D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds

janvier 13, 2016
D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds

«Elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t’aime.»

Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefansson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre (…).

Voici un extrait de la quatrième de couverture de ce roman qui a fait beaucoup parler de lui lors de sa sortie l’an dernier. J’étais très intriguée et je me souviens des avis enthousiastes des lecteurs, en particulier, si je ne me trompe pas, celui de Jérôme. J’étais donc ravie de le recevoir dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire ♥

J’avoue que cette quatrième couverture m’a intrigué, en premier lieu : j’adore l’Islande et en lisant la présentation j’ai pensé à ces îles du bout du monde, fouettées par les vents et les tempêtes, donnant naissance à des générations de pêcheurs, j’ai donc pensé tout naturellement au roman d’Annie Proulx, Noeuds et dénouement dont l’action se situe sur une île semblable, Terre-Neuve et que j’avais adoré.

dailleurs les poissons nont pasMais contrairement à ce roman, la magie n’a pas opéré même si l’histoire m’a tout de suite attirée. Mais revenons à l’histoire : Ari, poète et éditeur est de retour au pays après un exil danois. C’est en recevant une vieille photo de famille que l’homme a le déclic. Son père qui lui a envoyé le cliché lui annonce son trépas prochain. Ari prend le chemin du retour, non pas vers la capitale mais vers Keflavík, un ancien port de pêche à l’autre bout du pays (restons relatif : l’auteur avoue qu’il se trouve à 1h de voiture de la capitale) : terre ingrate, fouettée par le vent et marquée par la présence d’une base américaine pendant la guerre froide. Depuis le départ des militaires et la création des quotas de pêche, le travail a disparu. Les bateaux restent au quai, et tous les lieux de loisirs, amenés avec les américains, ont fermé.

Ari retrace mentalement le parcours de sa famille à travers trois générations de pêcheurs, d’ouvriers et d’écrivains. Son grand-père Odur, qui ressemble à l’image du pêcheur islandais et prenait la mer dès l’âge de dix ans pour partir à la pêche. Un fils de l’océan. Et son histoire d’amour avec Margret, la grande soeur de son meilleur ami, Tryggvi.

L’auteur islandais construit un roman entre passé et présent, la transition se fait aisément – le lecteur n’est jamais perdu, et j’ai vraiment aimé ce choix narratif, on navigue entre trois périodes.

L’auteur dépeint ici des personnages forts et surtout il se penche sur le devenir de ce petit pays, longtemps marqué par son passé de pêcheurs, d’hommes au cœur vaillant, prêt à affronter les tempêtes puis soudainement pris dans ce présent, la perte de leurs repères – ces quotas de pêche qui privent soudainement ces hommes de leur savoir ancestral. Ce chômage qui provoque dépression et alcoolisme.

La traduction en français est exceptionnelle, Eric Boury est un traducteur formidable. Pourtant, contrairement à d’autres, le roman ne m’a pas emballé, ma lecture fut ardue et difficile. Pourquoi  n’ai-je pas succombé à ce roman  formidable? L’histoire avait tout pour me plaire, la construction narrative également. Même la mélancolie, tout m’attirait.

Plusieurs raisons ont mis un frein à mon enthousiasme : le style clairement – le choix de l’auteur d’être toujours en envolées lyriques m’a fatigué, j’avoue. J’aime quand un auteur, comme dans les nouvelles (un genre que j’affectionne énormément) réussi en quelques lignes à faire tourner sa prose, à nous éloigner un temps de la terre et nous embarquer dans un autre monde mais uniquement à quelques moments précis du roman, comme le bon mot dans une phrase. Or ici, le lecteur est en permanence suspendu, jamais je n’ai réussi à avoir les pieds sur terre, j’avais besoin de ressentir la mer, le vent, le froid mais impossible de ressentir ces éléments terrestres. Et puis ces phrases longues, et ces figures de style (des anaphores) m’ont vite lassé. J’avais éprouvé la même difficulté et lassitude à la lecture du roman de Julie Otsuka .

L’autre raison est l’incapacité à ressentir des émotions pour les personnages, à m’attacher à eux. Ils sont pourtant très intéressants mais l’auteur veut, à travers eux, exprimer tous ces questionnements sur le sens de la vie, la mort, l’attachement aux autres, l’amour .. Il se sert de ses personnages comme un outil pour porter sa réflexion sur la condition humaine. Le terme me manque. Mais du coup, pour moi, ils perdent toute forme d’existence, de chair. Ils sont comme transparents. Je ne peux pas les toucher, ils ne sont que symboles de sa prose. Même lorsqu’ils parlent des personnages alors enfants, ils leur confient des réflexions philosophiques d’adultes. Ainsi  la partie de chasse, où les enfants n’aiment finalement pas tuer des animaux, leur fait réfléchir à la vie, à la mort et de cette réflexion intense naît leur décision de devenir écrivains… à 12 ans ? Lorsque Odur ressent ses premiers émois amoureux devant la sœur de son ami, l’auteur transcrit ce passage, intime, magnifique, en une prose interminable sur le sens de la vie, de l’amour : « le plus douloureux dans la vie est sans doute de n’avoir pas assez aimé ». Soit mais le jeune homme a 12 ans. Je ne sais pas si je suis claire dans mon explication.

Autre bémol à ma lecture, quelques longueurs et j’ai trouvé ses réflexions sur la condition humaine redondantes et concrètement, elles ont fini  par m’ennuyer (je préfère lire un essai philosophique ou un autre genre de roman). Ici ses apartés philosophiques ont eu pour effet de me tenir à distance de l’histoire d’Ogur, de Tryggvi, d’Ari, de Margret. C’est eux que je voulais atteindre mais hop une envolée philosophique de l’auteur venait s’y glisser et m’empêchait de vivre avec eux cette vie parfois monacale, dure, implacable, de ressentir les mêmes émotions.

« Nous avons tant de choses : Dieu, les prières, les techniques, les sciences, chaque jour apparaissent de nouvelles découvertes, téléphones portables toujours plus puissants, puis voilà qu’une mort survient et nous n’avons plus rien, nous tendons la main, cherchant Dieu à tâtons, nos doigts se referment sur le vide de la déception, la tasse de cet homme, la brosse où subsistent quelques cheveux de cette femme, et nous conservons tout cela comme une consolation, comme une amulette, comme une larme, comme ce qui jamais ne reviendra. Que peut-on en dire, rien sans doute, la vie est incompréhensible, et injuste, mais nous la vivons tout de même, incapables de faire autrement, elle est la seule chose que nous ayons avec certitude, à la fois trésor et insignifiance. »

Soyons honnête : cette réflexion sur la condition humaine, je suis passée totalement à côté, je suis quelqu’un de plutôt spirituelle, mais pas croyante – alors peut-être que ceci a joué sur mes impressions ? Pourtant je le répète : le thème me plaisait, les sujets abordés (la crise économique, la perte de repères, le temps qui passe inexorablement, l’amour ou le manque d’amour), tout me tentait.  La prose est magnifique, l’auteur islandais possède un talent indéniable. Je crois que ce roman m’aura permis de voir que j’ai besoin de lire ces mêmes histoires, que j’aime ces personnages d’hommes et de femmes simples racontées sur plusieurs générations mais dans un style tout autre. Je pense à Bruce Machart, Annie Proulx, Jack London ou Kent Haruf qui provoquent en moi d’intenses émotions, les mêmes réflexions sur le temps qui fuit, la condition de l’homme, sa vulnérabilité, mais racontées différemment.

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♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] Éditions Gallimard, trad. Eric Boury, 443 pages [/highlight]

© Photo Le Mouching

18 commentaires
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18 commentaires

aur janvier 13, 2016 - 8:04

J’aurais préféré que tu aimes autant que moi mais je ne suis pas surpris. Ces envolées lyriques de Stephansson fonctionnent bien quand il inscrit son récit au 19ème siècle, comme dans son incroyable trilogie (la tristesse des anges est un pur chef d’oeuvre !) mais là, avec une problématique beaucoup plus contemporaine et des personnages peu attachants, c’est moins pertinent. N’empêche, j’adore cet auteur et on est d’accord, la traduction est fabuleuse !

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Electra janvier 13, 2016 - 8:32

Oui, c’est amusant car au lieu d’avoir un commentaire de Jérôme .. j’ai un commentaire de « aur » … 😉
Bon je sais qu’il s’agit de toi !
Oui, je n’ai pas trouvé pertinent tous ces éléments réunis, mais ça reste un grand romancier, on le sent et il connaît parfaitement son pays.
La traduction est incroyable, quel boulot monstre !

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Virginie janvier 13, 2016 - 9:00

Lecture difficile (voire pénible) pour moi aussi, je n’ai pas accroché et j’ai abandonné !!

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Electra janvier 13, 2016 - 10:56

Ah je me sens moins seule, quand je vois la pluie de récompenses 😉
Sans toute cette réflexion autour de la condition humaine (je préfère quand cette réflexion est sous-entendue, montrée en exemple via les actions ou les émotions d’un personnage plutôt que dite à voix haute ex « quel est le sens de la vie ? »), je trouve que l’histoire était magnifique. Mais bon, beaucoup ont adoré donc tant mieux pour l’auteur 😉

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Eva janvier 13, 2016 - 11:20

j’avais hésité à le demander à Price Minister et finalement j’ai choisi le Choplin…
j’ai lu beaucoup d’avis élogieux mais il commence à y avoir ça et là des avis mitigés, « c’est beau mais c’est chiant » comme a écrit Emmanuel…du coup le fait que tu n’aies pas accroché me fait un peu peur, d’autant plus que moi non plus je n’ai pas tellement apprécié le Julie Otsuka…
du coup je l’ai emprunté à la médiathèque…et on verra bien!

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Electra janvier 13, 2016 - 11:37

chiant ? le mot est fort, disons que le lyrisme est à son apogée et complété de réflexions sur la condition humaine à chaque étape ou choix d’un personnage, on est donc jamais, à proprement parler dans l’action ou l’émotion du personnage, mais dans l’analytique : tuer un animal fera prendre conscience de la vie et de la mort à cet enfant, etc.
Et comme c’est ainsi tout le long du roman.. Pour le Julie Otsuka, à l’époque, je m’étais crue la seule à ne pas accrocher mais pour moi le style (très particulier) avait pris le pas sur l’histoire et dans les deux cela a créé une distanciation entre moi, lectrice, et les personnages or je recherche l’inverse dans mes lectures.
Après, tu vas peut-être adorer comme Jérôme 😉

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Marie-Claude janvier 14, 2016 - 2:54

Ça fait beaucoup de bémols!
Je me suis frottée à « Entre ciel et terre » et à « La tristesse des anges ». La sauce n’a jamais pris. La faute au style. Et tu mets précisément le doigt sur ce qui m’a agacée dans ces romans: les envolées lyriques, « je n’ai réussi à avoir les pieds sur terre… puis ces phrases longues, et ces figures de style.» Trop vaporeux pour moi. J’ai besoin de m’ancrer, comme parvient à me le faire ressentir, par exemple, Kent Haruf et Annie Proulx, pour ne citer que celui-là.
Pour Bruce Machart, ça s’en vient. J’ai d’autant plus hâte de le lire, sachant qu’il a les pieds sur terre!!!

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Electra janvier 14, 2016 - 9:23

Oui Bruce a les pieds bien sur terre ! Tu vas, je pense beaucoup aimer, car il me fait penser à Kent et à Annie 😉
Oh j’ai craqué hier mais quand tu sauras de quoi il s’agit !
Contente de voir que l’exercice a été difficile pour toi aussi – finalement Jérôme est une perle rare 😉

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Marie-Claude janvier 15, 2016 - 12:11

Si j’avais des doutes de ne pas aimer Bruce, je n’en ai plus!
Tu vas me faire languir longtemps? Quel livre t’a fait craquer? Dis-moi!!
L’exercice n’a pas été difficile… Il a été pénible! Dommage, tout de même, car j’aime beaucoup les auteurs islandais. Indriðason en tête!

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Electra janvier 15, 2016 - 10:00

Oui moi aussi, j’adore les Islandais mais là c’était trop pour moi 😉
pour te faire languir, patience, j’attends car j’ai du en commander à une librairie et pas de chance je travaille aujourd’hui et je vais devoir aller récupérer le paquet dans un point-relais assez loin de chez moi .. Je prépare un billet Miscellanées 😉

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Marie-Claude janvier 16, 2016 - 5:17

Tu as lu les nouvelles « Là-haut vers le Nord »? Mais je me doute que tu as aussi lu un de ses romans…
Et… vivement ton billet Miscellanées. J’adore ces billets.

Electra janvier 17, 2016 - 12:44

Comment arrives-tu à tout deviner ?? Bon, j’ai traversé la ville pour aller chercher ce livre, que je suis en train de lire avec énormément de plaisir 😉 Je dois faire mon billet Miscellanées ..et hier je suis passée à la librairie … ressortie avec un gros sac 🙂

keisha janvier 14, 2016 - 9:05

J’aime bien tes explications sur ‘pourquoi j’ai eu du mal à accrocher’. Un instinct (en général très sûr) m’a tenue à l’écart de l’auteur, pourtant pourtant j’en ai lu du bien. Bon, un jour peut être (et comme c’est à la bibli, les envolées lyriques seront sans risque)

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Electra janvier 14, 2016 - 9:24

Oui, à la bibli aucun risque 😉
Merci, j’aime bien aussi partager mes échecs ou mes difficultés – reconnaître ce qu’il y a de bien mais aussi pourquoi là, même si on a bien à faire à un grand romancier, ben je reste sur ma faim. Même bémol chez Marie-Claude : on aime bien finalement « être sur terre » 🙂

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gambadou janvier 14, 2016 - 9:47

j’aime le titre, j’aime la couverture, j’aime le thème, mais tu me refroidis un peu sur le livre !

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Electra janvier 14, 2016 - 10:02

Désolée ! Dans ce cas-là, file lire l’avis de Jérôme !! Lui, il a adoré cette lecture 🙂

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chinouk janvier 17, 2016 - 1:12

une histoire de pecheur tu dis ? ok, je passe mon tour alors…

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Electra janvier 17, 2016 - 2:28

Ton commentaire me fait bien rire en ce dimanche un peu gris mais dont le ciel voilé commence enfin à se dissiper 😉

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