre un flic et un voyou, encore moins. Mais bonne surprise : Christophe Molmy, en plus de maîtriser son sujet, sait très bien écrire et accrocher le lecteur. J’ai lu le roman en moins de deux prises – le rythme est là, pas de temps mort, et finalement j’ai bien aimé être embarquée avec eux pendant leurs heures de planque dans le soum (véhicule de police fantôme, dirait mon amie québécoise) ou de filature.

Le romancier ne cache rien : dès le premier chapitre, un homme est à terre, blessé. Comment en est-il arrivé là ? L’histoire peut commencer. Renan Pessac est commissaire à Paris, spécialiste du grand banditisme, il approche de la cinquantaine. Solitaire, taiseux – il n’est pas très aimé de son équipe, qui lui reproche de jouer cavalier seul et de ne pas partager les infos que lui apportent ses tontons (indics).  Jusqu’au jour où un braquage de fourgon bancaire blindé finit mal : les deux convoyeurs de fonds, dont un bleu, sont tués et les voyous en fuite.  Deux sont de jeunes caïds du 9-4, Nordine Belkiche et son jeune frère très nerveux, Imed et le troisième un jeune Corse, Doumé, qui veut faire ses preuves. C’est lui qui a tiré sans regret sur les deux convoyeurs. Nordine sait que la mort des deux convoyeurs fait de lui l’ennemi n°1, Imed part fêter leur maigre butin et se perd dans les nuits parisiennes.

Doumé retrouve alors son grand frère, Matteo Astolfi, un criminel de haut rang, « un beau mec » comme l’appelle les condés (flics). Depuis sa sortie de prison, Matteo fait le mort. Affublé d’une nouvelle identité, il vit avec sa compagne et son petit garçon et prépare ses deux derniers coups, censés lui rapporter suffisamment pour tirer un trait sur sa vie passée. Mais son jeune frangin, Doumé, vient de nouveau de mettre à mal ses plans. Il veut lui apprendre le métier mais doit déjà s’occuper de régler cette affaire.

L’enquête est menée par le commandant Lelouedec, qui doit rendre des comptes à son « taulier » (boss) Pessac dont il reproche les mystères – celui-ci lui fournit rapidement des infos glanées ci et là par ses tontons : le Grand, un type cupide, sur les nerfs, qui aiment jouer sur les deux tableaux et puis il y a Tania, une belle prostituée de luxe. A eux deux, ils fournissement suffisamment de renseignements pour que l’enquête avance : filature, planque, écoutes téléphoniques – peu à peu les noms tombent mais en même temps les braquages se multiplient.  Et les têtes commencent à tomber.

Ici, Molmy n’épargne personne : ni les flics, dont la vocation tend à se perdre avec les années, ou dont les relations avec leurs indics finissent par s’avérer dangereuses (et depuis, on pense fort à l’ancien commissaire de Lyon, incarcéré) ni les voyous.

Les voyous sont nombreux et de plusieurs catégories : les « beaux mecs » : ceux qui ont réussi et sont connus et respectés comme Matteo, et les petits trafiquants de drogue, comme les frères Belkiche qui se lancent dans un braquage de fourgon blindé, et les jeunes frangins qui veulent se faire un nom comme Doumé, en faisant tout et n’importe quoi – et les avocats qui en l’échange de billets verts acceptent de rencarder ces derniers.

Ce que j’ai aussi aimé de l’auteur c’est l’absence du manichéisme « les méchants contre les gentils », et sans tomber dans l’admiration pour les voyous qu’il traque au quotidien. Je reprends aussi ses propos : ‘‘Du respect oui, pas de l’admiration, dit-il. Pas pour ce qu’ils font, pour ce qu’ils sont, pour les hommes. Ceux qui assument leurs actes. Mais je sais aussi qu’ils n’hésiteraient pas à tirer sur un flic pour éviter la prison. » et je les nuance : aujourd’hui, les règles d’or dans l’ancien banditisme (on ne s’attaque pas aux familles, on ne tue pas impunément) sont tombées. Il suffit de voir la guerre des gangs à Marseille … 

Les personnages sont bien décrits, et si je me suis parfois posée la question de la pertinence du personnage de Carole (et de ses confessions), je comprends mieux à la toute fin. Je vais paraître insensible mais je me fiche un peu de la vie privée de ces hommes ! Même si ici, il fallait leur donner de l’épaisseur et une troisième dimension. Dont acte.

Je mets quand même un bémol à une présentation de ce roman : on est loin du duel  entre les Matteo et Pessac – si les deux hommes finissent bien par s’affronter, ce n’est pas le coeur du roman. D’ailleurs, les deux hommes ne se connaissaient pas avant cette affaire, on est donc là de l’affaire Mesrine ou l’histoire fictionnelle entre Vincent Hanna et Niel McCauley dans le sublime film de Michael Mann, Heat.

Sinon, moi qui connais peu finalement le monde du grand banditisme, je préfère les enquêtes criminelles (encore devant Poirot hier soir!), j’ai trouvé que le roman de Molmy était plutôt fidèle à ce que j’en ai lu ou vu à la télévision. Des hommes qui courent après des chimères, rêvent de fortune et de gloire, pour tomber la tête la première sous les balles des policiers. Triste constat. 

En tout cas, on ne s’ennuie pas une seconde dans ce roman, maîtrisé et bien écrit, que je vous conseille pour cet été, vous ayant dit l’inverse du précédent.

♥♥♥♥♥

Editions Points, collection Policier, 2016, 336 pages

 

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