La chambre des officiers

C’est par un total concours de circonstances que j’ai lu le roman de Marc Dugain le jour de la célébration des cent ans de la bataille de Verdun. J’avais inscrit ce roman dans mon programme de lecture hivernal (je m’y tiens!). J’ai toujours entendu parler de son roman comme d’un classique mais j’avais oublié que j’allais passer presque cinq années en compagnie d’Adrien, une gueule cassée.

Lorsque la guerre de 14 éclate, Adrien, comme tous les jeunes hommes de son village s’engage. Il monte à Paris, accompagné par un ami qui a la frousse, mais les anciens les ont rassurés : la guerre ne durera pas plus d’une saison et on en aura fini de ces Boches et Adrien sera de retour chez lui pour le ramassage des champignons ! Adrien est est lieutenant du génie. Officier grâce à ses études supérieures, il se retrouve loin des champs de bataille. On lui confie alors une mission de reconnaissance avec deux autres soldats sur les bords de la Meuse. Adrien n’a encore jamais croisé l’ennemi même s’il sait qu’il se rapproche. Adrien a la foi, il sait qu’il survivra à cette de guerre, il y pense lorsqu’un éclat d’obus vient le faucher. A son réveil, Adrien est perdu. Les pieds et mains sanglés dans un lit d’hôpital, il tente de communiquer avec deux médecins qui avouent leur inquiétude face à un cas « pareil ». Adrien réalise alors qu’il n’a plus ni dents, ni palais, ni mâchoire.  Il ne peut plus parler. Adrien est transporté au Val-de-Grâce où, il ne le sait pas, il va séjourner cinq ans dans la chambre des officiers. Une pièce vide à son arrivée, mais il sera bientôt rejoint par des dizaines d’hommes (en bas, où sont pris en charge les simples soldats, on en compte des centaines).

La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d’hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat. C’est cette guerre-là que je n’ai pas connue.

On y a enlevé les miroirs mais on laisse les jolies infirmières y travailler, car elles ne risquent pas de fricoter avec ces montres sans visage. Adrien cache la vérité à ses parents, il a été blessé à l’omoplate. Le jeune homme va faire preuve d’une force incroyable. Il va nouer des amitiés avec plusieurs officiers, l’un gravement brûlé au visage, le pilote Weil, qui se demande si sa confession juive explique l’absence de visite de son unité et puis l’ami Breton, catholique pratiquant, toujours sérieux, propriétaire d’un château. Les hommes vont bientôt faire la connaissance de Marguerite, une des rares femmes « gueule cassée ». Infirmière, elle avait accepter, malgré les risques, d’aller au plus près des combats. Un obus viendra lui défigurer une partie du visage. La jeune femme, maintenue à l’écart, réussira à rejoindre les trois amis pour de longues parties de belote. Adrien, comme ses amis, va subir de nombreuses tentatives de greffes. Il le dit lui-même : on doit à ces gueules cassées d’énormes progrès en matière de greffe de peau, à l’époque, on ne greffait qu’avec de la peau de porc, de veau (je vous épargne les détails) et de reconstruction du visage.

Je ne le cache pas : certains passages sont très difficiles à lire – surtout si, comme moi, vous êtes sensible à ces descriptions de visages sans nez, sans bouche, de ces malheureuses tentatives de greffes dont la majorité échoue. Les hommes souffrent, en silence. Certains préfèrent mourir que de présenter ce visage à leurs familles. Mais Adrien et ses amis se jurent d’accueillir et de soutenir les nouveaux venus. Les jours, les semaines, les mois puis les années passent et Adrien repousse sans cesse l’échéance. Il se masque le bas du visage, continue de tenir sa famille éloignée. On lui installe un « palais » mobile qui lui permet de parler à nouveau, et un appareil dentaire mais pour le reste, pas grand espoir.

Mais le talent de Marc Dugain, c’est de faire de cette histoire tragique, un histoire sublime, émouvante, drôle aussi (notre seule arme face à la mort et au désespoir) et que de ces cinq longues années, peut naître des amitiés incroyables et que des blessures la grâce peut émerger. J’ai laissé Adrien, et ses amis, reprendre peu à peu leur vie, à nouveau rattrapée la sale guerre mais jamais défaitiste. Marc Dugain mérite amplement toutes les louages à l’égard de son roman.

 

♥♥♥♥♥

Editions Pocket, 171 pages,  (1999)

12 thoughts on “La chambre des officiers

  1. Brrrr, oui, mais comme dugain est un auteur qui me plait beaucoup, un jour peut être je le lirai (c’est comme Johnny s’en va-t-en guerre, je me disais, jamais je ne pourrais voir ce film, hé bien, c’est un film absolument magnifique!)

  2. Je n’ai jamais lu Marc Dugain… Ça me semble un très bon bouquin pour le découvrir. Je note, mais pour plus tard. Et bravo: tu t’en tiens à ton programme! Je suis fière de toi! Bise

    1. Ah merci ! Oui, je ne pioche que dans ma PàL et pour l’instant, je fais de bonnes découvertes !
      Marc Dugain, je le connais via L’Avenue des Géants, un tout autre genre de livres, mais c’est un très bon auteur, j’aime beaucoup son style et ce livre te plaira beaucoup. Plein d’humanité.

    1. Oui, le sujet est difficile mais à part le début (où il se réveille), ensuite c’est plus centré sur ses amis, leurs espoirs, leurs attentes et en plus, il finit bien !

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