La maladroite

janvier 29, 2016
La maladroite

Ce livre a déjà, je crois, fait le tour de la blogosphère. Pour ma part, je l’ai lu dans le cadre du challenge Prix littéraire même si je l’avais déjà repéré lors de la rentrée littéraire de septembre dans une ou deux librairies. Pour ceux qui ignorent ce que cache le titre « la maladroite », il raconte le martyre subi par une petite fille,  morte sous les coups de ses parents.

Elle s’appelle Diana dans le roman. L’auteur s’est inspiré d’un fait divers qui a secoué la France il y a cinq ans. J’ai tout de suite identifié la fillette, elle possédait un autre prénom et son visage a été diffusé dans tous les journaux. Son calvaire avait été tel que les médias s’étaient emparés de l’affaire, à la fois pour juger les parents mais aussi l’administration (en particulier l’aide sociale à l’enfance et la gendarmerie, tous parties prenantes dans l’affaire).

Alexandre Seurat  a probablement suivi cette histoire de près et a choisi de mettre des mots et surtout de redonner une voix à cet enfant dans ce récit poignant et bouleversant. Raconter le destin tragique d’une fillette dont la vie se résume à des coups, des blessures, des moqueries, du délaissement, et du manque d’amour ou de tendresse était un pari difficile. Diana aura eu le malheur de symboliser toutes ces souffrances à elle seule.

Mais le talent de l’écrivain a été dans le choix narratif : un roman choral où s’expriment tour à tour les témoins de son calvaire (impuissants ou non) : les membres de sa famille (sa tante, sa grand-mère et son frère ainé), les enseignants (maitresses et directrices d’école), les services sociaux, les gendarmes.

seurat-la-maladroite

Ce choix relate l’incompréhension de ces personnes, leurs tentatives, souvent maladroites d’apporter de l’aide (en confrontant les parents, reçus à multiples reprises), leur impuissance face aux rouages de l’administration, leurs regrets. Leurs actes manqués. Ces monologues, bouleversants, ne versent cependant jamais dans la pitié. Le style n’est pas larmoyant. Ces paroles interrogent les lecteurs que nous sommes sur notre responsabilité en tant que citoyen face à cette épouvantable descente en enfer. Entre l’impuissance des uns, l’inertie des autres (on refuse de voir) ou la cruauté de certains, la petite fille n’avait aucune chance.

Elle-même prisonnière de ses mensonges, de cette vie, elle a longtemps menti pour protéger ses parents. Ses bleus ? Des chutes, son excuse : la maladresse. Interrogée par les gendarmes, la fillette ment avec un sourire d’aplomb, jusqu’à la question : « quelqu’un te fait-il du mal ? » Elle s’emmêle les pinceaux et répond maladroitement « personne, sauf mon papa et ma maman » puis devant le regard du gendarme, se reprend. Trop docile la petite Diana.  En manque d’affection, elle se jetait dans les bras de ses professeurs, toujours à la recherche d’amour et de tendresse. Son comportement et ses difficultés d’apprentissage avaient eu vite fait de l’isoler de ces camarades de classe, dont elle était souvent l’objet de moqueries. Une petite fille qui n’avait donc sa place nulle part.

Le style de Seurat est sobre et maitrisé. Il n’épargne personne mais il replace aussi l’histoire dans son  contexte : des parents qui manipulent leurs enfants et leur famille (ils auront 4 enfants, seule la petite Diane sera maltraitée, quid des autres qui auront grandi en trouvant normal de voir leur sœur confinée au sous-sol, cachée du monde, frappée, humiliée, mal nourrie?). Elle avait un visage de « boxeur » mais ses parents avaient réponse à tout : ils expliquaient ses difficultés par une longue maladie qui l’avait tenue à l’écart de l’école. Une maladie imaginaire.

Si j’en parle, c’est que j’ai vu un long documentaire consacré à son histoire et que son visage me hante toujours autant. A 4 ans, la fillette était adorable, un visage de poupée, des cheveux roux mais à 7 ans, une photo d’école montre une petite fille bouffie, le nez, les pommettes ont été écrasées sous les coups, les yeux sont éteints. La vie s’étiole tout doucement de son corps. Le père mentait avec aisance et avait réponse à tout, la mère avait coupé les ponts avec sa famille et fuyait tous ceux qui leur posaient question. Ainsi, ils ont déménagé à 4 quatre reprises, changé l’enfant d’école, raconté leurs bobards et à chaque fois cela a marché, jusqu’au jour où on a remonté leur piste. Et là, ils ne pouvaient plus fuir, ils ont alors choisi le pire.

J’ai lu ce court roman d’une traite, avec ce visage en tête. L’histoire se referme sur un témoignage d’amour. Le style de l’auteur, sa plume, tout m’a plu. Un premier roman puissant. Ce livre est assurément à lire même si le récit perturbe, gêne, questionne et peut vous mettre en colère, mais au final il rend un brillant hommage à cette petite fille, qui, en fait, je me dois de le dire, s’appelait Marina.

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] Éditions du Rouergue, coll. La brun, 121 pages. [/highlight]

16 commentaires
0

Vous pourriez aussi aimer

16 commentaires

Eva janvier 29, 2016 - 2:52

Même en ayant déjà lu le livre, lire ton billet me donne envie de pleurer en pensant à cette pauvre petite, née pour souffrir et que personne . Un livre extrêmement bien maîtrisé, et encore plus quand on pense que c’est un premier roman, et sur un sujet très casse gueule… une lecture très utile car elle a aussi le mérite d’éveiller l’attention

Reply
Electra janvier 29, 2016 - 8:22

Oui, une des histoires les plus tristes, a-t-elle seulement été heureuse une fois ?

Reply
keisha janvier 29, 2016 - 5:28

Je me suis renseignée sur le fait divers, trop dur, je vais en rester là!

Reply
Electra janvier 29, 2016 - 8:23

ah oui – on ne rentre pas dans les détails morbides, hein – on voit surtout l’impuissance des adultes à agir.

Reply
zarline janvier 29, 2016 - 11:00

Malgré tous les billets élogieux lus depuis la rentée, j’ai de la peine à me motiver pour cette lecture à cause du sujet que je trouve atroce. Je sens que c’est une lecture qui peut potentiellement me déprimer pendant des semaines…. Envie de lectures plus légères en ce moment!

Reply
Electra janvier 29, 2016 - 11:05

Je l’ai cru aussi – le fait que je connaisse déjà l’histoire, je ne sais pas mais non le livre ne m’a plongé dans un état de déprime, il m’a fait juste penser à cette fille et à son calvaire mais il lui rend aussi fort bien hommage. Mais je comprends, je lis rarement des romans sur ce thème mais celui-ci est très bien écrit.

Reply
Valentine Pumpkins janvier 30, 2016 - 4:49

J’ai vu passer de nombreux avis positifs sur ce livre et je dois dire que s’il me tente beaucoup, j’ai peur qu’il soit « trop » difficile, surtout en sachant qu’il s’agit d’une histoire vraie, je le garde néanmoins en tête mais attendrais sans doute d’être dans de meilleures dispositions d’esprit 🙂

Reply
Electra janvier 30, 2016 - 7:40

Oui, il ne faut pas être au trente sixième du dessous quand on le lit, mais jamais de « détails glauques » c’est surtout une réflexion sur l’impuissance des adultes à agir.

Reply
Marie-Claude janvier 31, 2016 - 3:55

Je ne passerai pas à côté, celui-là. Ce roman sera l’un des romans français que je compte lire cette année.

Reply
Electra janvier 31, 2016 - 10:32

Je pense qu’il te plaira beaucoup 🙂

Reply
Marie-Claude janvier 31, 2016 - 4:31

Je ne sais pas pourquoi (!), je n’en doute pas un instant!
Et toi qui lit « Dérive sanglante »… J’espère que la découverte de Tapply te plaira autant qu’à moi!

Reply
Electra février 2, 2016 - 9:27

tu vas le savoir, je vais publier mon billet très bientôt 😉

Reply
Jerome février 1, 2016 - 12:14

Toujours pas lu. Mais il faudrait. Il faudra.

Reply
Electra février 1, 2016 - 10:14

Oui et je pense que le style te plaira 🙂

Reply
Noukette février 9, 2016 - 11:38

Un premier roman absolument brillant…

Reply
Electra février 9, 2016 - 11:40

Oui ! 😉

Reply

Saisissez votre commentaire