Miscellanées

  1. Nettoyage de printemps

Un immense ménage s’imposait ! Ma pile à lire était devenue ingérable – elle envahissait mon appartement, mes étagères, mes placards… Des livres accumulés au fil des ans et qui dormaient comme la Belle au Bois Dormant. Après plusieurs échanges avec certains d’entre vous, j’ai compris qu’il fallait que je fasse du tri avant de finir écrasée par une pile de livres 😉  C’est au travail, lors d’un déjeuner, que j’ai échangé à ce sujet avec deux collègues amoureuses des livres, l’une en a absolument partout (certains dorment dans des cartons dans son garage depuis trois ans…) et dans tous ses placards – alors que mon autre collègue nous avouait n’avoir qu’une toute petite bibliothèque ! Une trentaine de livres au maximum ! Le choc, elle qui lit tout le temps. Mais voilà, elle emprunte les livres à la bibliothèque, une dizaine à chaque fois qu’elle lit puis elle les rend et repart avec les même nombre. Elle n’a chez elle que des livres auxquels elle tient beaucoup.

Son explication m’a fait penser à Marie-Claude, qui me confiait faire souvent des tours en librairie d’occasion pour revendre ses livres (à une vitesse telle qu’elle l’a regretté pour un livre que j’ai chroniqué!) et, si c’est elle ou Keisha qui a dit qu’on ne devrait garder que les livres qu’on a « envie de relire « .  Et là, j’ai eu un déclic : au boulot, ma belle !

nettoyage de printemps

J’ai profité de mes vacances pour trier mes livres, et les piles de livres se sont multipliées devant mes yeux, ébahis ! Au bout de deux heures (et de pourparlers avec moi-même), j’avais plus de cent livres à mes pieds. Mes questions : pour les livres lus, aurais-je envie de le relire ? Si la réponse est non, hop dans la pile, mais la plupart étaient des livres jamais lus qui prenaient la poussière, la plupart sont aujourd’hui disponibles en bibliothèque ou en Poche. Hop, dans la pile.

J’avais récupéré pas mal de livres brochés mais ils prennent une place folle, et j’avais depuis longtemps envie de virer mon imposante bibliothèque (une énorme Billy) par une moyenne et une autre plus petite dans ma chambre. Repérages faits en magasin. Le tri était donc le bienvenu !

Au total, 101 livres sont partis à Emmaüs (et un très beau sac que j’ai oublié de récupérer). L’ancienne bibliothèque est partie également, les deux nouvelles sont arrivées. Je privilégie les Poche et les belles éditions.

Comme le disait Keisha, difficile de revenir les mains vides d’Emmaüs – et bien, j’ai été très sérieuse (la dernière fois, j’étais revenue avec une vingtaine de livres) – ma résolution 2016 étant de vider ma PàL, hors de question de recommencer. J’ai quand même choisi 2 livres car j’avais besoin d’un petit remontant 😉

Le plus drôle ? Revenant à ma voiture, j’ai trouvé, par terre (il faisait grand soleil), un survivant ! Le cachotier est tombé d’un sac et m’attendait. J’ai craqué, il a rejoint ma bibli. Le signe que je devais le garder encore quelque temps.

Et pour ceux qui pensent que ma PàL a du redescendre à un tout petit chiffre, stop ! Oh non, figurez-vous qu’en comparant la liste des livres donnés et celle de ma PàL, les trois-quart manquaient à l’appel. Aujourd’hui, ma PàL compte aux environs de 170 livres. Mon objectif 2016 : lire environ 100 livres et ne garder que les gros coups de coeur (et ils sont encore nombreux les coquins).

Et vous, vous jouez aux écureuils et accumulez ou vous faites souvent un grand tri ? Moi j’aime le ménage de printemps, tous les ans, je me débarrasse de vêtements, d’objets et maintenant, de livres !

2. Les arrivées 

Après le nettoyage, je ne pouvais vous cacher mes derniers achats ou les derniers arrivés par des chemins dérobés !

Ceux qui me suivent sur IG ou FB savent que je suis partie passer cinq jours à Montpellier pour mon travail. Je ne connaissais pas du tout la ville. Le soleil était au rendez-vous et le vent aussi ! Je pourrais vous parler resto (Trinque Fougasse ♥ et Moutarde Wasabi ♥) mais je voulais parler de la librairie Sauramps.  J’y ai trainé ma collègue (qui est également une super amie qui connait ma passion des livres) et qui, si elle lit peu, aime néanmoins l’univers des livres. Et j’ai beaucoup aimé ! La librairie est un dédale de pièces avec des thèmes (polars, poésie, fiction américaine, etc.), et j’ai adoré m’y perdre. On y a passé au moins une heure, j’ai failli tout dévaliser mais ayant déjà pas mal craqué du slip, je me suis retenue. Au final, j’ai quand même embarqué deux livres parce qu’il est tout simplement impossible de repartir sans livre 🙂

Un instant de grâceJ’ai ainsi découvert la version originale des romans de Craig Johnson (Longmire ♣). J’ai failli tous les acheter et je remercie Léa qui m’a conseillé Sauramps 😉 La boucle est bouclée, mince, je n’ai pas fini ma phrase ! Donc en lisant les commentaires enjoués, j’ai craqué pour Père et fils de Larry Brown.

Par ailleurs, j’ai tenté ma chance à deux concours et j’ai gagné deux livres : Babelio avait organisé un concours pour la Saint-Valentin, il fallait choisir l’auteur d’on rêvait qu’il nous adressait une lettre d’amour, j’ignore pourquoi mais le fait d’avoir choisi Jim Harrison a du leur plaire ! On ne se refait pas. J’ai reçu Dernières nouvelles du Sud de Luis Sépulveda et Daniel Mordzinski.

Sinon, je remercie Virginie pour le livre de Clémence Boulouque, Un instant de grâce, consacré à une actrice que j’aime beaucoup Audrey Hepburn 🙂

Sinon, chez Emmaüs, j’ai déniché Haute Fidélité de Nick Hornby, la faute à Eva qui m’a conquise avec sa dernière chronique sur l’auteur britannique 😉  J’ai toujours entendu dire qu’il s’agissait de son meilleur livre, donc autant bien commencer. J’imagine que tout le monde connaît l’histoire de Rob, la trentaine, qui au lendemain d’une rupture amoureuse, contemple les bacs de son magasin de disco pop paumé dans une ruelle de Londres et va récapituler tous ses amours du premier au dernier en dressant un inventaire hilarant et émouvant.

Et un roman signé John Updike, Jour de fête à l’hospice. Il s’agit du tout premier roman de l’auteur de Rabbit. L’histoire m’a tout de suite attirée : Updike croque toute une galerie de personnages attachants lors de la fête (vente de charité) organisée chaque année dans un hospice américain : du doyen Hook, 94 ans, le sage vénérable, au plus jeune Gregg (70) qui se comporte un peu comme un sale gosse …

Enfin, un roman reçu en SP mais je l’ai demandé – je vous en parlerai une fois la lecture terminée.

   3.  Le journal d’Anne Frank

Une lecture qui m’aura fortement marquée adolescente. J’ai eu la chance de visiter le musée qui lui est consacré à Amsterdam et d’apercevoir la fameuse cachette où elle remplissait ses journaux intimes. J’ai croisé par hasard cette photo de ces précieux carnets avec celle de son passeport et je voulais la partager.

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 4. Librairie La vie devant soi

Chose promise, chose due. Voici les photos de la fameuse librairie, à 5′ à pied de mon boulot. Ils organisent des rencontres avec une ou deux auteurs dans le mois qui suit qui me tentent bien 😉  Evidemment, il s’agit ici d’un lieu de perdition, donc j’y vais dorénavant rarement pour éviter tout craquage de slip 😉

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J’aime beaucoup leur manière de classer les livres (par thème, que ce soit des récits, BD ou romans) et puis on s’y sent bien, c’est tout.

A vous de me montrer vos librairies préférées ! Moi j’en ai encore quelques unes sous le coude. La bonne nouvelle du jour ? Craig Johnson  à Nantes, fin mars ♥♥♥

Un week-end dans le Michigan

Je me souviens avoir croisé ce livre à plusieurs reprises lors de mes visites dans cette boutique de livres d’occasion. J’aime particulièrement cette édition chez Points. Puis j’ai lu Canada de Richard Ford et j’ai découvert un grand écrivain. Fort heureusement le livre était toujours là à m’attendre sur son étal. Marie-Claude m’a parlé du personnage phare de l’écrivain américain, qu’il a retrouvé quelques années plus tard : Frank Bascombe.

Franck Bascombe est journaliste sportif. Divorcé, il vit seul dans une banlieue cossue de la côté est des Etats-Unis. Pourquoi, après des débuts prometteurs, a-t-il renoncé à l’écriture ? Quel drame a bien pu détruire son mariage ? Les flashs-back qui parsèment ce roman, dont l’action se déroule sur trois jours, apportent des éléments de réponse. Mais aucune de ces explications ne vient à bout du mystère qui enveloppe le narrateur. Après les exploits pyrotechniques de ses débuts, Richard Ford commence ici un nouveau cycle romanesque centré sur l’intimité, le secret, et le deuil d’une jeunesse à jamais perdue.

Belle présentation, il m’aura fallu quelques jours pour écrire ce billet car ce sacré Frank m’a donné du fil à retordre ! J’ai failli laissé tomber ma lecture (je me souviens j’étais à la centième page). Pourquoi ? Parce qu’il m’énervait profondément. Terriblement. Mais fort heureusement le romancier possède un tel talent d’écrivain qu’il est difficile de ne pas se laisser porter par sa fluidité, par son rythme si naturel que j’ai repris ma lecture. Je l’ai lu assez rapidement, et j’étais, je l’avoue, ravie d’être en vacances, sinon j’aurais pas le laisser choir sur une étagère.

En préparant ce billet, je tombe sur cette présentation de l’éditeur (L’Olivier) qui annonce : « En écrivant ce livre, Richard Ford renouait avec une veine brillamment illustrée par Saul Bellow et John Updike : une tradition d’analyse caustique et parfois comique de la bourgeoisie aisée, de ses travers, et de ses rites désuets qui comblent avec peine le vide pathétique d’existences vouées à la monotonie. ».

IMG_2415Et là, je comprends mieux, enfin disons que je suis plus indulgente. Parce que Frank ne m’a pas séduite, absolument pas. L’homme était marié, trois enfants, une jolie maison dans un quartier bourgeois du New-Jersey et un job de journaliste sportif qui lui convenait. Puis son fils ainé est décédé et deux ans plus tard, sa femme le quitte. Il refuse de lier l’un à l’autre car elle découvre les lettres d’une autre femme dans leurs affaires après un cambriolage. Frank s’inscrit dans un club de divorcés, puis continue de voyager, il rencontre une jeune femme Vicky dont il se dit amoureux et doit aller rencontrer sa famille en ce week-end pascal. Le matin même, il va se recueillir sur la tombe de son fils avec son ex-femme, dont on ne connaître jamais le prénom, un X qui m’a, je l’avoue, assez embêté. Elle n’a donc pas d’existence reconnue. La mère de ses enfants, qu’il aime profondément, nous confie-t-il mais qu’il a trompé « juste 18 fois » pendant son mariage. Bref, un homme, me direz-vous (ah les préjugés sont tenaces !). Il l’aime, comme il aime sa mère.

Frank Bascombe est bourré de préjugés, c’est un homme de son temps, me direz-vous. Nous sommes au début des années 80, Reagan est au pouvoir. Mais, moi j’ai cru que nous étions en 1970 au vu des propos qu’il tient sur les personnes noires, les Italiens (flics ou mafieux), ainsi les citoyens noirs sont souvent domestiques mais « enfin propriétaires de leurs maisons » (en 1983….), ils sont menaçants, que ce soit sur un terrain de football ou dans une ruelle à Détroit. Frank Bascombe est un petit bourgeois blanc, un WASP comme l’Amérique en a tant porté. Il est pétri d’idées qui me font grincer, je l’avoue. Impossible pour moi donc de succomber à son charme comme cette midinette à la fin du roman. Qu’à-t-il donc à offrir ? Ce fut, je pense mon gros problème avec ce roman. Mais je n’ai pas pu le lâcher, j’avoue, j’ai eu une grande bouffée d’air frais lorsqu’il part chez les parents de Vicky, et que le romancier laisse moins parler Frank et s’intéresse à d’autres personnages, comme lorsqu’il va interviewer Herb, cet ancien joueur de footballeur handicapé. Tout était bon à prendre pour sortir du discours si égocentrique du personnage.

J’ai été également rassuré par l’évolution du personnage, dont les contradictions entre son comportement et ses discours (principes) sont tellement énormes qu’elles m’avaient presque fait fuir au début du récit. Ainsi, Frank tourne-t-il à toute vitesse les pages de son enfance (doit-on rappeler que son père est décédé alors qu’il avait 14 ans, sa mère quand il était étudiant, et qu’il a été envoyé dans une école militaire). Mais il dit qu’il n’en a aucun souvenir. Bascombe ne croit pas au passé mais il ne cessera par la suite de nous bassiner avec. Comme pour carrière d’écrivain avortée. Il explique très vite avoir embrassé la carrière de journaliste sportif avec entrain et toujours aimer son métier. Il a remisé son projet de roman au grenier, incapable, l’avoue-t-il, de se projeter dans un roman (on le comprend mieux quand on découvre son caractère) et pourtant, tout au long du roman, Bascombe ne cesse de revenir sur ces évènements. Tout au long de ces 491 pages, l’homme qui ne croit pas au passé, ne fait que ruminer sur son passé (et le jour où X découvre le pot aux roses).  Ce monologue intérieur m’aura parfois profondément ennuyé (comme son histoire avec Vicky). Les passages les plus touchants restent ceux où il parle de son fils décédé et lorsqu’il papote avec son fils Paul. Moments trop rares, malheureusement.

Autre exemple : il vante au début la vie parfaite dans cette petite ville banlieusarde du New-Jersey (il descend en flèches le Colorado, la Californie ou la Nouvelle-Orléans), mais fort heureusement à la fin, la réalité le rattrape : on y déprime à fond dans sa petite ville. Le talent de Ford c’est évidemment la puissance des mots :

Il n’y a rien de plus encourageant que de savoir que, quelque part, une femme que vous aimez ne pense qu’à vous. A l’inverse, rien n’est plus déprimant que de savoir qu’aucune femme ne pense à vous nulle part. Ou pis encore : qu’à cause d’une bêtise, on a quitté cette femme qui vous aimait. C’est comme regarder par le hublot d’un avion et découvrir que la terre a disparu. Aucune solitude n’est plus douloureuse que celle-là. Et le New Jersey, discret et feutré, est le paysage idéal de cette solitude-là, malgré tous ses autres agréments. Le Michigan le talonne, avec ses immensités tristes, ses couchers de soleil désolés au-dessus des maisons trapues, ses forêts de reboisement, ses autoroutes plates, ses villes sinistres comme Dowagiac ou Munising. Mais le Michigan ne surpasse pas le New Jersey, qui détient le record absolu de la solitude la plus pure.

Depuis, je comprends mieux que le personnage de Bascombe, créé par Ford, est à l’image de l’Amérique de cette époque : cynique et fortement désabusé. L’homme traverse une crise existentielle, on lui a promis le bonheur à travers des choses simples : la voiture, la maison et la famille. Mais la réalité est tout autre, la tragédie a frappé, sa femme l’a quitté et Frank ne croit plus en ses chroniques sportives. 

Ford y insère quelques touches d’humour (souvent noir), bienvenues comme le personnage de Walter qui va mettre à mal les perceptions de Bascombe. Malgré ce choc, l’homme reste fidèle à lui-même. Ainsi lorsqu’il rentre précipitamment chez lui pour identifier la victime, Bascombe le dit : cet évènement lui a fait prendre conscience de ses responsabilités, envers sa famille, ses enfants (il lui en reste 2 , peu présents dans le roman, enfin la fille, citée une seule fois). Ne dit-il pas à plusieurs reprises qu’il compte passer l’été au Lac Erié avec eux ?

Et bien non, ce cher Frank, toujours aussi centré sur sa petite personne, prend donc ses responsabilités .. en allant s’installer seul en Floride. Enfin seul, je relativise, avec les visites de cette petite stagiaire de vingt ans. Tant pis pour les enfants, il en parle furtivement dans un paragraphe, ils s’en remettront. Frank s’est d’ailleurs très bien remis de la mort de ses parents, donc il peut tout à fait disparaitre, ils ne lui en tiendront pas rigueur.

Voilà, ma chronique, le personnage, vous l’aurez compris, m’aura passablement énervé, son monologue intérieur parfois profondément ennuyé mais le talent de Ford est tellement immense qu’il compense grandement ces bémols (tout à fait subjectifs). Il peint un portrait sans fard de l’Amérique de cette époque, de ces petits bourgeois blancs,  de ces banlieues (brillamment décrites) qu’il est impossible de ne pas aimer le roman pour cela.  Comme pour Limonov, il est clair qu’un roman peut-être réussi même avec un héros imbuvable, il suffit d’avoir le talent de Ford ou de Carrère.

Le deuxième opus de cette trilogie, Indépendance,  publié en 1995, lui a valu le Prix Pulitzer, aussi je suis curieuse de le lire. Mais je compte prendre un peu de distance avec Bascombe pendant quelques temps, si vous le voulez bien 😉

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du New Jersey

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♥♥♥♥

The sportswriter, Editions de l’Olivier et du Seuil, Points, trad. Brice Matthieussent, 490 pages

La chambre des officiers

C’est par un total concours de circonstances que j’ai lu le roman de Marc Dugain le jour de la célébration des cent ans de la bataille de Verdun. J’avais inscrit ce roman dans mon programme de lecture hivernal (je m’y tiens!). J’ai toujours entendu parler de son roman comme d’un classique mais j’avais oublié que j’allais passer presque cinq années en compagnie d’Adrien, une gueule cassée.

Lorsque la guerre de 14 éclate, Adrien, comme tous les jeunes hommes de son village s’engage. Il monte à Paris, accompagné par un ami qui a la frousse, mais les anciens les ont rassurés : la guerre ne durera pas plus d’une saison et on en aura fini de ces Boches et Adrien sera de retour chez lui pour le ramassage des champignons ! Adrien est est lieutenant du génie. Officier grâce à ses études supérieures, il se retrouve loin des champs de bataille. On lui confie alors une mission de reconnaissance avec deux autres soldats sur les bords de la Meuse. Adrien n’a encore jamais croisé l’ennemi même s’il sait qu’il se rapproche. Adrien a la foi, il sait qu’il survivra à cette de guerre, il y pense lorsqu’un éclat d’obus vient le faucher. A son réveil, Adrien est perdu. Les pieds et mains sanglés dans un lit d’hôpital, il tente de communiquer avec deux médecins qui avouent leur inquiétude face à un cas « pareil ». Adrien réalise alors qu’il n’a plus ni dents, ni palais, ni mâchoire.  Il ne peut plus parler. Adrien est transporté au Val-de-Grâce où, il ne le sait pas, il va séjourner cinq ans dans la chambre des officiers. Une pièce vide à son arrivée, mais il sera bientôt rejoint par des dizaines d’hommes (en bas, où sont pris en charge les simples soldats, on en compte des centaines).

La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d’hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat. C’est cette guerre-là que je n’ai pas connue.

On y a enlevé les miroirs mais on laisse les jolies infirmières y travailler, car elles ne risquent pas de fricoter avec ces montres sans visage. Adrien cache la vérité à ses parents, il a été blessé à l’omoplate. Le jeune homme va faire preuve d’une force incroyable. Il va nouer des amitiés avec plusieurs officiers, l’un gravement brûlé au visage, le pilote Weil, qui se demande si sa confession juive explique l’absence de visite de son unité et puis l’ami Breton, catholique pratiquant, toujours sérieux, propriétaire d’un château. Les hommes vont bientôt faire la connaissance de Marguerite, une des rares femmes « gueule cassée ». Infirmière, elle avait accepter, malgré les risques, d’aller au plus près des combats. Un obus viendra lui défigurer une partie du visage. La jeune femme, maintenue à l’écart, réussira à rejoindre les trois amis pour de longues parties de belote. Adrien, comme ses amis, va subir de nombreuses tentatives de greffes. Il le dit lui-même : on doit à ces gueules cassées d’énormes progrès en matière de greffe de peau, à l’époque, on ne greffait qu’avec de la peau de porc, de veau (je vous épargne les détails) et de reconstruction du visage.

Je ne le cache pas : certains passages sont très difficiles à lire – surtout si, comme moi, vous êtes sensible à ces descriptions de visages sans nez, sans bouche, de ces malheureuses tentatives de greffes dont la majorité échoue. Les hommes souffrent, en silence. Certains préfèrent mourir que de présenter ce visage à leurs familles. Mais Adrien et ses amis se jurent d’accueillir et de soutenir les nouveaux venus. Les jours, les semaines, les mois puis les années passent et Adrien repousse sans cesse l’échéance. Il se masque le bas du visage, continue de tenir sa famille éloignée. On lui installe un « palais » mobile qui lui permet de parler à nouveau, et un appareil dentaire mais pour le reste, pas grand espoir.

Mais le talent de Marc Dugain, c’est de faire de cette histoire tragique, un histoire sublime, émouvante, drôle aussi (notre seule arme face à la mort et au désespoir) et que de ces cinq longues années, peut naître des amitiés incroyables et que des blessures la grâce peut émerger. J’ai laissé Adrien, et ses amis, reprendre peu à peu leur vie, à nouveau rattrapée la sale guerre mais jamais défaitiste. Marc Dugain mérite amplement toutes les louages à l’égard de son roman.

 

♥♥♥♥♥

Editions Pocket, 171 pages,  (1999)