Une contrée paisible et froide

Le billet de Marie-Claude m’avait mis l’eau à la bouche, comme le titre Une contrée paisible et froide qui vous file quelques frissons.  Clayton Lindemuth travaille dans les assurances, nous dit-on et vit dans le Missouri. Il n’a même jamais vécu au Wyoming et c’est pourtant dans ces fermes isolées des Rocheuses, à Bittersmith, que l’écrivain nous entraine. Au coeur de l’hiver 1972, une tempête de neige s’annonce dans ce trou paumé lorsque le bureau du shérif reçoit un appel : une femme vient de trouver son époux, tué d’un coup d’une fourche dans leur grange. Le shérif Bittersmith (son grand-père a donné le nom à la ville) doit rendre son étoile à la première heure le lendemain. Le conseil municipal lui a préféré un jeune flic plus docile, car Bittersmith est vieux et surtout ingérable. Il se considère comme au-dessus des lois et abuse de sa fonction auprès des femmes en échange de faveurs sexuelles.

une-contree-paisible-et-froideLe suspect est le garçon de ferme, Gale G’Wain, viré de l’orphelinat à 18 ans, il travaille gratuitement à la ferme en échange du gîte et du couvert. Il a disparu avec Gwen, la fille de la victime.  Sachant qu’il ne lui reste qu’un seul jour pour mener à bien sa mission, Bittersmith se lance dans une traque sauvage – aidé par la milice locale, la Ligue, dont la victime et les fils font partie. Gale s’est échappé à pied, dans une nature hostile avec la tempête de neige qui va s’abattre sur ces terres isolées comme une chape de plomb, étouffant à jamais les cris et les larmes des victimes.

Clayton Lindemuth nous offre un récit choral à trois voix : celle de Bittersmith, ce shérif sans foi, ni loi qui décide de profiter de cette traque pour régler ses comptes à ses collègues, un narrateur que l’on se prend à détester rapidement et à suivre bon gré mal gré ses avancées, et puis il y a Gale, ce jeune garçon de ferme, qui dans sa fuite, se confie et raconte peu à peu les dernières semaines et les dernières heures qui ont conduit le père de Gwen à la mort. Le jeune homme, seul, comprend peu à peu son erreur fatale en venant chercher du travail dans cette ferme, ses regrets comme celui d’avoir trop attendu pour fuir avec Gwen – Gwen, cette dernière narratrice qui confie au lecteur sa rencontre avec Gale, alors qu’elle planifie depuis longtemps une fugue avec sa meilleure amie Linda. Gwen qui grandit dans une maison, ou devrais-je dire dans une communauté où l’inceste est généralisé et où personne ne parle.  A Bittersmith, le shérif et les habitants semblent tous être des dégénérés en puissance. Les hommes ont rejoint la Ligue, cette milice nationaliste, xénophobe et anti-gouvernementale et le soir, ils rentrent chez eux violer leurs filles.

Une contrée paisible et froide est le titre parfait pour ce roman au climat glacial – quel endroit horrible où l’effroi vous saisit peu à peu et où l’on a qu’une envie : fuire avec Gale !

J’avoue cependant que ce roman m’a donné du fil à retordre – j’ai mis presque une semaine à le lire, je n’ai lu que quelques pages les premiers jours, le rythme, particulièrement lent, m’a presque rebuté – j’ai même songé à abandonner ma lecture. Tout y était trop froid et les personnages fort peu alléchants ! Fort heureusement, j’ai insisté et une cinquantaine de pages plus tard, l’histoire a pris le pas sur la forme et j’ai fini par dévorer les deux cent dernières pages. Et aucun regret, car la fin est magnifique !

Me voilà donc de retour dans le Wyoming, après les Nouvelles histoires d’Annie Proulx dont les personnages étaient eux, à l’inverse, fort attachants. Pour les milices, j’ai pensé à l’auteur qui a grandi dans le Michigan, où les milices sont très répandues. Ces hommes, pour la plupart chasseurs, armés, refusent d’obéir à la loi fédérale – le talent de Clayton est d’avoir créé un shérif tout aussi pourri. On est pris dans le filet et l’étau se resserre peu à peu autour de nous, la violence est omniprésente, la tension est palpable et le froid finit de nous achever. Mais l’auteur américain ne manque pas de ressources, comme ses personnages.

Un curieux premier roman. Après James Scott et son « Retour à Watersbridge« ,  je crois dur comme fer à une nouvelle génération de romanciers américains très prometteuse !

♥♥♥♥

Editions Seuil, Policier, trad. Brice Matthieussent,  340 pages

©The two-way