Sweetgirl

« Quand j’ai senti sa petite main qui m’agrippait, mon coeur s’est arrêté de battre. »
Il était posé là, dans le courant d’air glacial, le visage déjà couvert de flocons. Un bébé. Minuscule sous l’ampoule nue de cette chambre poussiéreuse. Je le voyais pleurer, ses cris se perdaient dans le vent. Je n’ai pas réfléchi : je l’ai pris dans mes bras et je me suis enfuie.
Je m’appelle Percy. J’ai seize ans. Voici mon histoire.

Quand j’ai lu cet extrait, il m’était difficile de résister ! J’ai regardé où je pouvais le dénicher – mais je me disais aussi : STOP tu as une pile à lire gigantesque ! Et puis, lors du retour à la BM de quelques livres, je suis quand même passée par le rayon « M » et surprise, il était là ! Je l’avais vu chez Marie-Claude – pas étonnant, me direz-vous, vu le sujet du roman 😉

sweetgirl mulhauserNous voici donc en compagnie d’une narratrice atypique : Percy a 16 ans. Elle vit dans le Nord du Michigan, une région autrefois prospère mais où les usines ont fermé les unes après les autres, laissant sur le carreau des centaines de familles. Bientôt un autre commerce moins saillant a pris part : la fabrication et la revente de méthamphétamines (meth), la drogue du pauvre. Drogue à laquelle Carletta, la mère de Percy est accro. Elle vient de replonger après 6 mois où Percy avait enfin cru retrouver une mère aimante et douce. Carletta a disparu depuis 9 jours lorsqu’un ami confie à Percy qu’il l’a vue chez Sheldon, un trafiquant notoire. Sheldon, accro lui-même à la meth et à toutes sortes de drogues, du genre violent, vit sur la propriété de son oncle Rick. Alors qu’une énorme tempête de neige se prépare, Percy part à la recherche de sa mère, malgré le danger encouru.

Arrivée sur place après un trajet éprouvant, elle a du laisser son véhicule et marcher dans la tempête, Percy découvre Sheldon et sa compagne, une autre junkie, affalés par terre, totalement défoncés. La musique à tue-tête et une odeur tellement nauséabonde à l’étage que la jeune femme hésite à retrousser chemin. A l’intérieur de la première pièce, le cadavre d’un chien, en décomposition, dont la putréfaction embaume toute la bâtisse. Dans une autre pièce, la fenêtre ouverte, Percy découvre alors un bébé qui hurle de toutes ses forces. Recouvert de neige, la petite fille appelle à l’aide. Sans réfléchir à deux fois, Percy sait qu’elle doit sauver cet enfant, mettant alors sa propre vie en danger. Avec l’aide de Portis Dale, un ex de sa mère qu’elle a toujours aimé, ils vont tenter, par cette terrible nuit de tempête, d’emmener la fillette à l’hôpital. Une chasse à l’homme commence alors …

Travis Mulhauser vit en Caroline du Nord et se consacre à l’écriture. Auteur d’un recueil de nouvelles (Greetings from Cutler County), avec le même comté imaginaire que Sweetgirl, il offre ici un premier roman addictif. Je rejoins ici Nickolas Butler qui confiait : « Lisez le premier chapitre de Sweetgirl et je vous jure que vous ne pourrez plus le lâcher. »

Je me suis très vite attachée au personnage de Percy, qui à bien des égards m’a fait penser au personnage de Ree dans l’excellent Winter’s Bone de Daniel Woodrell. Deux jeunes femmes de 16 ans, qui par la force des choses, ont du grandir avant leurs parents et ont du prendre en charge le foyer. Elles survivent tant que se peut, sans argent, dans un monde glauque où les adultes ont eu vite fait de les abandonner.

Cependant le roman de Travis Mulhauser, même s’il réserve quelques moments de violence et qu’une chasse à l’homme s’ouvre, n’est pas aussi noir que celui de son confrère des Ozarks. Pourtant leur monde se ressemble, celui d’hommes qui n’ont plus qu’un choix : être un trafiquant ou un accro. Ici, il ne semble y avoir qu’une seule échappatoire : fuir cette région. C’est ce qu’à fait Starr, la sœur ainée de Percy qui a longtemps cessé de croire à une possible rédemption de leur mère. Percy, plus jeune, a encore besoin de croire que sa mère sera là pour elle, mais au moment où elle se saisit de l’enfant et décide de ne plus chercher sa mère, Percy, a, sans le réaliser alors, choisi son camp : celui de la vie.

J’ai serré le poing et lui ai donné un coup dans la poitrine, mais il ne s’est jamais retourné vers moi. J’ai continué à frapper, puis j’ai attrapé sa parka en essayant de le ramener vers moi comme si je pouvais le tirer de force, comme si la mort était le bord d’un précipice où l’on pouvait empêcher les gens de tomber.

Cette lumière au bout du chemin, incarnée par Starr, n’existaient pas dans Winter’s Bone – ici, l’auteur, ancien assistant social, a voulu apporter une touche d’espoir. C’est pour cela que son roman n’est pas noir à proprement parler. J’ai pour ma part adoré la relation entre Percy et cet homme, Portis Dale, ancien junkie, qui va tout lâcher pour aider la jeune femme dans son projet fou. Sheldon s’est réveillé et a envoyé sa meute de junkies à la poursuite de la jeune femme pour retrouver ce bébé.

La misère sociale est très bien dépeinte, et affreusement triste, l’état de santé du bébé, par exemple, m’a rappelé un enfant que j’avais récupéré au Montana, dans un état pas très éloigné, du temps où je travaillais en crèche. L’enfant avait été retiré à sa mère. Je sais par expérience que tout est possible.

Ça serait bien s’il y avait un site pour ce type de gens. Les riches qui débordent d’une énergie démentielle. Les gens comme moi pourraient poster des annonces, histoire que la folie de ces accros à l’adrénaline serve enfin à quelque chose. Franchement, pourquoi aller courir exprès dans la gadoue alors qu’ils pourraient tout aussi bien faire un tour du côté de Cutler County pour arracher un bébé à la ferme d’un taré, véritable repère de drogués qui plus est ?

Enfin, ce qui apporte un grand plus au roman, en plus de ses personnages attachants, c’est le fameux comté de Cutler, créé de toutes pièces par l’auteur. En cela, il m’a fait penser au comté de Holt de Kent Haruf – il réussit à recréer entièrement un comté, sa ville, ses quartiers de banlieue, ses lieux désaffectés, son lac et ses routes enneigées.

Car l’un des personnages principaux n’est autre que cette incroyable tempête de neige qui va venir compliquer tout. Le blizzard s’abat sur la ville, coinçant les voitures, rendant chaque déplacement difficile, chaque pas périlleux, où les pieds de Percy vont geler, où on ne voit pas l’ennemi à moins d’un mètre. Une atmosphère puissante qui vous saisit – alors qu’il faisait trente degrés ce jour-là, j’ai eu l’impression d’être moi-même embourbée dans cette neige. Le nord du Michigan fait régulièrement la une de la presse pour ces impressionnantes chutes de neige.

Et puis, il y a le style à proprement parler de l’auteur, son écriture est fluide et sait être flamboyante quand il le faut. D’ailleurs certains passages méritent vraiment d’être annotés ! Un auteur très prometteur et vous l’aurez compris, il me faut son recueil de nouvelles !

Il freina à mort et le Silverado fit une embardée sur la gauche, il agrippa le volant et tandis qu’il perdait le contrôle du pick-up, il regarder le cerf passer dans ses phares. Il vit la détente des sabots et les immenses bois caverneux. Il vit un oeil agrandi par la peur et le museau humide et spongieux. Sheldon poussa un cri et dans l’instant d’éternité qui précéda l’impact, il pleura l’animal.  (p.241)

♥♥♥♥

Éditions Autrement, trad. Sabine Porte, 350 pages