Les chroniques de Jérusalem

12Après avoir découvert l’auteur canadien dans Pyongyang, j’avais très envie de poursuivre l’aventure avec lui. En voyant les Chroniques de Jérusalem, un beau pavé de 334 pages, disponible à la médiathèque, je n’ai pas hésité une seconde. Le roman graphique est volumineux et il m’a fallu plusieurs lectures pour en venir à bout.

chroniques de JérusalemGuy Delisle a souhaité ici transmettre son journal tenu pendant son séjour d’un an dans la ville israélienne. J’ai appris pendant ma lecture qu’il tenait également un blog. Le dessinateur accompagnait son épouse, en mission humanitaire à Gaza pour MSF.  Le dessinateur part la rejoindre avec ses deux enfants, les difficultés commencent à l’aéroport. Il n’aura de cesse d’être embêté par les douanes israéliennes à chacune entrée ou sortie du territoire. Sans le savoir, il s’installe dans une zone proche des colonies mais dans le quartier arabe. Commence le pays des règles folles : les navettes de l’aéroport ne desservent pas cette zone, seules les bus arabes le font. Et puis l’école, on y traite Obama de musulman car son deuxième prénom est Hussein ! Et que dire des magasins qui ne vendent pas les mêmes produits, selon leur religion. Un vrai casse-tête chinois au quotidien. Le roman raconte à la fois sa vie d’expatrié, de père qui ne travaille pas (il abandonnera son projet initial d’écrire un roman graphique) et surtout d’homme occidental, athée dans ce pays .. comment le décrire, dans ce pays de l’absurdité ?

Que dire, sinon, que j’ai été transportée avec lui à Jérusalem, découvrant tour à tour, les mille et une règles qui régissent la vie des habitants – et celle des expatriés. Guy, canadien, n’y est pas le bienvenu. Les checkpoints sont absolument partout, les règles d’ouverture et de fermeture des temples changent selon le bon vouloir des gardiens, et surtout règne un sentiment palpable de violence et de peur qui régissent la vie des israéliens. Ainsi n’est-il pas inhabituel de croiser des gens armés dans la rue. Si je savais déjà que Tel-Aviv était une ville très moderne, où les extrémistes (qu’importe leur appartenance) n’ont pas leur place, j’ignorais à quel point la division de Jérusalem était profonde. A quel point, la religion était au centre de tout, même au 21ème Siècle. A quel point, l’absurde avait remplacé la raison – on marche sur la tête !

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Et puis surtout ce manque de tolérance, ce déni total des droits humains les plus basiques à d’autres peuples sous prétexte qu’ils sont « un peuple élu » , des divisions entre les peuples, de même religion, ils sont pourtant divisés ! Et en face, une radicalisation qui a ôté à toute femme tout espoir d’une vie d’être humain libre. J’ai vu un documentaire sur la Palestine dans les années 50 où les femmes étaient en tailleur, belles et libres. Mais chaque coin de Jérusalem est une entité à lui seul, les Palestiniens sont différents de Gaza, à Ramallah ou à Hébron. Idem pour le peuple israélien, divisé entre une jeunesse non pratiquante et ces Juifs ultra-Orthodoxes qui vous crachent à la figure, vous jettent des pierres et se saoulent (quelle surprise) une fois par an (le fameux Pourim). Un peuple qui semble totalement perdu dans sa quête du bonheur.

Et puis, au milieu de tout ça, un expatrié qui cherche à y trouver un sens – mais il n’y en a pas. Un livre qui se révèle être un témoignage exceptionnel sur un pays qui, a pour moi, totalement raté son histoire. Etrangement, j’ai lu hier un article sur la théorie d’une psy américaine qui disait que ceux qui avaient été victimes d’atrocités avaient tendance à vouloir (même des générations plus tard) commettre les mêmes atrocités. Quand je vois le peuple de la Cisjordanie, envahi de colonies illégales, son territoire morcelé, bientôt réduit à une peau de chagrin, ou les habitants de Gaza, enfermés dans cette minuscule emprise – où ils finiront par étouffer, j’ai parfois tendance à croire la théorie de cette femme. Comment peut-on justifier ces actes envers ces gens, qui au final, se ressemblent tant ? Ils ont tant en commun, Guy le démontre, mais où la haine et la peur semblent dominer toute pensée raisonnée.  Un pays magnifique mais qu’il est tellement difficile de découvrir, il suffit de lire le nombre de tentatives du dessinateur pour visiter les monuments (principalement des temples religieux).

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J’ai aimé l’humour et le regard de l’auteur canadien, le recul pris, grâce sans doute au dessin. J’adore quand il raconte ses mésaventures, comme le coup de la saucisse qui l’a clouée au lit pendant trois jours ! J’ai souri mais j’ai surtout connu, comme lui, cet étrange malaise – celui de ne pas comprendre comment on en est arrivé là. Une sorte de tristesse, comme un voile, qui a accompagné ma lecture. Un très bel ouvrage, indispensable pour mieux comprendre la situation de ce pays.

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En conclusion, je tiens cependant à préciser que lorsque Guy déclare « Je remercie Dieu de m’avoir fait athée » (je l’en remercie aussi !), je me pose aussi la question du point de vue, en lisant cet ouvrage, d’une lectrice ou d’un lecteur, qui lui, serait croyant et pratiquant (qu’il soit chrétien, musulman ou juif).  Car, pour ma part, j’ai vraiment partagé les mêmes interrogations (les comportements de tous les habitants, juifs ou musulmans ou chrétiens) et j’ai beaucoup aimé son obstination, que ce soit, d’aller visiter le maximum d’endroits ou de vouloir montrer son travail, qu’importe si celui-ci montre une femme à poil !

Merci beaucoup Monsieur Delisle.

♥♥♥♥♥

12 thoughts on “Les chroniques de Jérusalem

  1. Une excellente bd, en effet. Je partage ton coup de coeur! Dis donc, ta semaine israélienne va bon train!
    Moi, je prends un retard de fou. Je suis immergée dans un futur coup de coeur (600 pages, donc 200 de lues). Crevée par le boulot, je n’arrive pas à lire plus d’une cinquantaine de pages par soir. C’est l’horreur! Et quatre billets à rédiger… Je manque cruellement de temps ces temps-ci.

    1. Amusant que tu saches déjà au bout de 200 pages que c’est un « futur coup de coeur » mais tant mieux ! Je m’attaque aussi aujourd’hui à un gros pavé 😉
      Ma pauvre ! Vivement ce week-end que tu puisses te reposer et écrire au moins deux billets ! Moi je triche : hier c’était un jour férié et je ne travaille pas aujourd’hui et demain 😉
      J’ai aussi des billets en retard (un livre allemand lu dont je viens réaliser que je n’ai jamais écrit de billet !) . Je dois faire attention car hier j’ai beaucoup utilisé mon bras et je l’ai payé ! Je l’ai dit à mon kiné ce matin.

      Allez courage ! et une cure de gelée royale l’hiver, ça marche toujours pour moi ! Naturel et revigorant 😉

      1. Que je saches déjà au bout de 200 pages que c’est un « futur coup de coeur »?
        Un auteur génial, sûr, et là, il se surpasse… Donc, ça s’enligne très très bien.
        Week-end boulot en perspective. Je devrais donc trouver un trou pour rédiger!
        Fais attention à toi…
        Gelée royale? Ça me tente d’essayer!

        1. oh tu dois prendre ton pied ! Moi au tout début, pour l’instant j’aime beaucoup (Quai des Proses surveille de près…)
          Oh we boulot ? zut alors ! Moi super balade aujourd’hui, les chiens ont couru et j’ai pris l’air ! Et personne au parc !
          Oui gelée royale, j’en prends à chaque changement de saison ou gros coup de fatigue. 100% naturel et ça me fait du bien ! Je peux enfin profiter de mes soirées, sans m’endormir immédiatement.

  2. Pour moi c’est le meilleur de l’auteur (je n’ai pas lu tous ses livres, remarque) sans doute parce que j’ai en tête un séjour là bas, à une époque où c’était plus cool (même si c’était déjà sécurité sécurité)(en 1979!)(il n’y avait pas ce mur…)

    1. Oh tu es allée là-bas ? Je serais à la fois curieuse et en même temps, je serais aussi frustrée comme lui 😉
      Il est resté un an, et 334 pages .. bref, on a vraiment le temps de découvrir le pays en sa compagnie.

  3. Pour répondre à ton interrogation du paragraphe de fin, je suis croyante mais hélas je ne peux rien te dire, ma lecture m’a enthousiasmée mais elle est lointaine déjà…

  4. j’ai adoré ce roman graphique, qui est un des premiers à me réconcilier avec la BD, à m’obliger à aller voir de plus près le genre . Et je l’ai offert à mes amis juifs, chrétiens musulmans et athées, en réalité je me soucie peu des croyances religieuses de mes amis (l’avantage d’être française c’est qu’on peut vivre sans y faire attention, j’espère que ça va durer!) , tous ceux qui connaissent Jérusalem ont dit , mais c’est exactement ça.

    1. oh sympa l’idée ! Moi aussi, j’ai envie de l’offrir à mon beau-père, pas croyant, mais qui s’intéresse beaucoup à la géopolitique. Pareil pour moi, mes amis sont de toutes les origines et à moins qu’ils ne fassent du prosélytisme, je m’en soucie peu ! (et je croise les doigts aussi)

      Eh bien, une vie bien compliquée !

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