Nature morte

J’avais trouvé un jour en librairie aux rayons Policiers un livre signé Louise Penny mettant en scène l’inspecteur-chef Armand Gamache au Québec. Intriguée, j’avais préféré attendre de dénicher le premier volet de ses enquêtes. Le temps a passé puis j’ai lu la chronique d’une blogueuse (ah son nom m’échappe…) et j’ai décidé de regarder si ses romans étaient disponibles à la BM et excellente nouvelle : Nature morte était disponible à ma bibliothèque de quartier 😉

J’ai découvert en lisant la quatrième de couverture que Louise Penny est une Canadienne anglophone, vivant non loin de Montréal. Elle écrit donc en anglais et ses romans sont traduits. Je reviendrais plus tard à ce sujet car quelque chose a piqué mon intérêt et j’avoue, quelque peu perturbé ma lecture.

Mais revenons à ce cher Armand Gamache. Responsable de la Sûreté du Québec, l’homme est dépêché à la veille de Thanksgiving dans le petit village de Three Pines où le corps sans vie de Jane Neal a été découvert dans la forêt avoisinante. Qui pouvait vouloir tuer cette charmante enseignante à la retraite ? Celle-ci, peintre à ses heures, venait enfin d’accepter d’exposer une de ses oeuvres au concours local. Aimée de tous, elle avait vu grandir tous les enfants du village, aussi sa mort violente bouleverse la communauté. Gamache, ignore tout de Three Pines (qui n’apparait pas sur les cartes routières) : il découvre un village tout droit sorti de l’imaginaire : les petites maisons québécoises à l’ancienne, les jardins bien entretenus, une place centrale occupée par un joli parc où les gens peuvent venir s’assoir sur un banc et regarder le temps qui passe. C’est d’ailleurs ce que Gamache s’empresse de faire. Lui, qui dans sa longue carrière d’inspecteur, préfère s’éloigner du tumulte pour s’imprégner des lieux, et observer.

Nature morte PennyEntouré de son équipe, dont une nouvelle qui va lui causer bien des soucis, le policier va peu à peu découvrir ce qui se cache derrière ce paysage idyllique : les secrets inavoués, les rancoeurs vieilles de cinquante ans, l’avidité du gain comme celui de la nièce de la victime qui veut au plus vite prendre possession de la maison de la victime. Cette fameuse demeure où personne n’a jamais mis les pieds plus loin que la cuisine, Jane Neal refusant de montrer le reste de la maison, même à ses amis les plus fidèles, comme elle a toujours refusé de montrer ses toiles avant d’accepter d’exposer Jour de foire. 

Ici, le rythme est pépère – Armand Gamache m’a fait penser à l’inspecteur Columbo – il écoute plus qu’il ne parle, il observe et peu à peu réussit à tisser sa toile en faisant parler les gens qui se confient naturellement à lui. Mais il sait se montrer ferme lorsqu’il le faut et rappeler aux personnes quel est son objectif. Ainsi lorsqu’il réunit tout le village dans l’Eglise, il est clair : il va questionner tout le monde et finira par connaître tous les petits secrets de chacun mais il précise : ils disparaitront avec son départ à la fin de l’enquête.

J’ai beaucoup aimé en apprendre plus sur la situation des Anglos – ici le village est à majorité anglophone et lorsque Gamache arrive, le sujet est abordé. Ces Canadiens se sentent isolés et incompris dans cette partie du territoire francophone. Amusant effet de miroir quand on pense que la majorité des Canadiens (sur tout le pays) est anglophone.  J’ai beaucoup aimé quand Louise Penny s’amuse à décrypter chaque comportement, ainsi les fautes de goûts vestimentaires trahissent forcément les Anglos ! Idem pour l’intérieur des maisons 😉

Si j’ai aimé l’atmosphère – j’étais ravie de me retrouver au Québec pour cette enquête, j’ai néanmoins quelques bémols : le personnage de l’agente Nichol – je trouve incroyable qu’il ne la renvoie pas manu militari à son quartier général. Cette jeune femme, imbue de sa personne, est irresponsable et tient des propos affligeants lorsqu’elle s’adresse aux proches de la victime. Le pire policier jamais rencontré dans un roman !

Mais ce personnage permet bien évidemment de mettre en reflet le calme olympien d’Armand, ses années de service et de montrer sa fermeté. L’autre point négatif du roman est l’étrange décision d’un juge local d’empêcher l’accès à la maison de la victime à la police ! Du jamais vu pour moi. Je lis des romans policiers depuis des années et j’avoue que, même en me sachant dans une fiction, j’ai quand même eu du mal à accepter ce fait. Cela m’a vraiment perturbé. Evidemment, si vous n’êtes pas bête, vous comprendrez que l’accès à cette maison (rappelez-vous : elle ne laissait personne entrer dans sa maison sauf pour la cuisine) est un élément clé de l’enquête. Si la police y avait eu accès dès le départ, l’histoire aura été forcément différente. Mais bon, mon côté cartésien est resté très remonté devant cette étrange lubie narrative !

Kamouraska

Enfin, pour revenir à ce que je disais au début du roman, je me dois d’aborder la traduction – celle de Michel Saint-Germain, traducteur Canadien (c’est précisé sur la couverture) Attention : le roman est bien traduit, ni fautes, ni tournures de phrases suspectes et on l’impression de lire un traducteur français car aucune expression québécoise n’est venue me sauter aux yeux. La traduction, est me semble-t-il, fidèle à l’esprit du roman qui se veut « plein de charme, de subtilité et d’humour » (avec un côté légèrement British). Pas de souci donc.

Non, je veux parler de l’étrange habitude de citer des marques à tout bout de champ !  Pas moins de cinquante marques sont citées dans le roman, sans que celles-ci n’apportent la moindre valeur au récit. Aussi, me suis-je posée la question suivante : le traducteur a-t-il traduit littéralement le roman ? Je ne réfute pas l’emploi de marques lorsqu’elles ont un sens, ainsi quand on oppose deux marques ou que l’on désigne un véhicule (Columbo et sa célèbre Peugeot 403) ou un bijou pour expliquer sa valeur matérielle… ou lorsqu’ils sont employés sous forme d’antonomases, comme en France avec les mots suivants : frigo, caddie ou tancarville.

Mais ici, non seulement le lecteur a la marque de l’objet (de la table de jardin à la marque de céréales) mais aussi le nom de l’objet courant. Ainsi le petit déjeuner ou brunch de l’inspecteur devient soudainement une ribambelle de marques (allez un peu de pub dans mon billet, à mon tour), ça donne à peu près ça : « l’inspecteur mangeait des céréales Kellogs, tout en buvant son jus d’orange Tropicana, et en réfléchissant à l’enquête mordillait dans sa brioche Brioche Dorée« .

En discutant samedi avec une amie, j’ai abordé le sujet et elle m’a dit qu’une de ses amies d’enfance, revenue en France après avoir passé une dizaine d’années au Québec, citait également à bout de champ des marques – cela serait donc tout à fait normal, une habitude de langage courante et le traducteur étant lui-même Québécois .. J’ai des doutes, car fréquentant deux collègues Québécoises mais vivant en France depuis une dizaine d’années, aucune n’a « ce tic » de langage.  J’en profite donc pour poser la question à mes amis Québécois, est-ce le cas ?

Cet aparté terminé, je le dis : j’ai aimé l’atmosphère, être dans ce petit village Québécois, enquêter à la manière d’une Jessica Fletcher dans Arabesque – les personnages sont tous très bien croqués et je n’ai pas pu reposer le roman, trop avide de pousser la porte de la maison de la victime !

Je ne dirais donc pas non à une prochaine enquête de l’inspecteur-chef Gamache si je le croise en bibli  🙂

♥♥♥♥♥

Editions Actes Sud, Still Life, trad. Michel Saint-Germain, 310 pages.

12 thoughts on “Nature morte

  1. Grand dieu! Tu as succombé à Louise Penny? Ici, elle est TRÈS populaire (au point tel qu’Actes Sud publie ses romans en France. Le titre « Nature morte » en France = « En plein coeur » au Québec! Je ne sais pas qui remporte le prix du meilleur titre, mais la couverture d’Actes Sud est beaucoup plus alléchante que celle publiée chez Flammarion Québec).
    Je me suis frottée à cette première enquête il y a belle lurette, mais je ne suis pas arrivée à la terminer. Si Gamache m’a laissée de marbre, l’agente Nichol m’a fait grincer des dents. Et les marques… Agacement total. Je te rassure, pas de tic de langage par chez moi! C’étais d’ailleurs la première fois que j’avais vent de cet état de fait! Ouf!

    1. Ah super d’avoir ton avis ! Je me posais pas mal de questions 😉 Pour les marques en premier, je suis rassurée, parce que là c’était vraiment gênant ! Et comme toi, l’agent Nichols . Pour l’inspecteur, ça passe mais si dans ses prochaines aventures, il y a toujours Nichols, je vais m’en passer !
      Et oui, j’ai succombé, après toi, ça vient de chez toi ! J’ignorais qu’il traduisait les titres différemment. Ici traduction fidèle au titre originale mais en « En plein coeur » c’est aussi très parlant !

  2. J’ai « Défense de tuer » en stock, toujours pas lu..;je te dirai s’il y a cette obsession des marques, j’avais vu ça dans un roman d’un autre auteur (une pub pour Apple !) et ça m’avait aussi très agacée !

  3. Oui ! Marie-Claude me dit que non (au niveau des Québécois) mais je suis curieuse d’avoir ton avis sur le style, le policier et si la propension de l’auteur à citer des marques à tout va perdure et si le personnage de Nichols réapparaît …
    Et comme toi, ça m’a fortement agacée !

    1. Oh tu as eu de la chance ! Une collègue me faisait part de tournures de phrases étranges dans un roman que j’ai lu et beaucoup aimé, et moi je n’ai rien remarqué non plus .. comme quoi, on n’a pas toujours le regard porté sur les mêmes choses ! Je vais aller voir ton billet 🙂

  4. C’est devenu une sale habitude de citer les marques à tout bout de page, je déteste ça (les anglo-saxons appellent ça le « Name dropping »). Une série dont j’ai beaucoup entendu parler et qui ne m’a jamais intéressé de toute façon.

    1. Bizarrement, je ne vois de marques à tout bout de champ dans les romans américains (qui pourtant sont habitués à mettre de la publicité partout), là ça m’a vraiment étonné et surtout gêné puisqu’il n’a aucune valeur ajoutée à l’histoire.
      Pour la série, j’étais curieuse car je vais au Québec cet été !

  5. Mouais. J’ignore si ces histoires de marques m’auraient sauté aux yeux. Possible. Je crois qu’il y en a un à la bibli, de cette série.
    Curieux, oui, cette interdiction d’entrer, surtout si c’est le noeud de l’affaire.

    1. Ah bon ? Moi quand je lis dans la même phrase 4 noms de marques différents, ça me saute aux yeux ! Mais tant mieux pour toi !
      Oui, ce qui m’a gêné, c’est cette interdiction d’entrer dans la maison de la victime, bizarrement, je suis à cheval sur les règles dans les enquêtes 😉

  6. Je m’étais plutôt ennuyée à lire ce roman, pourtant j’ai l’habitude que les actes sud noir ne soient pas une suite d’actions endiablées et d’habitude, ça ne me dérange pas.

    1. Moi non, je découvrais le Québec et un policier, mais un des personnages et le placement de marques m’ont, eux, vraiment dérangé 😉

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