La ferme africaine

Out of Africa. Difficile d’entamer la lecture de ce livre sans penser à l’adaptation cinématographique de Sydney Pollack ! Paru en 1937, le livre fut publié en français chez Gallimard en 1942. Et que dire ! Sinon que la traduction est sublime, et sans doute fidèle au talent narratif de la romancière danoise. J’ai découvert avec Karen Blixen ma première romancière de nature writing. Sa description de l’Afrique, surtout dans la première partie du livre est impressionnante. J’ai vu les montagnes bleues, j’ai vu ces montagnes se déplacer, j’ai senti le vent s’engouffrer dans les champs de blés, j’ai senti l’odeur des caféiers prêts à être récoltés, j’ai senti l’odeur de l’Afrique.

Karen Blixen est une conteuse,une poétesse et même si aujourd’hui, on peut remettre en cause le contexte (une colonie, elle parle des « Nègres »),ce roman n’en est pas un : c’est un récit, celui de sa vie dans cette ferme dans la vallée du Ngong. Un témoignage impressionnant sur une époque révolue.

Je n’avais jamais lu La ferme africaine, mais lorsque j’ai croisé cette édition Folio (2004) dans une boutique de livres d’occasion, j’ai su qu’il était temps pour moi de m’envoler vers ce continent magnifique. Karen Blixen est une femme moderne, elle ne cherche jamais à dédouaner sa position de supériorité, la Baronne Blixen règne en maîtresse sur cette terre, souvent infertile. A son service des dizaines d’indigènes, de l’autre côté de la rivière, la réserve des Masaïs, chassés de leurs terres, toujours aussi fiers et hostiles. Karen Blixen ne ferme jamais les yeux sur sa condition de colons : elle n’éprouve aucune difficulté à dire que les Blancs ont chassé de leurs terres ces peuplades, certaines nomades, sédentarisées par la contrainte et ne cache pas l’esclavage qui a disséminé certaines ethnies, comme les Kikuyus qui sont ses plus fidèles serviteurs avec les Somalis. Karen Blixen a adoré la chasse, elle a organisé et participé à des safaris, elle n’hésitait pas à une seconde à aller tuer des lions, à la demande des Masaïs quand ceux-là devenaient trop nombreux. Elle tue un chat sauvage réfugié dans un arbre et pense déjà à sa fourrure, idem pour les autres animaux qu’elle dépèce sans sourciller. Mais les années passent, l’Afrique déteint sur elle et peu à peu,elle s’éloigne de la chasse. Ne reprend le fusil que lorsqu’on l’exige. Elle croise le regard d’une girafe ou d’un buffle et décrit le profond respect qu’elle a pour ces animaux. Sa vision du monde change. Comme sa vision sur les hommes et femmes de ce continent.

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Dans la première partie du livre, Karen Blixen raconte en détail la vie de la ferme, rythmée par les saisons, et la sécheresse qui va bientôt endetter la Baronne, mais surtout elle décrit la vie quotidienne interrompue par les accidents, les décès. Karen est le médecin local, celle qui négocie, qui dirige. Elle raconte l’accident de chasse à la ferme lorsqu’un enfant tue et blesse par accident d’autres enfants kikuyus et les tractations sans fin (le nombre de vaches pour réparer les torts). Karen Blixen se transforme en ethnologue, elle décrit avec précision la manière dont les kikuyus règlent leurs affaires par des tractations sans fin. Karen Blixen dissèque les différences qui opposent nos cultures. Elle décrit avec précision et humour ces différences. La manière dont les Africains envisagent la vie, la mort. Ils ont peur d’un cadavre mais ne craignent pas la mort. Il la regarde souvent s’égosiller et se fatiguer, comme l’Occidentale qu’elle est, alors qu’eux ne conçoivent pas être dans l’urgence. Elle raconte leurs craintes, leurs croyances mais aussi leur mode de vie, la polygamie, le rôle de la femme, chez les Kikuys ou chez les femmes somalies. C’est passionnant !

Il fallait être des filles de guerriers pour se tirer comme elles le font, avec grâce et avec courage, des embûches de rites compliqués. Le beurre ne fondra pas dans leur bouche, elles n’auront point de cesse qu’elles n’aient bu le sang de leurs adversaires (p.238)

Et puis les passages de ces amis à la ferme, ces moments où elle peut échanger avec eux de littérature (elle écrit mais lit énormément), d’histoire et d’actualités (elle est arrivée en 1914). Et puis lorsqu’un d’eux l’emmène, elle peut admirer ce continent dont elle est tombée éperdument amoureuse. Et l’Afrique qui s’étend, encore plus majestueuse. Blixen est un génie dans l’art de mettre des mots sur l’immense beauté de continent. L’une des premières romancières de nature writing et je ne le savais pas ! La description de ces montagnes, des ces vallées, de ces troupeaux de buffles, de girafes. Tout y est. Voir d’en haut est la seule manière de voir les choses (l’histoire de la vache surnommée « Cuiller » en est l’exemple).

Dans la deuxième partie, qui tient encore plus du récit,  » Notes d’une émigrante « , comme d’un journal de bord – elle livre ses pensées et y raconte des anecdotes, souvent l’histoire d’enfants kikuyus comme celui épileptique qu’elle a pris sous son aile ou le petit garçon kikuyu sourd et muet. Mais elle s’attache aussi à décrire certains travailleurs de la ferme, comme le soudeur indien Pooran Singh (et on apprend ainsi au passage la forte présence des Indous au Kenya).  Karen Blixen livre ses réflexions, comme sur le transport de ces girafes vers un zoo pour Hambourg. La Baronne n’a jamais tué d’éléphants (du moins le dit-elle) mais elle aura tué probablement une bonne centaine de lions. Epoque et temps différents. Peu de temps avant son départ en 1931, elle reconnait quelques erreurs dont celle d’avoir rasé le seul bois pour y agrandir sa plantation de café. Elle raconte ses nombreux échecs (l’élevage de vaches, faire pousser du lin, le croisement d’un buffle et d’une vache) et ses succès (ce lac artificiel qui vit venir des centaines d’oiseaux, souvent migrateurs, échassiers, …).

Et puis en filigrane, il y a ses amis qui viennent la voir et s’envolent comme tous ces oiseaux de passage, on peut deviner que l’un de ses deux amis très proches, est sans doute plus que cela, mais jamais elle ne s’étend sur le sujet. Il s’agit de Denys Finch Hatton, aujourd’hui reconnu comme son grand amour. C’est de leur passion commune pour ce continent dont elle souhaite se confier. L’Afrique le retiendra à jamais. Karen lui offrira le plus beau des lieux comme sépulture.

Et puis, il y a la fin inéluctable, endettée, elle est obligée de vendre ses terres. Elle songe alors à tuer ses magnifiques chiens et ses chevaux ! Fort heureusement, une amie anglaise lui rachète ses meubles et prend ses animaux sous son aile. Etrange femme que cette Blixen,qui peut d’une page à l’autre, vous attendrir ou vous faire frémir ! Elle possède cette dureté des femmes qui doivent assumer seule la direction d’une ferme, une Danoise à la morale parfois stricte (probablement l’éducation des Protestants calvinistes) et puis la seconde d’après elle s’effondre après avoir mis un terme aux souffrances d’un iguane, attaqué par un coq. Elle regarde le monde sans oeillères, elle voit bien les ravages du colonialisme et juge sans ciller le rôle des Eglises (ici deux missions, des français Catholiques et des Protestants Ecossais).

Moi qui adore depuis toute petite les Masaï, quand elle décrit leurs pas graciles, leurs corps longilignes, leurs bijoux, leurs chants et leurs sauts, je suis comblée.

Lorsque les Masaïs entrèrent, la danse s’arrêta instantanément. Il y avait en tout une douzaine de Masaïs, tous de jeunes guerriers. (..) Ils étaient complètement nus et ne portaient que leurs armes, leurs bijoux et leurs coiffures. L’un d’eux était même casqué de la peau de lion qui est la coiffure de combat. Leurs jambes étaient sillonnées de raies rouges verticales entre le genou et le talon ; on aurait dit du sang qui coulait d’une blessure.  Raides, la tête rejetée en arrière, les Masaïs paraissaient aussi déterminés que méprisants. Leur attitude était autant celle de conquérants que de prisonniers indomptés.

Entre un récit détaillé sur une époque révolue, des ethnies à la croisée des chemins et son amour indicible pour un continent encore méconnu, Karen Blixen m’a totalement emporté ! Je n’ai pas reposé ce livre du week-end.  512 pages de bonheur.

Le temps a passé, nos visions sont forcément différentes, mais pour son époque, Karen Blixen était déjà résolument moderne et il en reste le plus beau témoignage jamais lu sur l’Afrique. Mais pourquoi ne l’ai-je donc pas lu plus tôt 😉

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♥♥♥♥♥

Den afrikanske Farm, La ferme africaine, trad. Yvonne Manceron, Gallimard, Folio, 512 pages

16 thoughts on “La ferme africaine

  1. oh lala que tu me donnes envie !
    Comme je te disais sur FB j’ai vu le film un nombre incalculable de fois ( Robert Redford me perdra).
    j’ai ce livre dans ma pal depuis très, très longtemps et même si je le mets en haut de la PAL regulierement je n’ai jamais osé l’en sortir, mais la tu ma convaincu, si je m’écoutais il serait ma prochaine lecture, mais non, encore un peu de patience et promis cet été je retrouverai cette ferme africaine.

    1. alors là, si j’étais certaine que quelqu’un avait lu ce récit, c’était bien toi !
      Bon, oui j’avoue que dans ce film, Redford est évidemment très attirant ! Mais on comprend encore mieux en lisant le livre !
      Toi qui adore les récits, les grands paysages, bref oui il est temps de le remonter dans ta pile à lire !

    1. Oh oui, là je t’encourage vivement à sauter le pas ! Entre un style magnifique, une prose incroyable, une traduction impeccable et un récit précis, détaillé mais aussi joyeux et réaliste, bref tout pour te plaire !
      ps : si c’est pas de la vente, ça 😉

    1. Il faudra t’expliquer avec Chinouk et Keisha pour le film 😉
      Sinon, ravie de pouvoir partager mon coup de coeur ! comme quoi les classiques ont du bon parfois !

  2. Présenté d’même, je ne peux pas passer à côté. Quelle bonne idée de remettre ce roman de l’avant. Je me doutait qu’il était riche, mais pas à ce point. Merci, miss!

  3. Je m’étais jeté dessus, après la sortie du film, c’était une double rencontre, parfaite de A à Z. Pour une fois un film avait réussi à sublimer un livre…

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