Body

février 22, 2016
Body

Fidèle à mon programme de lecture hivernale, je me suis donc lancée dans Body, le roman signé d’Harry Crews. Le romancier américain embarque ses lecteurs à Miami, dans un complexe hôtelier digne de ce nom, où va se jouer la plus grande compétition au monde de bodybuilding, Madame et Monsieur Univers (Cosmos). Les candidats, accompagnés de leurs entraineurs débarquent par dizaines et prennent possession de l’ensemble hôtelier, pour le plus grand plaisir du directeur, un fan de la première heure, et de Julian, l’un de ses agents, amoureux de ces corps sublimes (chacun voit midi à sa porte). Un concours improvisé se tient au bord de la piscine où Shereel, une candidate sérieuse au trône vient se prélasser avec son coach. Shereel sait que le grand jour approche et voit son équilibre bouleversé lorsque sa famille de ploucs débarque de Georgie.

Harry Crewes possède un don : me fait rire jusqu’à pleurer ! Car la magie de Crews est celle de vous faire rire le premiers tiers du roman pour peu à peu vous harponner et vous accrocher à lui jusqu’au final explosif et noir comme du charbon. On passe de la comédie à la tragédie en un temps record.

Elle s’appelait Shereel Dupont, ce qui n’était pas son vrai nom. Trois mois qu’elle n’avait pas eu ses règles, mais elle n’était pas enceinte. Non, c’était mieux et pire que ça. C’était la faute au body-building…

Harry Crews est né en Georgie en 1935 et connut une enfance misérable et violente. Il s’engage à l’âge de 17 ans pour les Marines et se prend de passion pour la littérature. De retour sur le sol des vaches, il s’inscrit à l’université avant de filer faire le tour du pays en moto. Il enseigne l’anglais pendant une vingtaine d’années avant d’être publié. Crews parle ici en connaissance de cause, il grossit les traits, pousse la machine un peu loin – oui et non. Quand on voit aujourd’hui les candidats à la Maison Blanche, on sait que l’Amérique aime les excès. En tout genre.

Sa galerie de personnages est cocasse : entre ce directeur de complexes hôtelier, à la moumoute vivante (et fan de Donald Trump, on ne l’invente pas! Il passe son temps à le citer, le roman date de 1990), en passant par ces fous de bodybuilders, prêts à se piquer à n’importe quoi pour remporter un concours ou au contraire à se contenter de 10ml d’eau et d’une laitue pour seul repas, jusqu’à ces « ploucs » qui battent les records de stupidité et de cruauté. Le résultat est gratiné 🙂 Ses portraits sont souvent fait au vitriol et pas de pitié ici pour les personnes de sexe faible. Tout le monde y passe. Il m’est impossible de ne pas citer un ou deux passages :

Comme tous les participants au Cosmos, le malheureux devait se sustenter chaque jour d’une boite de thon noyée dans du jus de citron, de trois branches de céleri et d’un sachet de vitamines déterminé à traquer le moindre résidu de graisse susceptible de parasiter la couche de muscles habillant son corps, acharné à garder à chaque striure musculaire une nudité écorchée qui le faisait ressembler à un écureuil dépecé. Et c’était probablement la force qu’il devait avoir : celle d’un écureuil dépecé.

Mais qu’en était-il des bodybuilders féminins ? Encore une fois personne ne savait. Tout le monde avait cru tenir la réponse en la personne de Rachel McLish. Elle était musclée, remarquablement proportionnée, mais on pouvait quand même lui demander de passer une robe et la présenter à papa-maman. Or, peu de temps après le règne de McLish, vous aviez beau essayer d’habiller en femme une championne, vous pouviez toujours courir pour la présenter à la famille, parce que vous aviez l’air de vous balader avec un travelo balèze au bras.

Mais cette tragi-comédie n’en reste pas moins tragique, et du rire on passe à la tristesse : Shereel va-t-elle remporter le titre ? Cette Marvella et ses soeurs (ne manque que Cruella) vont-elles l’empêcher de montrer sur le trône ? Ou le problème viendra-t-il de sa famille? Son père, Alphonse (Fonz), truand local et de ses frères, Turnet et Moteur ? Les deux gars les plus stupides dont l’un se rase le corps pour ressembler à ces bodybuilders. Et que dire de l’ex-fiancé de Dorothy (Shereel) revenu totalement frappa dingue du Vietnam? Prêt à saucissonner quiconque se mettra entre lui et sa chérie ? Et la mère et la soeur, toutes deux grassouillettes, les mains toujours dans la bouffe, les doigts graisseux des poulets frits qu’elles s’envoient à longueur de journée ? Elles découvrent soudainement le luxe (d’un kitsch horrible, telle la suite nuptiale) et tentent de tenir à carreau les mâles de leur famille. Avec Harry Crews, on va loin mais  le romancier n’est pas une brute et la tendresse n’est pas non plus absente. Et le final, explosif !

Harry Crews est décédé en 2012. Il avait joué au cinéma dans le film de Sean Penn, The Indian Runner. Penn avait eu raison de l’engager, ce type avait une vraie « gueule de cinéma », vous ne trouvez pas ?

HarryCrewsb

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »]Gallimard, trad. Philippe Rouard, 320 pages, sorti en Poche chez Folio [/highlight]

15 commentaires
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15 commentaires

Gabriel février 22, 2016 - 2:24

Je ne m’imaginais pas trouver chez toi un livre sur les bodybuilders 😉 Ça l’air particulier la façon dont c’est traité. Bon le sujet ne m’intéresse pas vraiment mais je me demandais si l’auteur n’en faisait pas trop? Les personnages aussi caricaturés… J’ai été voir et il en a écrit pas mal de livres. Beaucoup ont été traduits. C’était ton premier de lui?

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Electra février 22, 2016 - 10:45

Oui c’est mon premier – oui les traits sont grossis (et aujourd’hui, à l’ère du politiquement correct, ça ne passerait sans doute pas) mais l’auteur a grandi en Georgie et ayant habité dans le Tennessee, il n’ a pas tout faux !
Par contre, j’ai appris pas mal de choses sur le bodybuilding ! Ainsi, il y a ceux qui choisissent les stéroïdes et les autres qui obtiennent ce corps à force d’exercice, de musculation et d’un régime draconien. Je me suis bien amusée mais le talent de Crews c’est de basculer ensuite vers quelque chose de plus tragique, sérieux.

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keisha février 22, 2016 - 9:17

Je ne connais absolument pas! Mais je sens que ça pourrait coller entre lui et moi (déjanté comme Hiaasen?)
Hé, tu sais, je me suis inscrite à des cours de muscu, mais c’est juste pour maintenir ce qui existe encore;.. Pas pour ressembler à ces créatures… ^_^

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Electra février 22, 2016 - 10:46

Hiassen est un optimiste alors que Crews .. un vrai pessimiste mais oui j’ai ri comme dans Hiassen (dans la première partie, la seconde moins car la tension monte..) – je pense que ça pourrait te plaire car tu aimes le côté déjanté.
Pour les cours de muscu, je te crois hein ! Bon chacun ses goûts, mais en cherchant une photo, j’ai vu des femmes musclées comme Schwarzi, impressionnant!

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quaidesproses février 22, 2016 - 10:35

Je dois avouer avoir savouré cette chronique, et les extraits sont tentants, mais le sujet… beaucoup moins. Même si le livre parait complètement fou, autant hilarant que dramatique.
Cet article me rappelle aussi que ce serait bien que j’aille dans une salle de sport….

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Electra février 22, 2016 - 10:47

Merci ! J’aime bien qu’on savoure mes chroniques ! T’inquiète, je ne crois pas que ce roman soit fait pour toi mais moi aussi, il faut que je me remette à courir (la muscu m’intéresse moins) !

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quaidesproses février 23, 2016 - 8:56

La muscu ne m’intéresse pas du tout moi non plus, mais « sportiver » dans une salle – soit, avec des gens, je crois que ça boosterai ma motivation. Seule, au bout de 4 jours, ma flemme revient : « ouais, non, demain… »

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Jerome février 22, 2016 - 12:22

Crews est un de mes auteurs cultes ! (et je parie que ça ne t’étonnera pas 😉 ). Le chanteur de gospel reste mon roman préféré.

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Electra février 22, 2016 - 2:51

Ah je m’en doutais ! Et je comprends pourquoi, son portrait à l’acide m’a fait bien rire ! Je sais que c’est tout sauf politiquement correct, mais entre nous, il ne se trompe pas : ils existent bien 😉

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Marie-Claude février 23, 2016 - 12:22

Ah! Ça me fait drôlement plaisir de voir Harry Crews ici! Une auteur que j’apprécie pour sa noirceur et ses personnages trash. Il a y, dans certains de ses roman, un côté freak show qui me passionne. Ça me donne drôlement envie de le relire. Très belle chronique, avec des extraits son très bien choisis. Chapeau!

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Electra février 23, 2016 - 8:47

De rien ! Oui, tu décris bien ses romans, ce qui peut effrayer certains mais au final c’est plutôt jouissif !

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Jean-Marc février 23, 2016 - 9:58

Si tu en as l’occasion, son autobiographie « des mules et des hommes » est très éclairante sur son œuvre. Et absolument passionnante.

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Electra février 23, 2016 - 5:56

J’en ai entendu parler, et je serais très curieuse de la lire ! Je vais de ce pas voir si elle est à la BM. Merci !

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Océane février 23, 2016 - 7:10

Le titre est allé directement dans ma liste après lecture de ta revue ^^ C’est en effet un sacré personnage cet auteur, et son roman est un ovni qui m’intrigue et m’attire ! au plaisir de le découvrir vite !

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Electra février 23, 2016 - 10:33

Oh génial ! Je suis ravie de voir que cet auteur t’intéresse, sa vie était apparemment aussi folle que ses romans. J’ai très envie de lire ses autres titres !

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