La danse des vivants

J’ai reçu ce livre dans le cadre de Masse Critique et en voyant la taille (un pavé), j’ai eu un peu peur mais la magie a opéré rapidement et je n’ai plus lâché de roman d’Antoine Rault.

Été 1918 – Un jeune homme se réveille tout doucement – il est dans un hôpital militaire – mais l’homme ne souvient ni de son nom, ni de son passé – tout juste découvre-t-il qu’il passe de l’allemand au français sans s’en rendre compte. On l’a retrouvé à moitié nu sur le champ de bataille, aussi l’armée ignore son identité. A cette époque, de nombreux soldats feignent la folie afin d’éviter d’être renvoyé au front, aussi soupçonne-t-on au départ le jeune homme de la même chose – le jeune homme est alors transféré dans un autre centre où un médecin peu scrupuleux lui fait subir des électrochocs. Deux images hantent le jeune homme : son ami Marcel, mort sur la champ de bataille à ses côtés et lui enfant, regardant le visage doux de sa maman.

la danse des vivantsSes connaissances, son parler et et sa culture font que les renseignements comprennent rapidement qu’il s’agit d’un officier et d’un fils de bonne famille. Ses connaissances en langue étrangère (allemand et russe) font bientôt du bruit et les services secrets français voient en lui l’espion idéal. La fin de la guerre est proche – l’armistice est signée en novembre mais les allemands continuent de se battre sur le front balte.

Les services secrets français souhaitent l’utiliser en le faisant passer pour un officier allemand qui aurait réussi à fuir un camp de prisonnier dans l’Est de la France et aurait réussi à rejoindre Berlin. Un an et demi a passé, nous sommes en 1919 et le jeune homme, qu’on a renommé Léon, finit par accepter cette mission périlleuse. Il devient Gustav Lerner. Un officier allemand, originaire de Hanovre et qui parlait couramment le français. L’homme est mort au combat.

Le personnage est fascinant, son histoire personnelle également – puisqu’il sera identifié formellement mais ne l’apprendra jamais (je vous laisse découvrir pourquoi). Nous voici plongé dans cette Europe de l’entre-deux-guerres – où la guerre n’a pas réellement pris fin et où les grands de ce monde se battent, cette fois-ci, sur le terrain politique.

Car rapidement l’auteur nous transporte dans le cabinet de Clemenceau en premier – les tractations avec l’Allemagne – qui a du avouer sa défaite – se font dans la douleur et la violence. Les français réclament la tête des Allemands, tandis que les Américains (Roosevelt) ont pour ambition de créer une Société des Nations (le prédécesseur de l’ONU) et veulent que l’Allemagne y participe. Pareil pour les Anglais. Il faut dire que les Européens craignent la montée puissante des Bolchéviques en Europe – les Russes sont déjà bien implantés dans les pays scandinaves, baltes et la Pologne. Ils craignent aussi la montée des nationalistes.

Chacun voit midi à sa porte – la proposition transmise à l’Allemagne ne convient nullement aux représentants allemands qui voient en ce document la mort de leur Empire : on veut leur prendre toute une partie de leur territoire (Rhénanie et Silésie) réduire leur armée à 100 000 hommes (sans artillerie lourde) et leur faire payer un lourd tribut (monétaire) aux veuves et orphelins des pays victorieux. Et les soldats allemands prisonniers sont toujours retenus en France plus d’un an après la guerre. Le pays est dévasté – Berlin a été lourdement bombardé.

Antoine Rault nous livre une fresque historique magnifique, mêlant avec talent des personnages historiques réels et imaginaires. Lorsque Gustav Lerner retourne au pays, il réintègre l’armée allemande, les Freikorps –  les derniers partis se battre en Lettonie – car les Allemands croient toujours en leur supériorité (on y voit ici les prémices d’Hitler et de ses croyances) – et se croient dans leur bon droit en occupant des terres étrangères. Rejoint par les Russes Blancs, qui veulent lutter contre les Russes bolchéviques, c’est une guerre idéologique et militaire qui a lieu. Je me souviens de mon séjour dans les Pays Baltes et où j’avais appris le sort de ces petits pays – occupés par les Allemands et les Russes, successivement.

Gustav va revivre alors les combats au corps à corps et bientôt mélanger ses rares souvenirs avec ces derniers. Transféré au cabinet d’un des chefs, Gustav peut transmettre des informations aux services secrets français mais malheureusement n’est pas espion qui veut et il commet deux erreurs qui attirent à son tour la curiosité des services secrets allemands – bientôt sa vie est en danger ..

Je ne me suis pas ennuyée une seconde en passant du personnage de Gustav au cabinet de Clemenceau ou au quartier des forces allemandes de Weimar – même si parfois, j’avoue mettre un peu emmêlée les pinceaux en mélangeant tel ou tel général ou colonel.

J’ai énormément appris sur ces mois de transactions, sur ces batailles politiques et sur la situation si confuse au lendemain de la guerre. Sans oublier que l’auteur mène ici une belle réflexion sur l’identité (qui sommes-nous ?) avec le personnage de Gustav/Léon qui doit un jour choisir un camp et sur son destin en tant qu’individu emporté et bouleversé par la Grande Histoire.

Et que dire des prémonitions de certains grands hommes (dont Foch) qui prédisaient déjà, au grand dam de Clemenceau, une nouvelle guerre vingt ans plus tard ?

Passionnant ! J’attire cependant l’attention sur les nombreux chapitres consacrés à plusieurs hommes clés (allemands, américains ou français) de l’Histoire avec un grand H, qui pourraient décourager les lecteurs qui voudraient simplement suivre l’histoire de Gustav.

Le livre sort mercredi dans toute bonne librairie. Passionnant de bout en bout.

♥♥♥♥♥

Éditions Albin Michel, sortie 17 août 2016, 496 pages