7 années de bonheur

Si une roquette peut nous tomber dessus à tout moment, à quoi bon faire la vaisselle ? Et les oiseaux du jeu Angry Bird, lancés à pleine vitesse sur de frêles maisons, ne ressemblent-ils pas à de furieux terroristes ?

Artiste protéiforme, romancier (nouvelles), dessinateur, réalisateur, Edgar Keret est un incontournable du monde artistique israélien. Il choisit ici de relater sept années de sa vie à Tel-Aviv qui suivent la naissance de son fils, Lev – à travers 35 saynètes, l’artiste dresse un portrait sans fard de la société israélienne actuelle. Etgar offre ici une série de chroniques intimes magnifiques qui l’une après l’autre composent le nouveau visage de ce pays, tiraillé entre les traditions (avec sa soeur ultra-orthodoxe), la modernité (Angry Birds) et le passé (l’Holocauste et le Ghetto de Varsovie), avec un présent aujourd’hui où tout se mélange et se confond et où le peuple, comme l’auteur, ne sait plus très bien où il en est.

7 années de bonheurJ’ai dévoré le livre en une après-midi. J’ai suivi l’auteur lors de ses tournées à l’étranger – jugé et déjà condamné dès qu’il donne son passeport : un Juif israélien. Ironie du destin : il est devenu célèbre en Allemagne puis en Pologne avant d’être connu dans le monde entier et de partir aux USA pendant une année. Mais Etgar est surtout très doué à décrire les petits moments du quotidien qui transforment votre vie en un moment délicieux ou en un moment d’enfer…  Ses relations avec ses parents, nés à Varsovie, qui ont survécu au Ghetto, voyant toute leurs familles emportées, sa femme qui l’a rencontré à la sortie d’une boite sur un malentendu, il a entendu « Embrasse-moi », elle lui disait qu’il avait peu de chance de trouver un taxi à cette heure-là… Toute l’ambiguité de l’écrivain qui préfère les mots à la réalité.

Une réalité qui le pousse à inventer un jeu de sandwich pour s’allonger sur le sol tandis que les missiles fusent, à discuter du service militaire avec sa femme pour leur fils, seulement âgé de 3 ans… Ici tout est fragile, précaire, alors le peuple israélien vit souvent plus vite, plus fort. Mais Edgar Keret reste profondément drôle et émouvant.

Etgar-KeretEtgar Keret vénère son frère ainé qui ira se battre pendant la guerre au Liban et qui aujourd’hui coule de jours paisibles en Thaïlande. Il aime sa soeur « qui est morte » lorsqu’elle a épousé un juif ultra-orthodoxe et attend sans doute aujourd’hui son douzième ou treizième enfant. Il aime son pays qu’il a du mal à comprendre. Celui qui va sauver les lions dans le zoo de la Bande de Gaza mais laissent les enfants mourir sous les bombes. Il est athée et aime le Youm Kippour car il peut enfin sortir sur l’une des plus grandes avenues de Tel-Aviv et entendre les oiseaux chanter. Il ne suit pas le Shabbat mais pleure en appelant sa mère de Varsovie, là où elle sortait en cachette du ghetto enfant pour aller chercher de la nourriture.

Mais Etgar sait surtout me faire rire, l’histoire du taxi qui hurle sur son fils de quatre ans et le petit garçon qui exige des excuses et surtout l’histoire de son fils, encore, qui arrive à faire du chantage auprès de la cuisinière de l’école pour obtenir du chocolat en douce et qui explique à son père étonné que si lui a droit au chocolat c’est parce qu’il est un chat et quand son père lui dit « tu es un chat? » et qu’il répond « miaou miaou miaou« , j’étais morte de rire. Comme lorsque le gouvernement israélien cherche à faire condamner la Suède pour ses rumeurs de vols d’organes d’enfants palestiniens et que la réponse des Israéliens est le boycott d’Ikea…

Bref, la dérision, l’ironie et surtout l’émotion tiraillent le récit de sa vie. Etgar Keret sait tout exprimer en racontant simplement les petites joies ou malheur du quotidien. Son regard est touchant et il offre, par ce biais, un regard sans complaisance sur un pays déchiré entre modernité et religion, entre passé et avenir. J’ai très envie aujourd’hui de découvrir ses autres récits ou nouvelles. Merci Jérôme !

♥♥♥♥

Editions de l’Olivier, trad.J.Huet et J.P Caraso, 197 pages.

 

17 thoughts on “7 années de bonheur

  1. Quel bonheur ce recueil ! Autant d’humour, de lucidité et d’autodérision chez un auteur, c’est devenu une rareté. Et je connais quelques français qui pourraient en prendre de la graine 😉

    1. Oui, il faut en parler ! Je l’ai croisé dans un magazine littéraire mais sinon son oeuvre reste plutôt discrète en France or on a besoin de gens comme lui !

    1. Merci ma belle ! Disons que c’était facile d’écrire cette chronique car son livre est un tel moment de bonheur tout en étant sans fards sur une situation catastrophique. Un homme très drôle et qui possède une légèreté. Tu vas aimer !

  2. Rhoo je l’ai eu entre les mains à la bibliothèque mais bon, tu sais ce que c’est, j’ai du faire des choix! A l’occasion, j’irai le reprendre!

  3. OK…. j’ai ce livre dans ma PAL depuis quelques temps maintenant, je l’avais acheté sur les recommandations de ma libraire et puis je l’ai laissé traîné… Faudrait peut-être que je le sorte de là!
    Et puis vu le temps qu’on se paye en Belgique, il vaut mieux lire des livres « heureux » sinon la grisaille pourrait bien nous envelopper!

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