Battues

Il me tardait de lire ce livre. Je m’étais fait le pari, un peu simpliste, de le dénicher en librairie. Antonin Varenne ayant déjà eu les éloges de la presse avec ses précédents romans, Fakirs ou Trois mille chevaux vapeur, pour ne citer qu’eux. J’ignore si c’est du à la maison d’éditions, Écorce, peu connue mais impossible de mettre la main dessus. Fort heureusement, le Père Noël aura eu pitié de moi. Et je l’ai inscrit en pôle position pour mon programme de lecture hivernal. Pas de regret ! Me voilà avalée par les forêts limousines.

Varenne a choisi une approche particulière pour ce roman : un seul lieu, et plusieurs unités de temps. Chaque chapitre début avec des repères chronologiques (ex du chapitre 9 : « Vingt ans après l’accident, neuf jours après le premier cadavre, quinze heures après la fusillade »).

BATTUES Varenne

L’unité de lieu : la ville de R. C’est une petite ville nichée dans les forêts, comme tant d’autres. Elle a subi la crise. Tout le monde se connaît. Rémi Parrot y est garde-chasse. Il vit sur une parcelle de terre, nommée la Terre Noire, seule héritage de sa famille. L’ensemble des terres a été vendue aux Courbier et Messenet, les deux familles notables qui se font la guerre depuis des siècles. Exploitants forestiers, les Courbier et Messenet dirigent la plupart des commerces. Michèle Messenet, la fille est de retour en ville. Le retour de l’ex-petite amie de Rémi coïncide avec la disparition étrange d’une autre garde-forestier, ami de Rémi, Philippe Mazenas. Rémi inquiet, fini par alerter les gendarmes. Une battue est organisée, mais est interrompue par un autre évènement : une battue de chasse prévue de longue date. Rémi continue de chercher. Le jeune homme a construit à l’aide d’un ami, sa cabane et vit en ermite sur sa parcelle de terre. Vingt ans auparavant, Rémi a été défiguré. Le lecteur ignore comment et pourquoi mais le découvre en voyant les réactions des gendarmes qui évitent de croiser son regard. Antonin Varenne nous invite à un jeu de piste, à un puzzle. A nous lecteur, de remettre chaque pièce en place.

Les hommes laissèrent les distances se creuser entre eux et commencèrent à marcher d’un pas plus long et rapide. La pente dans le dos et n’y croyant plus vraiment, ils accéléraient naturellement, distançant Rémi qui continua à s’user les yeux sur le moindre morceau de terre, la moindre tache de couleur aperçue. Il pensait à Philippe, roulé dans un tas de feuilles mortes, sur un humus pourrissant, à quelques mètres de lui, peut-être, et lui revenait le souvenir de l’odeur du sang qui se mélangeait à celle de la prairie fauchée ; la douleur qui le ramenait à la conscience en des chocs déments ; la folie des secondes, coincé sous la ferraille. Il avait attendu, comme Philippe, peut-être, un il fiché au ciel, se demandant si quelqu’un allait lui venir en aide ou s’il allait crever ici.

Mais Rémi et son ami n’abandonnent pas les recherches et ce dernier finit par retrouver la dépouille de Philippe au fond d’une mine abandonnée dans la forêt. Cette découverte va déclencher des évènements en cascade et faire remonter, avec le retour de Michèle, de vieilles rancunes ancestrales. Le commandant Vanberten, chargé de l’enquête doit trouver la réponse entre ses anciens conflits, ces rancœurs tenaces et les mensonges qui lui sont fait lors des interrogatoires. Antonin Varenne alterne entre récit et interrogatoire. Même Rémi ment. Pourquoi ? Parce que l’histoire de cette ville, de cette vallée rend parfois impossible la vérité. La terre sait conserver les secrets. La forêt n’est pas ici un lieu de protection mais au contraire comme un lieu où la lumière n’entre pas, où les fantômes vivent. Un second cadavre fait bientôt son apparition.

Au fil des interrogatoires, le lecteur finit par remonter le temps et dénouer peu à peu les fils. J’ai ainsi compris  ce qui relie les uns aux autres, ce qui les éloigne. Il faut faire preuve de patience, mais en creusant la terre, ou exhumant au bon endroit, la vérité finit par émerger. Antonin Varenne a choisi ici de rester en France, dans la France profonde. Je suis loin de Trois mille chevaux vapeur mais tout aussi emballée ! Un thriller sombre mais passionnant. Je me suis attachée à Rémi, solitaire mais profondément humain. Faillible aussi. Vengeance ou justice ? Pourquoi est-il resté à R. ? Pourquoi Michèle qui a toujours haï cette ville est-elle revenue ?

Un roman qui m’a tenu en haleine, et passionné. Et toujours le style impeccable de Varenne, un taiseux lui aussi. Qui sait utiliser les mots comme il le faut, et un tantinet naturaliste ici avec la présence menaçante de la forêt.  Je ne regrette pas de l’avoir cherché aussi longtemps !

♥♥♥♥

Editions Ecorce, collection Territori, 280 pages

13 thoughts on “Battues

    1. Oui, je pense aussi. J’aime beaucoup son style, acéré mais fluide. Il maitrise très bien ce qu’il fait et en même temps, on a du thriller, du roman noir, la forêt et ses vieilles histoires .. bref, un très bon livre ! Malheureusement totalement passé inaperçu. La couverture et le livre en lui-même sont en plus très beaux.

  1. J’arrive totalement a comprendre pourquoi tu as été « passionnée » par ce livre. Néanmoins, je ne crois pas qu’il soit fait pour moi. Tu t’en doutes 😉
    Des bisous petite Electra !

    1. non pas fait, le titre ne me parle pas. Je le note et je vais aller voir ce qu’il en retourne. Enfin, quand je serai de retour chez moi. Demain, grosse journée avant de reprendre l’avion – hâte de pouvoir reprendre mon blog et voir les vôtres !

  2. Un auteur à découvrir donc, c’est fou le nombre de bons auteurs dont on parle peu alors que d’autres remplissent les colonnes des journaux .

    1. Oui. Il a fait parler de lui et puis bizarrement on l’a un peu oublié. Pourtant il a vraiment un style très agréable, fluide, et ses romans sont très variés.

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