D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds

«Elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t’aime.»

Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefansson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre (…).

Voici un extrait de la quatrième de couverture de ce roman qui a fait beaucoup parler de lui lors de sa sortie l’an dernier. J’étais très intriguée et je me souviens des avis enthousiastes des lecteurs, en particulier, si je ne me trompe pas, celui de Jérôme. J’étais donc ravie de le recevoir dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire ♥

J’avoue que cette quatrième couverture m’a intrigué, en premier lieu : j’adore l’Islande et en lisant la présentation j’ai pensé à ces îles du bout du monde, fouettées par les vents et les tempêtes, donnant naissance à des générations de pêcheurs, j’ai donc pensé tout naturellement au roman d’Annie Proulx, Noeuds et dénouement dont l’action se situe sur une île semblable, Terre-Neuve et que j’avais adoré.

dailleurs les poissons nont pasMais contrairement à ce roman, la magie n’a pas opéré même si l’histoire m’a tout de suite attirée. Mais revenons à l’histoire : Ari, poète et éditeur est de retour au pays après un exil danois. C’est en recevant une vieille photo de famille que l’homme a le déclic. Son père qui lui a envoyé le cliché lui annonce son trépas prochain. Ari prend le chemin du retour, non pas vers la capitale mais vers Keflavík, un ancien port de pêche à l’autre bout du pays (restons relatif : l’auteur avoue qu’il se trouve à 1h de voiture de la capitale) : terre ingrate, fouettée par le vent et marquée par la présence d’une base américaine pendant la guerre froide. Depuis le départ des militaires et la création des quotas de pêche, le travail a disparu. Les bateaux restent au quai, et tous les lieux de loisirs, amenés avec les américains, ont fermé.

Ari retrace mentalement le parcours de sa famille à travers trois générations de pêcheurs, d’ouvriers et d’écrivains. Son grand-père Odur, qui ressemble à l’image du pêcheur islandais et prenait la mer dès l’âge de dix ans pour partir à la pêche. Un fils de l’océan. Et son histoire d’amour avec Margret, la grande soeur de son meilleur ami, Tryggvi.

L’auteur islandais construit un roman entre passé et présent, la transition se fait aisément – le lecteur n’est jamais perdu, et j’ai vraiment aimé ce choix narratif, on navigue entre trois périodes.

L’auteur dépeint ici des personnages forts et surtout il se penche sur le devenir de ce petit pays, longtemps marqué par son passé de pêcheurs, d’hommes au cœur vaillant, prêt à affronter les tempêtes puis soudainement pris dans ce présent, la perte de leurs repères – ces quotas de pêche qui privent soudainement ces hommes de leur savoir ancestral. Ce chômage qui provoque dépression et alcoolisme.

La traduction en français est exceptionnelle, Eric Boury est un traducteur formidable. Pourtant, contrairement à d’autres, le roman ne m’a pas emballé, ma lecture fut ardue et difficile. Pourquoi  n’ai-je pas succombé à ce roman  formidable? L’histoire avait tout pour me plaire, la construction narrative également. Même la mélancolie, tout m’attirait.

Plusieurs raisons ont mis un frein à mon enthousiasme : le style clairement – le choix de l’auteur d’être toujours en envolées lyriques m’a fatigué, j’avoue. J’aime quand un auteur, comme dans les nouvelles (un genre que j’affectionne énormément) réussi en quelques lignes à faire tourner sa prose, à nous éloigner un temps de la terre et nous embarquer dans un autre monde mais uniquement à quelques moments précis du roman, comme le bon mot dans une phrase. Or ici, le lecteur est en permanence suspendu, jamais je n’ai réussi à avoir les pieds sur terre, j’avais besoin de ressentir la mer, le vent, le froid mais impossible de ressentir ces éléments terrestres. Et puis ces phrases longues, et ces figures de style (des anaphores) m’ont vite lassé. J’avais éprouvé la même difficulté et lassitude à la lecture du roman de Julie Otsuka .

L’autre raison est l’incapacité à ressentir des émotions pour les personnages, à m’attacher à eux. Ils sont pourtant très intéressants mais l’auteur veut, à travers eux, exprimer tous ces questionnements sur le sens de la vie, la mort, l’attachement aux autres, l’amour .. Il se sert de ses personnages comme un outil pour porter sa réflexion sur la condition humaine. Le terme me manque. Mais du coup, pour moi, ils perdent toute forme d’existence, de chair. Ils sont comme transparents. Je ne peux pas les toucher, ils ne sont que symboles de sa prose. Même lorsqu’ils parlent des personnages alors enfants, ils leur confient des réflexions philosophiques d’adultes. Ainsi  la partie de chasse, où les enfants n’aiment finalement pas tuer des animaux, leur fait réfléchir à la vie, à la mort et de cette réflexion intense naît leur décision de devenir écrivains… à 12 ans ? Lorsque Odur ressent ses premiers émois amoureux devant la sœur de son ami, l’auteur transcrit ce passage, intime, magnifique, en une prose interminable sur le sens de la vie, de l’amour : « le plus douloureux dans la vie est sans doute de n’avoir pas assez aimé ». Soit mais le jeune homme a 12 ans. Je ne sais pas si je suis claire dans mon explication.

Autre bémol à ma lecture, quelques longueurs et j’ai trouvé ses réflexions sur la condition humaine redondantes et concrètement, elles ont fini  par m’ennuyer (je préfère lire un essai philosophique ou un autre genre de roman). Ici ses apartés philosophiques ont eu pour effet de me tenir à distance de l’histoire d’Ogur, de Tryggvi, d’Ari, de Margret. C’est eux que je voulais atteindre mais hop une envolée philosophique de l’auteur venait s’y glisser et m’empêchait de vivre avec eux cette vie parfois monacale, dure, implacable, de ressentir les mêmes émotions.

« Nous avons tant de choses : Dieu, les prières, les techniques, les sciences, chaque jour apparaissent de nouvelles découvertes, téléphones portables toujours plus puissants, puis voilà qu’une mort survient et nous n’avons plus rien, nous tendons la main, cherchant Dieu à tâtons, nos doigts se referment sur le vide de la déception, la tasse de cet homme, la brosse où subsistent quelques cheveux de cette femme, et nous conservons tout cela comme une consolation, comme une amulette, comme une larme, comme ce qui jamais ne reviendra. Que peut-on en dire, rien sans doute, la vie est incompréhensible, et injuste, mais nous la vivons tout de même, incapables de faire autrement, elle est la seule chose que nous ayons avec certitude, à la fois trésor et insignifiance. »

Soyons honnête : cette réflexion sur la condition humaine, je suis passée totalement à côté, je suis quelqu’un de plutôt spirituelle, mais pas croyante – alors peut-être que ceci a joué sur mes impressions ? Pourtant je le répète : le thème me plaisait, les sujets abordés (la crise économique, la perte de repères, le temps qui passe inexorablement, l’amour ou le manque d’amour), tout me tentait.  La prose est magnifique, l’auteur islandais possède un talent indéniable. Je crois que ce roman m’aura permis de voir que j’ai besoin de lire ces mêmes histoires, que j’aime ces personnages d’hommes et de femmes simples racontées sur plusieurs générations mais dans un style tout autre. Je pense à Bruce Machart, Annie Proulx, Jack London ou Kent Haruf qui provoquent en moi d’intenses émotions, les mêmes réflexions sur le temps qui fuit, la condition de l’homme, sa vulnérabilité, mais racontées différemment.

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Éditions Gallimard, trad. Eric Boury, 443 pages

© Photo Le Mouching