La maladroite

Ce livre a déjà, je crois, fait le tour de la blogosphère. Pour ma part, je l’ai lu dans le cadre du challenge Prix littéraire même si je l’avais déjà repéré lors de la rentrée littéraire de septembre dans une ou deux librairies. Pour ceux qui ignorent ce que cache le titre « la maladroite », il raconte le martyre subi par une petite fille,  morte sous les coups de ses parents.

Elle s’appelle Diana dans le roman. L’auteur s’est inspiré d’un fait divers qui a secoué la France il y a cinq ans. J’ai tout de suite identifié la fillette, elle possédait un autre prénom et son visage a été diffusé dans tous les journaux. Son calvaire avait été tel que les médias s’étaient emparés de l’affaire, à la fois pour juger les parents mais aussi l’administration (en particulier l’aide sociale à l’enfance et la gendarmerie, tous parties prenantes dans l’affaire).

Alexandre Seurat  a probablement suivi cette histoire de près et a choisi de mettre des mots et surtout de redonner une voix à cet enfant dans ce récit poignant et bouleversant. Raconter le destin tragique d’une fillette dont la vie se résume à des coups, des blessures, des moqueries, du délaissement, et du manque d’amour ou de tendresse était un pari difficile. Diana aura eu le malheur de symboliser toutes ces souffrances à elle seule.

Mais le talent de l’écrivain a été dans le choix narratif : un roman choral où s’expriment tour à tour les témoins de son calvaire (impuissants ou non) : les membres de sa famille (sa tante, sa grand-mère et son frère ainé), les enseignants (maitresses et directrices d’école), les services sociaux, les gendarmes.

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Ce choix relate l’incompréhension de ces personnes, leurs tentatives, souvent maladroites d’apporter de l’aide (en confrontant les parents, reçus à multiples reprises), leur impuissance face aux rouages de l’administration, leurs regrets. Leurs actes manqués. Ces monologues, bouleversants, ne versent cependant jamais dans la pitié. Le style n’est pas larmoyant. Ces paroles interrogent les lecteurs que nous sommes sur notre responsabilité en tant que citoyen face à cette épouvantable descente en enfer. Entre l’impuissance des uns, l’inertie des autres (on refuse de voir) ou la cruauté de certains, la petite fille n’avait aucune chance.

Elle-même prisonnière de ses mensonges, de cette vie, elle a longtemps menti pour protéger ses parents. Ses bleus ? Des chutes, son excuse : la maladresse. Interrogée par les gendarmes, la fillette ment avec un sourire d’aplomb, jusqu’à la question : « quelqu’un te fait-il du mal ? » Elle s’emmêle les pinceaux et répond maladroitement « personne, sauf mon papa et ma maman » puis devant le regard du gendarme, se reprend. Trop docile la petite Diana.  En manque d’affection, elle se jetait dans les bras de ses professeurs, toujours à la recherche d’amour et de tendresse. Son comportement et ses difficultés d’apprentissage avaient eu vite fait de l’isoler de ces camarades de classe, dont elle était souvent l’objet de moqueries. Une petite fille qui n’avait donc sa place nulle part.

Le style de Seurat est sobre et maitrisé. Il n’épargne personne mais il replace aussi l’histoire dans son  contexte : des parents qui manipulent leurs enfants et leur famille (ils auront 4 enfants, seule la petite Diane sera maltraitée, quid des autres qui auront grandi en trouvant normal de voir leur sœur confinée au sous-sol, cachée du monde, frappée, humiliée, mal nourrie?). Elle avait un visage de « boxeur » mais ses parents avaient réponse à tout : ils expliquaient ses difficultés par une longue maladie qui l’avait tenue à l’écart de l’école. Une maladie imaginaire.

Si j’en parle, c’est que j’ai vu un long documentaire consacré à son histoire et que son visage me hante toujours autant. A 4 ans, la fillette était adorable, un visage de poupée, des cheveux roux mais à 7 ans, une photo d’école montre une petite fille bouffie, le nez, les pommettes ont été écrasées sous les coups, les yeux sont éteints. La vie s’étiole tout doucement de son corps. Le père mentait avec aisance et avait réponse à tout, la mère avait coupé les ponts avec sa famille et fuyait tous ceux qui leur posaient question. Ainsi, ils ont déménagé à 4 quatre reprises, changé l’enfant d’école, raconté leurs bobards et à chaque fois cela a marché, jusqu’au jour où on a remonté leur piste. Et là, ils ne pouvaient plus fuir, ils ont alors choisi le pire.

J’ai lu ce court roman d’une traite, avec ce visage en tête. L’histoire se referme sur un témoignage d’amour. Le style de l’auteur, sa plume, tout m’a plu. Un premier roman puissant. Ce livre est assurément à lire même si le récit perturbe, gêne, questionne et peut vous mettre en colère, mais au final il rend un brillant hommage à cette petite fille, qui, en fait, je me dois de le dire, s’appelait Marina.

♥♥♥♥♥

Éditions du Rouergue, coll. La brun, 121 pages.