L’enfer de Church Street

Il me tardait de découvrir l’oeuvre de Jake Hinkson, après avoir été emballée par les romans de Benjamin Whitmer et Matthew McBride, publiés dans la même collection Neonoir chez Gallmeister. Léa organisant une lecture commune en février autour de cette collection, je n’ai pas hésité en le voyant l’autre jour à la BM m’attendre sagement à l’entrée.

Sallisaw, Oklahoma. Un loser de première fait le guet à une station service, son but : trouver une victime à plumer. Lorsqu’il voit le malheureux Geoffrey Webb, obèse, lent et moche se glisser dans sa voiture, il saute sur l’occasion. Le menaçant, il lui ordonne de prendre le volant pour aller le dépouiller dans un lieu plus tranquille. Mais à peine en voiture, Webb fonce droit sur la bretelle d’insertion et les voilà embarqués sur l’autoroute à vive allure. Webb n’a pas peur de son agresseur, auquel il propose d’ailleurs un marché (sinon il provoque un accident) : son kidnappeur pourra empocher les 3 000$ qui se trouvent dans son portefeuille en échange de la promesse de l’écouter pendant le trajet en voiture jusqu’à la capitale de l’Arkansas, Little Rock. Surpris, le voleur l’est encore plus, lorsque Webb, dégoulinant et suintant, entreprend de se confesser. Il lui avoue de suite mériter totalement son sort et il enchaine direct avec le récit de sa vie.

Un début prometteur, hein ? Oui, imaginez-vous perdre totalement le contrôle de la situation, vous qui étiez prêt à laisser sur le bord de la route cet être insignifiant et repartir avec son portefeuille et sa voiture, vous voilà coincé dans ce même véhicule, avec ce type louche, en sueur qui ne cesse de parler et ce qui sort de sa bouche dépasse tout votre entendement.

Hell on Church streetGeoffrey Webb veut confesser ses fautes et ses crimes même si l’homme, aumônier de l’Eglise baptiste, sait au fond de lui-même qu’il n’y aucun pardon qui puisse changer ce qu’il a fait. Et croyez-moi, il en a fait ! Le jeune prête, devenu croyant comme on devient membre d’un club de sport (pour y voir des belles filles) est accro au porno. Il n’est jamais sorti avec une fille et à peine sa carrière commencée, il s’entiche d’Angela, la fille du Frère Card, son supérieur hiérarchique. Cette fille, mineure, sans attrait et grosse selon ses propres mots le rend dingue, et le fait qu’elle se soit entichée du joueur de l’équipe de basket-ball, catholique de surcroît (ennemis jurés du Frère Card) va faciliter la tentative de rapprochement souhaitée par Webb. Mais Webb a une image trop haute de lui-même et bientôt les ennuis apparaissent, Webb est bientôt victime de chantage .. de la part du shérif local. Sa tentative pour s’en sortir se solde évidemment par un cuisant échec et le mort de deux personnes. Et si l’homme d’église pensait avoir connu le pire, il se trompe …

Jake Hinkson est originaire de l’Arkansas. Ce fils de prêcheur baptiste a grandi dans une famille stricte et très pratiquante. Il découvre en cachette alors adolescent le roman policier à travers les écrits de Hammett, Chandler ou Jim Thompson. Sachant cela, il est peu surprenant que les deux-tiers du roman se résume à une diatribe contre l’Eglise (et particulièrement la branche Baptiste). Le pauvre Jake en a bavé et nous sert ici une image peu reluisante de la foi et surtout des hommes d’église. Tout le monde en prend pour son grade, et les brebis ne sont pas épargnées non plus 🙂

« Cela me frappa de plein fouet, comme une inspiration divine. La religion est le boulot le plus génial jamais inventé, parce que personne ne perd jamais d’argent en prétendant parler à l’homme invisible installé là-haut. Les gens croient déjà en lui. Ils acceptent déjà le fait qu’ils lui doivent de l’argent, et ils pensent même qu’ils brûleront en enfer s’ils ne le paient pas. Celui qui n’arrive par à faire de l’argent dans le business de la religion n’a vraiment rien compris ».

Mais je me dois d’être honnête : c’est sans doute ma première déception dans cette collection. Après avoir adoré Pike et Frank Sinatra dans un mixeur, je m’attendais à ce que celui-ci soit aussi jubilatoire. Mais la mayonnaise n’a pas pris avec moi. Je suis passée totalement à côté.

J’ai, je l’avoue, même failli abandonné ma lecture au bout d’une cinquantaine de pages, mais sa petite taille ainsi que ma curiosité naturelle (j’ai compris que la dernière partie replaçait le fameux Webb dans sa voiture avec son kidnappeur) m’ont poussé à finir ma lecture. J’ai un souci majeur dans tous les romans : je dois m’attacher au personnage ou alors celui-ci doit avoir suffisamment de matière pour m’accrocher, comme Limonov dans la biographie de Carrère ou le héros dans La Consolante. Mais ici, le personnage principal, Webb, m’a laissé totalement de marbre. En fait, je ne me suis attachée à aucun personnage, sauf dans le premier chapitre, finalement, j’aurais aimé en apprendre plus sur le kidnappeur.

Je n’ai pas du tout accroché à Webb : le type laid, égocentrique, à tendance sociopathe, accro au porno et aux jeunes filles pré pubères ne m’a absolument pas intéressé. Ni lui, ni Angela ou les autres ouailles de sa paroisse. J’ai suivi l’histoire, sans m’ennuyer mais on m’aurait dit de reposer le livre sans connaître la suite, cela ne m’aurait pas gêné outre-mesure.

J’avoue m’être demandée à plusieurs reprises si nous n’étions pas plus proches d’une farce que d’un roman noir. Les personnages sont quand même franchement caricaturaux : le garçon mal dans sa peau, mal dégrossi, qui passe ses journées à se branler devant du porno et a la mentalité d’un gamin de douze ans (et donc rêve de la fille de 14 ans). Alors oui, l’auteur américain accumule les éléments dramatiques : les meurtres, le deuil, mais le problème c’est que tout est trop lisse. Un fort sentiment de déjà vu. Rien de neuf. Et où Jake Hinkson pousse pour moi le bouchon trop loin, c’est à l’arrivée de la fameuse mère du shérif et de sa clique à l’hôpital, venue descendre le pauvre Webb, coincé dans son lit! J’ai immédiatement pensé à la Mère Dalton ou la mère des trois frangins idiots dans The Goonies. On n’y croit pas une seconde. Trop de clichés. Le too much finit par rendre totalement improbable l’histoire.

Pourtant l’idée de départ me plaisait beaucoup et comme je l’ai lu ailleurs (un internaute malin), j’aurais aimé voir ce point de départ traité par un autre écrivain. Un écrivain qui aurait été plus dans la noirceur, dans la profondeur au lieu de traiter l’histoire comme une mésaventure drôle et légère. Forcément, si vous confiez la réalisation à Tarantino, on obtiendra peut-être ces scènes tournées comme une tragi-comédie. Genre dont j’avoue ne pas être fan.

J’ai pourtant lu des critiques dithyrambiques au sujet de ce roman, les gens étaient totalement pris par l’histoire et ont dévoré les 250 pages du roman. Certains y ont vu du Tarantino, d’autres du Cohen. Moi non, on est très très loin de Brother, where art’thou ou Fargo.  Moi qui aime les personnages de losers, celui-ci est tout sauf aimable. Je lui préfère nettement le personnage phare du roman de Nothomb, Hygiène et Assassin, pédant et misanthrope mais intéressant dans sa démesure et sa méchanceté.

Après, je dois reconnaître à Hinkson son talent pour décrire parfaitement l’hypocrisie de l’église, ici Baptiste. Pour l’histoire de l’aumônier qui se tape une gamine de seize ans, le scandale est faible comparé aux vrais ignominies qui secouent régulièrement les églises américaines (liaisons adultérines, liaisons homosexuelles, détournement d’argent, etc. et que dire des Prêtes pédophiles).  Rien de neuf au pays de l’Oncle Sam pour moi. J’ai, je l’avoue, bien aimé le dernier chapitre où Webb a fini de raconter son histoire et les deux hommes se font face. Là, j’ai retrouvé la noirceur que je cherchais. Mais pour moi, c’était un peu trop tard.

J’ai hâte de vous lire pour comprendre ce qui vous a tant plu chez lui.

♥♥♥♥♥

Editions Gallmeister, trad.Sophie Aslanides, Neonoir, 237 pages

10 ans gallmeister challenge

20 thoughts on “L’enfer de Church Street

  1. Sirop! Tes mots ont le don de refroidir mon ardeur! Du coup, il vient de passer dans le bas de ma PÀL! Je m’y frotterai sans doute un de ces jours.
    Nous avons parfois nos divergences (dont le plus notoire étant « Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman »!). Mais sur ce coup, je pense te rejoindre.
    Après avoir lu tes mots, je doute que le roman de Jake Hinkson me plaise. Comme toi, je dois m’attacher au(x) personnage(s). (Tu sais que je suis collée fort contre John Books?!). Là, ça risque de ne pas le faire du tout! Trop de clichés, trop de «lissitude».
    Un deux coeurs pour un Gallmeister… Je ne pensais jamais voir ça ici! Comme quoi tu ne cessera jamais de m’étonner!

  2. Moi aussi je ne pensais pas me retrouver dans cette situation ! Surtout en lisant sur FB les messages de lecteurs totalement emballés ! Bon, est-ce que passer de Rash à Hinkson était une bonne idée ?! J’adore ton expression « sirop » ! Tu peux lire d’autres avis plus positifs mais j’ai eu beau traîner un peu ma lecture rien n’y a fait. J’ai quand même trouvé en cherchant d’autres avis mitigés, un proche de moi. Mais bon j’ai encore Cry Father à lire et là je suis certaine de passer un bon moment

  3. Il y a clairement un coté farce et un coté très caricatural dans le personnage de Webb, mais si l’on accepte ces choix de l’auteur (ce que j’ai fait 🙂 ), on peux passer un bon moment de lecture (ce que j’ai fait 🙂 ).

    1. Oui, mais je ne peux pas appeler ça un « roman noir » cynisme et farce ne sont pas pour moi la même chose ! Mais je comprends, quand je vois sur le groupe G. sur FB, tout le monde a adoré mais moi je ne me suis simplement jamais intéressée au personnage que j’ai trouvé trop caricatural (comme les autres p.) or j’ai besoin d’un minimum de profondeur, Limonov est un vrai s… mais il en reste passionnant alors que Webb m’a gonflé 😉 Mais ravie que tu aies aimé !

  4. Ce roman et ses copains neo noir n’étaient pas dans mes priorités de lecture, donc ça va. En revanche je sors de Rêves arctiques, pas un truc neuf (une réédition 2014 de chez Gallmeister) et ça confirme que je préfère la non fiction avec plein de paysages, de bestioles (d’humains aussi) et un zeste d’écologie. Bon, je dois me coller au billet, ce qui n’est pas toujours le plus facile. Et j’ai encore deux Gallmeister sur mes étagères de PAL!

    1. Hâte de te lire alors ! Tu me fais penser à Chinouk qui adore aussi ce genre de récits ! Ici, Gallmeister change de registre avec le Neonoir mais j’en ai lu deux autres que j’ai beaucoup aimés ..
      Honnêtement, j’ignore si tu accrocherais à celui-ci …C’est une farce avec de grosses ficelles ..

  5. bon , ben voilà, c’est dit et bien dit, donc une lecture qu’on n’a pas besoin de faire, somme toute ça me va très bien , surtout après un billet qui détaille bien le pourquoi du désintérêt de ce roman

    1. Oh merci Luocine ! Tu me fais rire, j’ai l’impression d’avoir totalement démonté le bouquin – disons qu’étant habituée à du très bon, j’ai trouvé la chute encore plus dure ! Mais Jérôme a beaucoup aimé et Léa aussi .. donc …

  6. Déception donc. Je ferai mon article demain je suis plus enthousiaste pour ce texte « minimaliste » qui monte crescendo pour nous « bousculer ».

  7. Il a deux types de romans dans la collection Neo Noir : d’un côté Pike, Frank Sinatra qui mélange humour noir, personnages attachants à une histoire très sombre et de l’autre L’Enfer de Church Street, Corrosion où l’histoire est sombre et les personnages profondément antipathiques ^^ Donc on peut parfaitement adorer la première catégorie sans aimer la deuxième 🙂

      1. oh no souci ! Je n’en ai vu aucune 🙂
        si tu savais le nombre que je fais (c’est normal quand on se concentre sur le fond en premier et non la forme) moi je corrige souvent des fautes même après la parution de mes billets 😉

        tant mieux ! bon il me manque Execution à Victory .. tu l’as lu??? je serais curieuse de connaître ton avis !

    1. Je ne suis pas d’accord avec ton interprétation de mon ressenti (suis-je claire ? 😉 ), enfin disons que tu n’as pas saisi ma chronique : d’ailleurs je ne classe pas Pike et Frank S. comme un roman avec des personnages « attachants », les personnages ne sont pas très sympas, ni dans Frank S. d’ailleurs – La plupart sont même tout à fait antipathiques !

      Et ce n’est pas mon souci, d’ailleurs je le dis dans mon billet : Limonov, le type d’H et A.. il y a de superbes méchants dans la littérature que j’aime beaucoup ! Le personnage peut cumuler tous les vices possibles, ce n’est pas mon souci : ici, le problème vient de l’auteur, il grossit les traits de tous les personnages, dont la mère du shériff. Ce que je lui reproche en fait, c’est ce côté « too much » (trop Tarantino si on pouvait comparer au cinéma…)

      J’aime le genre Noir, mais ici il le transforme en « farce » et là je n’ai pas accroché. Ces personnages sont pour moi trop caricaturaux pour gagner en épaisseur, donc en réalité. Or le Noir n’a pas pour but d’effacer toute personnalité mais simplement de faire un portrait d’une société gangrénée, violente….
      Bref, je ne cherche pas de personnages « attachants » mais de personnes avec un fond or ici ils sont tout bonnement trop « caricaturaux » 😉

    1. Alors fonce ! après tu verras vers quel côté tu penches : ceux qui ont adoré comme Léa ou Jérôme, ou tu seras une des rares à être restée sur le bord de la route comme moi 😉

  8. Ah zut! Moi j’ai beaucoup aimé mais en lisant ton billet je comprends ce qui ne t’a pas plu dans ce livre…
    Mais tu lui mets quand même 5 coeurs, tu es généreuse ^^

    1. tu as aimé ? tant mieux ! Il vaut mieux toujours souhaiter cela à un livre 😉 Je ne lui mets pas cinq coeurs, mais deux (les autres sont normalement en gris très clair) mais l’histoire de départ me plaisait beaucoup quand même (comme la toute fin) 😉

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