Enon

En octobre 2015, je vous racontais avoir acheté ce roman après avoir été comme attirée comme un aimant vers cette couverture, si simple et pourtant si belle ; d’ailleurs je continue de la trouver magnifique. J’avais également lu la quatrième et je l’avais embarqué, sans connaître l’auteur Paul Harding.

J’ai appris depuis qu’il a grandi au nord de Boston dans le Massachusetts et a surtout remporté le prix Pulitzer pour son premier roman, Les Foudroyés, en 2010. Et que de surcroît, il racontait dans ce roman les derniers moments de la vie de Georges Crosby, vieil horloger se mourant dans son salon au milieu des siens.  Or cet élément est important, puisqu’ici on retourne à Enon, petite bourgade de Nouvelle-Angleterre retrouver Charlie, le petit-fils de Georges.

Charlie Crosby commence son récit presque un an après le décès accidentel de sa fille unique, Kate, fauché à l’âge de 13 ans, par une voEnon Harding Pauliture en revenant de la plage à vélo avec sa meilleure amie. Brisé par la mort de sa fille, Charlie entame alors une très longue descente aux enfers. Elle commence avec le départ de sa femme, une semaine après l’enterrement et après que Charlie se soit brisé tous les os de la main après un accès de rage. On lui prescrit alors des anti-douleurs dont il devient très rapidement accro et qu’il mélange joyeusement au whisky.

Charlie s’enfonce alors dans la drogue et l’alcool, coupe tout contact avec le monde extérieur en débranchant le téléphone, et passe ses journées avachi sur le canapé à pleurer la mort de sa fille, inconsolable. Père très présent, il lui faisait partager sa passion pour l’histoire d’Enon, ses fantômes comme la sorcière ou les traces des anciennes batailles, des anciennes collines depuis arasées, des prêcheurs venus sermonner les habitants. Peu à peu, Charlie est assailli par ces fantômes où celui de Kate vient lui apparaître et chaque nuit, Charlie part errer dans le cimetière paroissial, en quête de délivrance.

Au milieu de ce chaos, Charlie se remémore les moments précieux partagés avec sa fille, bébé, jeune fille et en fin adolescente en quête de liberté.  Ces moments-là sont magnifiques comme ceux de sa propre enfance auprès de ce grand-père – Paul Harding raconte l’enfance avec magie, comme lorsqu’il emmène sa fille où lui-même s’était rendu vingt ans auparavant, dans un lieu tenu secret, nourrir les oiseaux à la main.

Charlie ne se lave plus, ne fait plus le ménage, n’entretient plus la vieille maison et survit en allant se procurer de manière illégale toutes les drogues possibles (anti-dépresseurs, anti-douleurs) qu’il peut trouver au marché noir. Charlie est hors du monde réel et lorsqu’il doit à nouveau sortir de chez lui, il lui est presque impossible d’affronter le monde extérieur. Rapidement il reconnaît plus l’homme dans le miroir au point de le recouvrir d’un linge.

Charlie ne recherche pas l’oubli dans les paradis artificiels mais bien à entrer de nouveau en contact avec sa fille. Il lui faudra une année pour croiser un jour la personne qui, en quelques mots, le remettra debout. Je n’en dis pas plus.

Cette lecture peut parfois paraître difficile mais je n’ai pas pu relâcher le livre. Paul Harding signe ici un roman d’une puissance incroyable. Une écriture somptueuse, traduite magnifiquement (quel boulot!) par Pierre Demarty. Paul Harding possède un talent poétique intense et il enchaîne ici les moments de grâce. Je ne peux pas recopier tous les passages du livre tant ils sont nombreux mais je vous en offre quelques uns.

Le romancier américain livre ici « un chant d’amour halluciné, vibrant, féroce« . Il ne sombre jamais dans le pathos excessif et réussit, malgré le thème, à enchainer les moments de grâce et surtout à apporter ici une autre dimension à l’absence.

Son amour démesuré pour l’histoire et la généalogie du côté maternel  (Charlie ignore tout de l’autre branche, né d’une rencontre d’une nuit) vont l’aider à affronter cet effroyable évènement. Il a grandi auprès de ses grands-parents (le fameux horloger) et lorsqu’il évoque sa passion pour les horloges ou les planétaires, il exprime ici l’importance qu’ont pour lui la filiation et l’empreinte que l’on laisse après soi. Kate est enterrée ici à Enon, et en rejoignant les fantômes du village, elle entre à son tour dans la « Grande Histoire« .

Je ne sais pas où fut enterré Sarah Good – peut-être à Salem (…) mais les bois d’Enon regorgent de très vieilles pierres tombales, dépourvues de toute inscription, et il se peut que la sienne s’y trouve, parmi d’autres ossements de bêtes et de bons citoyens : moutons et chiens, pères et frères, boeufs et chevaux, chats et chouettes anonymes. Puritains et Indiens, enfants à jamais innommés dont les os se mêlent aux alluvions de la terre et de l’eau souterraine migrant sous les fondations de nos maisons (…) troquant leurs thorax, leurs dents, leurs tibias, leurs phalanges (…) s’accrochant aux racines et à la roche, aux tables granitiques et aux méandres d’argile.

Un récit profondément bouleversant, écrit majestueusement et qui me donne furieusement envie de me jeter sur son premier roman.

Je tiens cependant à prévenir que certains lecteurs ont eu du mal à lire ce roman ainsi je recopie cet avis trouvé sur Internet : « Suivre cette descente aux enfers est un supplice. Un livre à éviter pour les anxieux  » .

Pour ma part, j’ai fait le lien avec une collègue dont le fils de 14 ans est décédé de la même manière l’an dernier et j’ai pu ainsi mieux appréhender sa douleur mais surtout l’amour exceptionnel pour son enfant et me rappeler de la magie de l’enfance. Un âge tellement unique. Un hymne magnifique à l’amour couplé d’une écriture pas loin de la claque littéraire pour moi.

♥♥♥♥♥

Éditions 10/18, trad. Pierre Demarty, 288 pages

20 thoughts on “Enon

  1. Je n’ai pas autant aimé ce roman que toi, je pense, mais c’est quand même un livre que j’ai beaucoup apprécié, un très beau portrait d’homme, triste et sombre, mais sans misérabilisme, servi par une atmosphère un peu brumeuse… J’avais aimé que les flashbacks montrent qu’avant le drame, Charlie a été un homme mûr et responsable et pas ce beautiful loser qu’il est aujourd’hui.

    1. Oui – c’est une lecture difficile mais l’écriture est très belle, j’ai d’ailleurs vraiment envie de lire son précédent car quand il parle de sa famille, du passé – il est très doué comme quand il parle de sa fille.

    1. Oui, la couverture m’avait aussi attiré ! C’est une lecture vraiment à part mais très belle et puis j’aime bien m’éloigner des auteurs « mainstream » 😉

    1. De rien ! Je suis contente de voir ton enthousiasme, mais tu as bien lu mon billet ? le sujet est triste, hein ? 🙂 Mais l’écriture est magnifique !

        1. Ah tu me rassures ! Donc, effectivement il devrait te plaire 🙂 J’ai déniché son premier (qui eu le Prix Pulitzer), j’ai hâte de le lire

  2. Beaucoup de mon a eu du mal avec ce roman que j’ai adoré de bout en bout. Les foudroyés est très différents, moins accessible je trouve mais tout aussi excellent. Vraiment un auteur à suivre !

    1. moi j’ai été totalement emballé mais oui il n’est pas « facile » mais pareil, et puis quelle écriture ! hâte de lire Les Foudroyés 😉

  3. Bon, à tous vous y mettre… comment pourrais-je passer à côté de ce « Enon »? Et comme Fanny (ce qui ne t’étonnera pas!), je suis portée vers les romans totalement déprimants. Je sens que je serai servie!
    Par ailleurs, grâce à toi, j’ai « Le sillage de l’oubli » dans ma PÀL. J’avais aussi le recueil « Des hommes en devenir », que j’ai terminé hier soir. Coup de foudre pour Bruce Machart et ses hommes cabossés. Merci encore!

    1. Ah tu as découvert Bruce ?? Mon chéri d’amour <3 <3 j'adore ton expression "ses hommes cabossés" ! bon puisque tu es portée sur les romans déprimants, mais ici l'écriture est sublime en plus et puis quand il parle de sa fille, c'est magnifique 🙂 il faut que tu le lises 😉 Le Sillage est aussi triste il devrait te plaire !!!

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