Les maraudeurs

Attention, livre

A Jeanette, en Louisiane, la petite baie de Barataria, située dans la paroisse de Jefferson et qui donne sur le golfe du Mexique connaît bien des soucis. Autrefois célèbre pour avoir accueillir les flibustiers menés par le célèbre Jean Lafitte, la baie était aussi connue pour abriter de nombreuses ressources naturelles telles que les crevettes grises, mais aussi du soufre, des rats musqués (fourrure) et plus récemment du gaz naturel et du pétrole.

Malheureusement, la ville connaît des heures difficiles depuis le passage de l’ouragan Katrina et surtout la terrible marée noire qui vient polluer les côtes et mettre à mal les générations de pêcheurs. C’est ici que Tom Cooper  décide de placer les protagonistes de son premier roman : une poignée d’êtres humains dont le bayou va agir comme une centrifugeuse et tous les réunir bon gré mal gré.

Les maraudeursOn y trouve Gus Lindquist, un pêcheur manchot, accro aux opiacés. Quitté par sa femme, abandonné par sa fille, l’hurluberlu a un rêve : dénicher le trésor caché de Jean Lafitte, le fameux flibustier. Ce dernier aurait caché son trésor dans le bayou et Lindquist abandonne régulièrement son bateau de pêche pour aller s’enfoncer en pirogue dans les marécages à la recherche des pièces d’or, armé de son détecteur de métaux. Mais Gus est un loser, ainsi les frères jumeaux Toup, Reginald et Victor, ont remarqué qu’il s’approchait de plus en plus d’une île dans le bayou où ils font pousser de la marijuana. Les frères lui volent son bras artificiel pour faire passer un message et Gus sent peu à peu sa chance abandonnée .. Mais il refuse de s’avouer perdant. Il y a aussi Wes Trench, un jeune adolescent en rupture avec son père, pêcheur à la crevette qui voit sa pêche diminuer et ses dettes s’envoler. Le père et le fils se sont éloignés depuis le décès accidentel de la mère de Wes lors du passage de l’ouragan et Wes va accepter de bosser pour Gus.

Que dire d’Hanson et de Cosgrove ? Deux losers de première – si Hanson n’est pas très plaisant, on s’attache à Cosgrove qui enchaine les déboires. Lorsque les deux hommes sont condamnés à des travaux d’intérêt général chez l’une des possibles descendantes du flibustier Laffite, ils découvrent chez elle tout un trésor dans son grenier. Prêts à devenir riches, les deux hommes s’enfoncent dans le bayou à la recherche du trésor .. évidemment leur route va croiser celles des frères Toup, de vrais psychopathes, prêts à tout pour protéger leur plantation de marijuana….

Enfin, comme si  les malheurs n’étaient pas déjà assez nombreux, un vautour, véritable charognard, vient démarcher chaque habitant. Il s’agit de Brady Grimes, mandaté par la compagnie pétrolière, qui veut se protéger des poursuites en proposant aux familles sinistrées un chèque de quelques milliers de dollars. Brady est un enfant du cru, contraint par son employeur à retourner dans les entrailles du diable …

Les historiens estiment que la piraterie des années 1800 avait caché plus de 3 000 combattants clandestins dans les marécages de l’archipel de Barataria. Et j’y crois 😉

Bayou barataria
Le vrai bayou de Barataria

Entre des personnages de vrais losers (je me suis attachée à ce pauvre Lindquist et à Cosgrove), un père et un fils en mal d’amour, des jumeaux bien lourds, le romancier nous offre un roman profond, drôle et par moments jubilatoire ! J’ai lu pratiquement 250 pages à la suite, impossible de quitter ces personnages attachants. Les dialogues fusent et j’adore ce pauvre Gus qui ne peut s’empêcher de raconter des blagues à toute personne qui croise son chemin. Que dire de Cosgrove qui n’a jamais mis les pieds dans le bayou ?

Le romancier manie très bien l’humour comme il sait jouer de la noirceur et de la lumière. La lumière ? Elle est diffuse tout au long du roman, c’est l’amour d’un père pour son fils, d’un fils pour son père, d’un loser pour le trésor de Jean Lafitte et c’est surtout l’amour de ses habitants pour ce lieu mythique, en perdition, parfois très inhospitalier à l’atmosphère lourde et orageuse, mais où l’on sait se soutenir comme pour fêter dignement la mise à l’eau d’un bateau.

Alors, si vous aimez les losers, si vous aimez vous attacher aux personnages, si vous aimez rire et pleurer tout à la fois, si vous aimez lorsque le troisième personnage est un lieu, si vous aimez les histoires de fantômes et d’esprits (ici pas de magie noire, seule la magie du lieu l’emporte), alors vous allez adorer ce premier roman !

Un premier roman aussi brillant que palpitant, nous dit Donald Ray Pollock et Stephen King va plus loin avec son « Pétaradant, rageur, étourdissant, un sacré bon roman! ».  Et moi ? Je plussoie !

Pour le meilleur et pour le pire, c’était ici qu’il était chez lui, dans la Barataria (..) Chez lui : l’odeur de la mousse de la tourbe espagnole aux premières pluies du printemps. Chez lui : la saveur amère des huîtres fraîches que l’on vient de tirer de l’eau. Les invasions de termites au début du mois de mai. La cacophonie des grenouilles des marais en été. Les grillons pendant la journée. Les crickets pendant la nuit. Les averses éclaires de fin juillet, cinq minutes de pluies diluviennes. Les pick-up chargés de canne à sucre qui traversaient la ville en bringuebalant, à l’automne. La joie du carnaval de Mardis Gras. La bénédiction de la flotte des bateaux de pêche. La guirlande des petites barques dans la baie. La minuscule constellation de leurs phares, brilliant comme des lampions de Noël à l’horizon. L’étrange lueur verte, d’un éclat presque surnaturel, émanant des cyprès à l’heure du crépuscule au printemps. Le parfum terreux du ragoût d’écrevisses. Les pralines pécan, le boudin, le gombo. Les alligators et les hérons et les sébastes et les crevettes. Les voix cajuns, suaves et tortueuses. Les vieux visages aux rides étranges, sinueuses comme des empreintes digitales.

Merci à Pierre pour m’avoir ramené en Louisiane, dans ce bayou où je me suis amusée, il y a fort longtemps à nourrir quelques alligators et à admirer ces drôles de bicoques sur l’eau et où j’ai depuis quelques lectures très envie d’y retourner !

♥♥♥♥♥

Editions Albin Michel, Coll. Terres d’Amériques, The marauders,  trad. Pierre Demarty, 400 pages

26 thoughts on “Les maraudeurs

  1. Punaise! Tu y vas fort! J’ai repéré ce roman dès que j’ai lu la 4e sur le site d’Albin Michel. Je l’attends avec impatience. Mais comme il n’arrivera pas par ici avant un bon mois, j’ai lu ton billet… avec délectation. Et puis, connaissant mon amour pour les losers, tu comprendras qu’il m’est impossible de passer à côté!

    1. Oui, le mot Jouissif me vient ce matin ! Quel plaisir et des losers si attachants ! Une vraie pépite ! Il sort aujourd’hui en France, donc il devrait arriver par chez toi ! Une très bonne lecture estivale 🙂

      1. Terminé hier soir. Gros coup de coeur. Des personnages terriblement attachants, un décor qui m’a fait transpirer et des situations à se tordre de rire. Du bonbon! Maintenant, il me reste à écrire mon billet. J’ignore par quel bout commencer!
        Oh! Et si jamais tu retournes dans le bayou, je veux t’y accompagner!

        1. Oh oui, on ira ensemble ! J’adore la Louisiane et oui un gros coup de coeur pour moi aussi ! tu imagines, un premier roman ?! Tu étais en excellente compagnie dis-donc !

  2. J’ai hésité à le demander, ce roman (hélas l’avis de King sert plutôt à me faire hésiter, comme quoi il existe des publicités contre productives ^_^) Bon, il sera à la bibli, patience?

    1. En fait, tu veux savoir le plus drôle ? Je n’ai pas vu l’avis de King au départ ! C’est en préparant ce billet que je l’ai retrouvé (car le livre arrive sans la banderole) 🙂
      Ne pense à pas King : mais à une bande de losers, certains très sympathiques, à un ado attachant et à un petit coin paumé de la Louisiane 🙂

  3. Je l’ai croisé en librairie tout à l’heure et j’ai bloqué juste à cause de la citation de Stephen King (j’avoue ma faiblesse avec tout ce qui touche de près ou de très loin au bonhomme) mais je n’ai pas osé le prendre sous mon aile (le livre, pas Stephen King ^^), je le regrette pas mal maintenant !

    1. Il sera encore là quand tu repasseras ! Tu es la deuxième à me parler de King – il écrit des livres bien spécifiques mais sinon il aime lire d’autres styles 😉 ah parfois ça tient à peu de choses !

    1. Mon anniversaire est passé, je te réponds un peu tardivement mais oui réjouissant et déjanté et des losers adorables 😉

    1. ah super !! j’espère que tu vas autant aimer que Jérôme et moi mais je n’aime pas trop mettre la pression (cf. hier le billet d’Hélène) – attention ce n’est pas du Steinbeck mais pour un premier roman, c’est drôlement bien foutu et très humain.

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