Bilan 2015 & résolutions littéraires 2016

Comme Marie-Claude, je dois dire que l’année 2015 fut une année exceptionnelle en découvertes littéraires ! Que ce soit par des auteurs que j’affectionne déjà et qui confirment ici tout mon amour, ou des découvertes (souvent grâce à vous), j’ai eu la chance de pouvoir m’attacher à de nombreux personnages, m’envoler dans des contrées lointaines, au fin fond de la nature sauvage et au plus profond de la nature humaine qu’elle soit magnifique, émouvante ou menaçante. Au total, j’ai lu en 2015  100 romans (et recueils de nouvelles). Un joli chiffre tout rond 😉

J’avais choisi cette année de rédiger des bilans trimestriels, ils m’auront été fort utiles pour établir ce bilan, car un classement me parait difficile tant les coups de ♥ ont été nombreux ! En tout, j’ai compté pas moins de 24 énormes coups de cœur (symbolisés par 5 ♥) et je ne vous parle des autres. On doit être proche de la soixantaine …

Ma solution pour opérer un tri ? Quels livres aurais-je envie de partager absolument avec vous ? Si je vous pouvais établir un programme de lecture pour des élèves, quels livres choisirais-je parmi tous ceux-là ? Voici mon choix, je n’ai pas pu descendre à 10 livres, encore moins à 5 comme Jérôme je crois…

Place aux femmes : 5 romancières dont Annie Proulx qui m’avait déjà séduite l’an dernier avec Noeuds & Dénouement et Marisha Pessl dont le premier roman m’avait déjà séduite et de très belles découvertes avec Patti Smith et Anne Percin – deux conteuses formidables, et enfin Lori Roy au style implacable.

Des auteurs malheureusement disparus : Kent Haruf  et Glendon Swarthout. Je me suis promis de lire tous leurs écrits. De nouveaux auteurs comme Phil Klay, très prometteurs ! Et la nature toujours à l’honneur avec Brokeback Mountain, La rivière du Sixième Jour et Aucun homme ni Dieu. Et puis l’Amérique, dans tous ses états avec son meilleur biographe : Philip Meyer.  Et un Christopher Moore magnifiquement inspiré pour Sacré Bleu ! J’ai retrouvé le même univers foisonnant des peintres avec le très beau Les Singuliers.

Enfin trois « polars » avec l’impressionnant Indian Killer de Sherman Alexie (chronique à venir), l’enquête passionnante d’Intérieur nuit  et enfin, comme toujours, Arnaldur Indridason, auquel je suis éternellement fidèle.  Bref, il fait bon d’être en si bonne compagnie, croyez-moi !

J’avais choisi pour mon bilan 2014  Le sillage de l’oubli  de Bruce Machart, et dès mars 2015, je dévorais son recueil de nouvelles (et versais une larme), il est clair que cet auteur est devenu pour moi, un incontournable ! Son recueil intitulé Des hommes en devenir  tient donc une place très particulière dans mon cœur. Il le sait (oui ♥) Encore un auteur dont j’achèterais yeux fermés tous ses écrits !

Côté résolutions, la partie la plus difficile : un seul challenge en 2016 :

Réussir à diminuer ma PàL !

Fin de mission

Dans Fin de mission, Phil Klay emmène le lecteur sur les lignes de front de l’Irak et de l’Afghanistan. Il cherche à comprendre ce qui s’est passé là-bas, mais aussi, surtout, comment vivent ceux qui sont rentrés. Entre brutalité et foi, culpabilité et peur, impuissance et besoin de survie, les vétérans cherchent un sens à donner au chaos auquel ils ont réchappé.

Ce recueil de 12 nouvelles m’avait tenté dès sa sortie, mais il ne semblait jamais être disponible à la BM. Phil Klay a choisi l’écriture pour exorciser sa mission en Irak et donne la voix à une dizaine de personnages qui racontent tour à tour leurs missions sur le sol irakien ou afghan.

C’est avec l’Irak, lors du conflit qui avait vu l’entrée en guerre des Américains après l’invasion du Koweït par l’armée de Saddham Hussein en 1991, que les soldats américains ont foulé pour la première fois le sol du Moyen-Orient. 20 ans plus tard, ils y sont toujours. Ils ont ramené avec eux le désormais célèbre PTSD – post-traumatic syndrom disorder.  Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) désigne un type de trouble anxieux sévère qui se manifeste à la suite d’une expérience vécue comme traumatisante avec une confrontation à des idées de mort.

Fin de missionCe trouble se manifeste en une série de symptômes cumulatifs tels que la dépression, des cauchemars, une addictologie (drogues, alcool), des accès de violence, isolement, des hallucinations et dans le pire des cas, des idées suicidaires et le passage  à l’acte. Des milliers de soldates américains se sont suicidés. Cinq des nouvelles de l’auteur se déroulent lorsque le personnage principal est de retour sur le sol américain.  Elles abordent avec intelligence le retour de ces soldats à la vie civile, auprès de leurs proches. Ceux qui semblent avoir été épargnés par la guerre et ceux pour qui le temps s’est arrêté et qui se perdent dans l’alcool, le sexe ou s’engagent de nouveau pour une nouvelle mission, incapables dorénavant de mener une vie normale.

Les autres nouvelles ont lieu sur place, en Irak ou en Afghanistan et mettent en scène toujours ces jeunes soldats (la plupart n’ont pas 21 ans) et leurs réactions face à la mort de leurs camarades, souvent causées par ces foutus EEI (engins explosifs improvisés) disséminés sur les routes par des civils et qui, à défaut de tuer (très souvent), laissent les soldats profondément mutilés comme Jenks dans Histoire de Guerre, ma nouvelle préférée.

Un texte difficile mais passionnant où  Phil Klay offre au lecteur des réponses pertinentes sur leurs dévouements, leurs questionnements existentiels, leurs peurs profondes.

Certaines nouvelles m’auront plus touchées que d’autres comme celle de Fin de Mission où le héros rentre au pays et retrouve sa fiancée et leur vieux chien Vicar. Ce dernier mal en point, va lui rappeler leurs jeux morbides en Irak où les GI tuaient des chiens pour s’amuser.

Ou dans Ordres simplifiés lorsque de retour d’une mission où les gars ont perdu l’un des leurs, certains se vantent de leurs succès face aux Haji et d’autres n’arrivent plus à enchainer de simples gestes.

On va se rasseoir, je suis en face de Dyer, et il regarde sa glace fondre sur sa part de cobbler. C’est pas bon, ça. Je lui mets une cuiller dans la main. Parfois, vous devez en revenir aux choses élémentaires.

Et lorsque la guerre fait des victimes parmi les civils, comme lorsque un GI tue un adolescent sous les yeux de sa mère (il cachait un EEI). Un des personnages exprime ici avec ses mots ce que j’ai déjà lu ou entendu sur cette foutue guerre :

Quelqu’un a dit la guerre, c’est 99% d’ennui absolu et 1% de pure terreur Il n’a pas été MP en Irak. Sur la route, j’étais effrayé en permanence. Ce n’est peut-être pas de la terreur pure. Ca, c’est quand l’EEI explose. Mais une sorte de terreur secondaire qui se mêle à l’ennui. C’est donc plutôt 50% d’ennui et49% de terreur ordinaire, qui n’est autre que le sentiment général que vous pourriez mourir à tout instant et que tout le monde de ce pays veut vous tuer. Et puis, bien sûr, il y a ce 1% de pure terreur, quand le rythme de votre coeur s’emballe, que votre vision se resserre, que vos mains deviennent blanches et que votre corps tout entier se met à bourdonner. Vous êtes incapable de penser. Vous n’êtes plus qu’un animal, exécutant les gestes que l’on vous a appris à faire. Ensuite, vous retournez à votre terreur ordinaire, vous redevenez humain, vous vous remettez à penser. (p.53)

Phil Klay n’oublie pas les autres soldats dont on ne parle jamais : ceux qui ne quittent jamais le camp, cantonnés aux services administratifs, à l’aumônerie ou aux services mortuaires comme le héros de Corps qui raconte l’odeur de la mort, les effets des EEI qui déchiquettent les corps comme du papier et leur cantonnement, loin des autres soldats.

On les appelle des POG (person other than grunt : soldat autre que fantassin), ils sont regardés de haut par les GI qui partent au combat. Dans Le dollar une autre arme, un civil est chargé de distribuer des tenues de base-ball aux enfants. J’avoue que cette nouvelle particulièrement longue, m’a quelque peu décontenancé mais l’auteur explique comment le gouvernement américain veut racheter ses atrocités par ces sous-entendues bonnes actions (reconstruction d’une station de traitement d’eaux usées, etc.).

Et ces gamins qui s’engagent si jeunes et écoutent leurs pères leur raconter leur guerre, celle du Vietnam – car Au Vietnam, ils avaient des putes. Mais en Irak point de bordel, point de prostituées. Les militaires sont seuls, pendant sept mois, sans sexe .. parfois traversés par des idées folles alors qu’ils sont au combat.

Et Dieu dans tout ça ? Pour un pays si croyant, pour ses jeunes partis à 18 ans combattre un ennemi invisible, que leur reste-t-il de leurs croyances ? Prière dans la fournaise est une nouvelle sublime où l’aumônier de la base raconte son travail difficile voir impossible auprès de ces soldats. Ainsi, il est passionnant lorsqu’il raconte ses premiers mois dans ses nouvelles fonctions alors qu’il tente de réconforter un père venant de perdre son enfant du cancer dans un hôpital :

Et puis je suis arrivé, après la chimio, après les factures qui les avaient ruinés et les dégâts occasionnés à sa carrière et à celle de sa femme, après les mois de confiance et de désespoir, après que tout les violences médicales possibles eurent dénié à son enfant la moindre grâce, même dans la mort. Et j’osais suggérer que de tout cela était sorti un bien ? C’était insupportable. C’était écœurant. C’était ignoble.  Et je ne pensais pas non plus que l’espoir en une vie future apporterait le moindre réconfort à Rodriguez. (p.167)

Phil Klay aborde aussi le retour au pays et dans un tout autre genre oppose deux étudiants d’Amherst : une étudiante bourgeoise noire, convertie à l’Islam et un autre étudiant, ancien soldat de retour d’Irak, au nom à consonance arabe mais qui est en fait Copte (Chrétien d’Orient orthodoxe). Si leur première rencontre vire au conflit, la seconde elle met en avant les croyances de chacun, leurs envies, leurs craintes.

Et puis ma préférée Histoire de guerre . Le narrateur est le meilleur pote de Jenks, un GI revenu du combat, terriblement mutilé, surtout le visage. Ce dernier a accepté de raconter son histoire à Sarah, une comédienne qui veut monter une pièce à partir de témoignages.

Je suis fatigué de raconter des histoires de guerre, dis-je, non pas tant à Jenks qu’au bar désert derrière lui.

L’histoire de Jenks est assez évidente, parce que, fondamentalement, Jenks, c’était moi, avant. On a la même taille, on a grandi dans le même genre de banlieue merdique, on s’est engagés dans le corps des marines en même temps … (..) Maintenant le regarder, c’est comme regarder ce que j’aurais été si c’était mon véhicule qui avait roulé sur cette plaque de pression. Jenks, c’est moi, en moins chanceux. (p.228)

La toute dernière nouvelle, A dix kliks au sud, est aussi touchante. Elle raconte comment un jeune artilleur qui a pour la première fois tiré un obus et fait des victimes côté ennemi, n’arrive plus à dormir et veut voir les corps des insurgés. Il finit par trouver le PRP (la morgue) mais le seul homme présent lui annonce que seules les dépouilles américaines sont amenées au camp et que d’ailleurs, il ferait bien d’ôter son alliance de son doigt et la porter en pendentif avec ses plaques militaires, car il lui devient difficile avec le temps de la retirer des corps des GI…. Tout est dit !

Un magnifique recueil, qui a le mérite d’exposer une fois de plus, les dégâts fait à tous ces soldats. J’ai toujours en mémoire un documentaire diffusé sur Arte (je crois) dont j’ai malheureusement oublié le titre et qui interviewait des soldats revenus avec ce foutu syndrome, la plupart avait déjà tenté de se suicider.  Certains parvenaient à exorciser leur passé avec des poèmes ou des chansons. Si quelqu’un l’a vu et se souvient du titre, je suis preneuse !

Fin de mission ****
Ordres simplifiés****
Compte rendu de fin de mission
Corps***
OLI**
Le dollar, une autre arme**
Au Vietnam, ils avaient des putes**
Prière dans la fournaise****
Opération d’influence*****
Histoire de guerre *****
A moins que ce ne soit une plaie aspirante au thorax ***
A dix kliks au sud ****

♥♥♥♥♥

Phil Klay, Nouvelles, Gallmeister, trad.François Happe, 309 pages

National Book Award 2014

Dans mon rétroviseur …

Déjà l’heure du quatrième et dernier bilan trimestriel de l’année !  Le bilan de l’année 2015 sera publié début janvier 2016. Quand je vois rapidement le nombre de gros coups de cœur, j’ignore encore quel(s) roman(s) arrivera (ont) à se départir !

Au total, j’ai lu ce trimestre 22 romans (dont 20 publiés ici) et une vingtaine de bande-dessinées (ou romans graphiques) dont 17 ont eu droit à des billets. Vous noterez un énorme bond dans mes lectures de bande-dessinée et une baisse significative de mes lectures de romans, mais comme beaucoup, suite aux attentats de Novembre, je suis restée quelque temps dans le brouillard (environ deux semaines et demi sans lire).

Quelques lectures mitigées (Wuthering Heights entre autres…) mais de nouveau de nombreux coups de cœurs. Comme dans mon bilan précédent,  j’ai choisi de ne vous montrer que ceux ayant reçu au minimum 3 (5 étant le maximum) et il manquera à ce billet sans doute ma lecture en cours (ce billet a été finalisé le 25 décembre). Mais sachez que j’ai mis  à 4 reprises (snif snif),   à 5 reprises,  ♥♥♥♥  à 6 reprises et   à 5 reprises !

C’est parti !

Un agréable moment de lecture ♥♥♥

Mes coups de cœur ♥♥♥♥

et enfin … mes très gros coups de cœur ♥♥♥♥♥

Côté BD, je ne faisais jusqu’ici aucun bilan mais je me dois de le faire à présent car ce dernier trimestre j’ai eu la chance de lire plusieurs volets des aventures de la série des Paul de Michel Rabatigliati  (Paul au Parc, Paul au Québec, Paul en appartement et Paul à la campagne).

Et j’ai dévoré les Chroniques de Jérusalem et les Chroniques Birmanes (billet à venir) de Guy Delisle qui m’ont vraiment passionnées. Un immense plaisir de lecture.

Enfin, une bande-dessinée qui m’aura marqué par son histoire et son dessin, magnifique : Petit, Les Ogres-Dieux.

Voilà, dernier bilan trimestriel de l’année 2015 ! Un trimestre moins productif en nombre mais excellent en qualité. En espérant que 2016 soit aussi un bon cru !