La chaise n°14

mars 25, 2016
La chaise n°14

Cette lecture a bien failli ne jamais arriver. J’ai reçu ce livre dans le cadre du Prix Littéraire  auquel je participe. C’était la veille de mon départ en vacances. Le livre est resté quelques jours posé sur mon bureau, puis j’ai décidé de faire le tri dans mes livres. Aussi, pour éviter de le mettre par erreur dans une pile à destination d’Emmaüs, je l’ai rangé dans un tiroir. Et je l’ai oublié. De retour au travail, je réalise qu’une dizaine de jours sont passés et que je ne sais plus ce que j’ai fait de ce roman. Je le cherche partout dans mes bibliothèques sans succès. Je suis persuadée qu’il fini dans un sac destination Emmaüs ! Impossible de dire que je ne l’ai pas reçu. Que faire ?  Préoccupée par d’autres soucis, les jours passent et puis miracle, jeudi soir, j’ouvre le fameux tiroir et il est là.

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Saint-Brieuc. La fin de la guerre approche et une jeune femme à la chevelure rousse flamboyante est assise de force sur une chaise pour être tondue par son ami d’enfance. Son tort ? Avoir vécu une histoire d’amour avec un officier allemand.

L’humiliation publique a lieu devant une foule friande de ce genre d’évènements. Une foule que Maria et son père connaissent bien, son père possédant une des auberges locales. Ainsi, Antoine est arrivé avec ses amis maquisards qu’elle reconnaît. Mais Maria les a vus arrivés de loin, elle s’en doutait. La jeune femme n’oppose aucune résistance et surtout apparait dans la robe de mariage de sa mère (décédée à sa naissance). Une robe de mousseline blanche, sa chevelure rousse détachée, comme une apparition. La foule, estomaquée, se tait. Assise de force sur une de leurs chaises de bistrot, dans la cour de l’auberge de son père, la jeune femme ne verse aucune larme et ne baisse jamais le regard. Quand Antoine l’insulte, elle lui demande si c’est parce qu’elle a repoussé ses avances, retranchant le jeune homme dans une colère froide.

Maria reste calme car la jeune femme réfléchit déjà à l’après : six noms apparaissent sur une liste. Six personnes à qui elle va aller exiger un pardon.  Car Maria ne regrette nullement son histoire d’amour. La guerre, elle s’en fichait. Et puis son amour, sincère et désintéressé, n’a joué en rien sur la vie quotidienne de ses concitoyens. Elle n’a obtenu aucun passe droit et n’a envoyé personne en prison. Mais elle a osé fréquenter l’ennemi. Lui offrir son corps.  Putain, salope : les noms fusent à son passage. Son père est effondré mais elle reste stoïque et entreprend sa vengeance. Elle va faire de la chaise n°14 son sabre et ne plus s’en séparer.

Sa première cible ? Le coiffeur. Celui-ci avait refusé au début de la tondre, il est barbier, ne s’occupe que des hommes. Mais les maquisards et la foule l’ont forcé à agir. Lorsque Maria se présente devant sa boutique avec sa chaise, le crâne tondu, l’homme craque. La jeune femme s’est assise et résiste aux insultes et regards haineux. Mais elle a obtenu son pardon, elle peut passer au suivant ..

Une histoire forcément émouvante, un fait divers qui marqua profondément la France et se reproduisit par milliers à travers le territoire. Fabienne Juhel possède un style très poétique et ne bascule jamais dans le pathos. Mais elle pêche en offrant au lecteur un personnage froid, intouchable. Maria ne craque pas. Or ce comportement empêche le lecteur d’éprouver le moindre sentiment envers elle. Ce fut mon cas, cette froideur m’aura totalement empêchée d’éprouver de la compassion. Les autres personnages, comme Mary, tondue à la place de son père qui a fui, sont beaucoup plus « humains » et donc aimables.

De même, j’avoue que les envolées lyriques n’étaient, à mon sens, pas nécessaires dans ce roman. Il méritait un traitement plus grave. Ici, l’auteur préfère consacrer des passages entiers à la couleur des cheveux de Maria. Roux. L’enfant du diable. Ce qui me surprend car en Bretagne (comme dans les autres pays d’origine celte), les roux sont très répandus. Et puis l’auteur s’égare un temps, comme lorsqu’elle raconte que Maria, enfant, placée dans une école catholique était crainte pour « ses pouvoirs maléfiques »… Pour moi, l’auteur s’est un peu égaré. Veut-elle nous montrer qu’il nous est impossible de percer la carapace de la jeune femme?

Mais s’ajoutait à la sensation de froid, plus fort que tout, la marque d’une brûlure : quelqu’un, Firmin, le frère d’Antoine, avait tracé une croix gammée sur son crâne.Une croix gammée !
Le pire qu’elle est qu’elle eut à endurer même si personne n’avait ri devant le résultat. Personne n’avait craché non plus. Une croix gammée alors qu’elle était innocente de tout le sang versé ! Qu’elle avait en abomination la guerre, la haine et le fanatisme ! Quel rapport y avait-il entre donner de l’amour, en recevoir et ça ? Aucun. Aucune correspondance. Aucune passerelle possible. L’amour n’était pas la guerre.

L’écriture est belle mais j’ai eu l’impression que l’auteur a parfois plus soigné le style que l’histoire. C’est beau mais trop froid et trop lisse.  Je suis déçue car le point de départ était prometteur : l’humiliation puis la fameuse liste de noms. J’avais envie d’en apprendre plus sur la manière dont ces femmes étaient ensuite traitées par les autres habitants ou leurs proches. Si je trouve l’attitude de l’héroïne magnifique, je n’ai malheureusement éprouvé aucune compassion pour elle. J’ai eu l’impression d’assister à cette histoire vu d’en haut, d’une montgolfière.

J’ai cependant beaucoup aimé le discours d’un personnage qui va soutenir la jeune femme lorsque celle-ci vient exiger des excuses auprès du Maire (nouvellement nommé). Celui-ci lui rappelle « son acte » mais l’écrivain rétorque que les vrais coupables sont ces fonctionnaires (policiers, élus) qui ont accepté de travailler pour l’ennemi pendant cinq ans, d’appliquer leurs règles, d’arrêter des gens sur des dénonciations.

Pour ma part, j’ai toujours ce souvenir poignant de ma grand-mère me racontant cette histoire très choquante. A la fin de la guerre, l’Allemagne, dépassée, envoyait des soldats de plus en plus jeunes pour servir de gardes aux octrois. Lorsque Nantes fut libérée, la chasse fut organisée et ma grand-mère assista, impuissante, au lynchage d’un jeune soldat allemand, âgé d’à peine quatorze ans. Selon elle, le jeune homme n’était qu’un simple soldat à un garde-poste. Saleté de guerre.

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »]Editions La Brune au Rouergue, 279 pages  [/highlight]

6 commentaires
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6 commentaires

keisha mars 25, 2016 - 9:18

Tes bémols seraient sans doute les miens. je crains le poétique, les envolées lyriques, les pouvoirs, etc. L’histoire en elle même paraissait assez forte.

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Electra mars 25, 2016 - 12:09

Je suis d’accord, l’histoire en elle-même suffisait amplement, je n’ai pas saisi ces digressions (sur les roux, les sorcières), cela reste néanmoins une bonne piqure de rappel.

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Jerome mars 25, 2016 - 12:26

Tu n’es pas assez convaincue pour que je m’y lance, surtout que je comprends parfaitement tes bémols.

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Electra mars 28, 2016 - 2:46

Merci ! C’est dommage car l’idée de départ était excellente !

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gambadou mars 27, 2016 - 6:37

Je l’ai rencontré hier sur un salon, et lors d’un échange elle nous a lu un passage de ce livre et nous a expliqué pourquoi elle l’avait écrit. Je pense que du coup je n’aurai pas le même ressenti que le tien.

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Electra mars 28, 2016 - 2:47

Sans doute ! Disons que les personnages secondaires sont plus émouvants que le personnage principal, si sa réaction est magnifique, malheureusement elle devient une étrangère pour le lecteur également …

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