La dernière page

2011, Tirana.

Melsi, journaliste et écrivain albanais vivant en Grèce depuis 20 ans, est rappelé d’urgence car son père vient de mourir. Un père avec qui il a pris ses distances depuis la mort de sa mère et dont il ne sait plus grand-chose, sauf que son décès a eu lieu à Shanghai. Mais que faisait-il en Chine ? Pendant les vingt-deux jours nécessaires au rapatriement du corps, il s’attache à surmonter les tracasseries administratives dont l’Albanie a le secret et à passer au peigne fin l’appartement de son père, où les objets lui semblent des fantômes muets. La découverte d’un cahier marron va pourtant lui dispenser quelques indices sur ce que fut la vie de ce père, dans ce quartier populaire de Tirana où lui-même a passé son enfance, sans se poser de questions ni jamais en poser à ses parents sur leur passé.

C’est dans le cadre du challenge du Prix Littéraire 2016 que ce livre m’est arrivé entre les mains. 155 pages dont la première, magnifiquement écrite m’a immédiatement plue. J’avoue, comme beaucoup, j’ignore tout de l’Albanie – ce pays, dernière dictature communiste européenne, a maintenu une chape sur son histoire et grâce à Melsi, je vais apprendre l’histoire de ce pays depuis le début de la seconde guerre mondiale.

La dernière pageGazmend Kapllani nous offre un roman court mais foisonnant et intense, magnifique. J’aurais pu recopier des pages entières. Melsi est donc de retour au pays, à Tirana. La quarantaine, il n’a pas mis les pieds dans son pays depuis plus de vingt ans. En accomplissant toutes les tâches administratives avec l’amie de son père, Melsi va peu à peu reconstituer la vie de cet homme dont il a conservé une image plutôt floue. Lorsqu’il découvre un sac portant son nom, Melsi trouve un cahier marron, où son père a griffonné toute sa vie. Melsi ne comprend pas : le personnage de ce roman, ce « crypto-juif » n’est pas né en Albanie mais à Thessalonique en Grèce. Son père, dont le prénom était en fait Léon vivait dans le ghetto juif créé en 1943 par les Allemands. Léon, francophile (qui parlait aussi espagnol et grec) comprend vite que la vie de son épouse et de son fils, Isa sont en danger. La petite famille réussit, dans des conditions difficiles, à fuir en Albanie sous de fausses identités. Ils ne sont plus juifs mais musulmans albanais. Leur projet initial est de partir à la fin de la guerre, mais lorsque celle-ci arrive, le père, devenu un fervent communiste, renie ses origines juives et grecques et décide de rester dans ce pays, où le nouveau régime promet une vie heureuse à son peuple.

Malheureusement, le régime communiste prend un virage sec vers la dictature et lorsqu’ils s’en rendent compte, il leur est devenu impossible de quitter le pays. L’Albanie vient de refermer ses portes. Les habitants sont pris en otage. Isa grandit dans cette famille où on ne parle plus – il suit les traces comme bibliothécaire dans un pays où la censure interdit la lecture des romans « subversifs » – Isa, qui a appris le français est chargé de lire et d’interdire les livres jugés contraires à l’esprit communiste. Il réussit néanmoins à créer une vraie bibliothèque auprès de son épouse, une très belle femme dont il est amoureux. Leur fils Melsi naît à la fin des années soixante alors que le régime continue de resserrer son étau et bientôt il est pris dans l’engrenage de la surveillance. Est-il un agent subversif ?

Enri_Canaj_09

Un roman qui m’a passionné car j’ai énormément appris, d’abord sur les juifs grecs qui parlaient entre eux une langue très proche de l’espagnol (oui) et j’ignorais tout des ghettos en Grèce. Puis ensuite, l’arrivée en Albanie, avant le régime communiste, à l’époque où sur la place du marché, on croisait les Coptes, on entendait le muezzin chanter la prière, les gitans et autres peuples venus vendre leurs produits, ici tout le monde se croisait et s’entendait. Mais le régime communiste va interdire tout ce qui a attrait aux ethnies ou à la religion, et les rêves de grandeur vont bientôt faire place à des crises de pénurie (de nourriture ou l’exemple marquant ici, les brosses à dents …) et à des arrestations arbitraires. Cinquante années de régime décrites avec une très belle prose.

Un roman dense, parfois sombre, mais toujours éclairé par l’intelligence des hommes, l’espoir qui fait de nous des êtres humains dont l’identité, ici réduite à néant par la guerre ou le régime, réussit à survivre notamment grâce à la littérature, à l’amour des langues et l’intérêt pour l’autre.

Une découverte que cet auteur dont j’ai à présent très envie de découvrir ses autres écrits, comme « Je m’appelle Europe ».

♥♥♥♥♥

Editions Intervalles, trad. Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo, 155 pages

 

© Photos copyright : les photos de ce billet sont signées Enri Canaj, un photographe d’origine albanaise qui est retourné dans son pays depuis 2007. Je vous invite à aller voir son site, ses photos sont magnifiques. 

14 thoughts on “La dernière page

    1. Oui, c’est ça – j’ignorais qu’ils étaient installés en Grèce pour être à nouveau pris en chasse par les Nazis .. et enfermés dans un ghetto …

  1. waouw, je le note immédiatement !!
    et oui, comme le disait Keisha, les juifs grecs parlaient le ladino, c’est l’équivalent du yiddish pour les séfarades, qui est proche de l’espagnol comme le yiddish peut l’être de l’allemand.

    1. oh vous m’apprenez des choses ! Je connais le yiddish mais j’ignorais tout du ladino…. bref, je suis ravie d’avoir lu ce livre et de voir qu’il intéresse d’autres personnes autour de moi 😉

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