Banquises

« Vingt-sept ans d’absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n’ont plus compté l’âge écoulé de Sarah mais mesuré l’attente. » En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. Elle est montée dans un avion qui l’emportait vers la calotte glaciaire.

Ceux qui me suivent savent que ce livre ne faisait pas partie de mon programme de lecture hivernal (ma PàL), la faute à qui ? La faute à Jérôme. Celui-ci a lu le livre de Valentine Goby (publié en Poche) fin janvier et m’a évidemment donné envie de le lire. Mais reprenons l’histoire là où je l’ai laissée :

BanquisesEn 1982, Sarah, 22 ans quitte la France pour Uummannaq au Groenland. Ses parents et sa petite sœur Lisa, 14 ans, l’accompagnent à l’aéroport. Elle ne se retourne pas pour dire au revoir.  De retour à l’aéroport six semaines plus tard, Sarah ne sera pas là. Elle ne rentrera jamais.  Vingt-sept ans plus tard, Lisa, la petite quarantaine, décide de partir sur les traces de sa sœur. A travers le récit de ce voyage, Lisa remonte le temps et raconte avec ses propres mots, la souffrance liée à la disparition de sa sœur ainée. La lente désintégration de sa famille, son père dépressif, sa mère totalement détruite et Lisa, l’enfant oublié. Car l’absente absorbe toute l’attention. On ne parle que d’elle. On l’attend. Les parents refusent de quitter l’appartement, l’apparition du répondeur sera une solution de courte durée. Car Sarah va rentrer, c’est certain. Et lorsqu’on s’absente, on laisse un mot sur la porte. On lui envoie une carte postale. On fête son anniversaire. Mais Sarah n’est plus là et Lisa est effacée de la carte.

Valentine Goby m’avait envouté avec Kinderzimmer  et la magie a de nouveau opéré avec ce roman. Toujours ce style très particulier et un immense talent pour évoquer avec pudeur les sentiments les plus forts, comme lorsque Lisa décide enfin de prendre sa vie en main. Elle a d’abord fui à l’étranger ce huit-clos effrayant, donnant des nouvelles à ses parents dont chaque appel finit par un silence pesant. Lorsqu’elle publie son premier livre et devient peu à peu connu, sa mère espère qu’elle évoquera sa sœur – elle ne comprend pas que sa fille cadette ait besoin d’exister par elle-même.

Banquises PocheJ’avais déjà évoqué le cas des disparitions inexpliquées pour un autre roman, tout aussi passionnant, Un après-midi d’automne, et j’ai retrouvé ici toute la souffrance, la douleur, ressentie par les familles. Ceux qui attendent, continuent de croire à un retour possible et puis les autres qui ont besoin d’avancer, de poser un voile sur ce drame. Je ne pense pas que l’un ou l’autre soit plus égoïste. Ainsi, si le père se réjouit à nouveau de l’arrivée du printemps, de la célébrité de sa fille cadette, il cache toute sa détresse à son épouse, qui elle, vit sa douleur comme un fardeau, une couronne d’épines. Très vite, les rôles s’inversent, leur fille devient adulte et prend soin d’eux. Lisa grandit, un jour elle a le même âge que sa sœur. Et puis, les années passent, et c’est à présent le temps d’aller, là-bas, dans ce pays du froid. Elle découvre un territoire dévasté et une population qui voit son avenir peu à peu disparaitre. Le réchauffement climatique fait son travail. L’hiver dure moins longtemps, la chasse et la pêche sont pratiquement interdites. Les hommes dépriment, les suicides enflent et les chiens de traineaux deviennent leur souffre-douleur. Lisa retrouve les lieux correspondant aux photos prises par Sarah et dont les pellicules ont été retrouvées dans le sac à dos de la jeune femme, seule trace de son arrivée au Groenland.

Valentine Goby met les mots sur les maux, toujours avec grand talent et pudeur. Elle nous offre de surcroit un voyage dans ce pays mythique; tout au nord, loin de la civilisation. Le soleil, la glace, le froid et la solitude. Un roman puissant et profondément humain. Peu à peu Lisa retrouve un visage, celui de Sarah s’efface dans cette immensité blanche. Magnifique.

Dois-je remercier Jérôme ?  😉

♥♥♥♥

Editions Albin Michel, 2011, 256 pages

15 thoughts on “Banquises

  1. Pour qu’un roman français m’attire, il fait vraiment qu’il sorte de l’ordinaire. C’est vraisemblablement le cas ici. Il a tout pour me plaire, ce roman! Un détour par le Groenland, une enfant disparue et les conséquences de cette disparition sur les membres de la famille.
    Merci pour cette découverte, miss.
    Je crois n’avoir jamais lu autant de romans en si peu de temps qui se passent dans le Grand Nord. Je raffole de cette atmosphère glaciale!

  2. Oui il sort de l’ordinaire ! Le grand nord est bien là et l’absence aussi. Une lecture vraiment à part. Comme toi je lis peu de romans français mais j’ai découvert ici une romancière à part. Je pense lire tous ses romans.

    1. La difficile ! Oui, le Groenland est là, mais le vrai pas celui des cartes postales, celui où la neige fond, on abat les chiens … bref du dur !

  3. Ah non, tu n’as pas à remercier. Parce que je ne peux pas être objectif avec Valentine Goby, donc mes vis concernant ses ouvrages ne sont pas forcément fiables. Elle m’enchante à chaque fois, je n’y peux rien (à ça a été la même chose les quelques fois où j’ai eu la chance de la rencontrer).

    1. Oui, apparemment ça a l’air d’être quelque chose cette relation ! Moi, elle m’avait marqué avec Kinderzimmer et a confirmé mes attentes avec Banquises ! Bon, mes avis sont finalement peut-être plus objectifs, alors ? 😉

  4. J’ai savouré cette chronique, et que dire de mieux que ceci : tu me donnes envie de me le procurer !
    Je sortirai de ma zone de confort, puis il y a un jenesaisquoi qui m’attire.
    Je note.

  5. Merci ! Je me relis, car j’ai écrit ce billet très vite après avoir fini le livre (lu aussi très vite). Je pense qu’il pourra te parler 😉

  6. J’avais bien aimé, mais il m’avait manqué un petit quelque chose. Lu dans le même temps Léna, de Virginie Deloffre, dans le Grand Nord itou qui m’avait davantage plu

  7. J’ai jeté un oeil au résumé du livre de Deloffre, mais je ne vois rien en commun sinon le froid. Et pour m’intéresser aux régions froides, la Sibérie et le Groenland n’ont pas grand chose en commun surtout culturellement (entre les Danois et les Russes).. après reste le froid ! Enfin, un livre peut plus nous toucher moins c’est normal. Moi j’adore le style de Goby et ici sur le thème de la disparition, de l’absente et de l’attente, je trouve qu’elle a réussi 😉 Pour moi ce sont deux disparitions, l’une soudaine et l’autre lente ..

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