Retour à Watersbridge

Hiver 1897. Une sage-femme regagne sa ferme dans le nord de l’État de New York, chargée de cadeaux pour les siens. L’y attendent les corps ensanglantés de son mari et de ses enfants gisant dans la neige. Seul Caleb, 12 ans, a échappé au massacre : il a tout vu de la grange où il s’était réfugié parmi les animaux. Mère et fils abandonnent ce qu’il reste de leur foyer pour s’engager au cœur d’une contrée hostile et glacée à la poursuite de trois tueurs aux foulards rouge. Au fil de la traque, traversée d’épisodes d’une violence sèche et brutale contrastant avec la luminosité et le silence des étendues poudreuses, on comprendra que leur soif de vengeance repose sur une imposture.. Le mensonge, le poids du pêché et la nature des liens du sang sont les catalyseurs troublants de cette équipée sauvage doublée d’un roman d’apprentissage.
En premier lieu, sachez que j’avais fait le vœu de lire ce livre depuis sa sortie, que je supportais mal de voir les autres blogueurs le lire .. et puis j’ai du attendre patiemment son arrivée à la BM pour enfin pouvoir le dévorer. Et ce fut l’inverse, c’est le roman qui m’a dévorée tout entière !
En ayant lu la quatrième de couverture, je me voyais déjà partie dans les bois à la chasse à l’homme – or j’avais simplement évité de lire le titre : Retour à Watersbridge. James Scott  signe ici un puissant et implacable premier roman où il décrit avec la précision d’un horloger le massacre d’un homme et de quatre de ses enfants. Un homme pieux et religieux, mais d’origine indienne et dont la couleur de peau et son union à une femme blanche l’auront poussé à vivre loin de toute civilisation. Les Howell se sont donc installés loin de la ville. Le père qui a changé de nom en épousant la religion, se fait appeler Jora – son épouse, Elspeth est sage-femme et s’absente de longs mois chaque année pour rapporter de l’argent à la maison. Ils ont cinq enfants, Mary, Jesse, Emma, Amos et Caleb. Ce dernier dort dans la grange depuis qu’il a vu son père assassiner un homme un soir. Suffocant et victimes de cauchemars, il n’a trouvé son salut qu’auprès des animaux dont il partage le lit.
James Scott vous livre dès la première partie une part de cet effroyable mensonge qui mènera toute la famille à leur perte. La pécheresse? Elspeth – femme pieuse mais qui est incapable de contrôler ses envies et surtout ses fantasmes. Son mari Jora le sait mais ne dit rien. La famille s’agrandit et vit à l’écart, isolée mais les enfants sont heureux. Ce bonheur fragile prend fin en l’hiver 1897. Lorsque Elspeth arrive chez elle, elle sent dans son cœur, son sang que quelque chose de terrible s’est produit en son absence. La neige a recouvert de son silence l’effroyable vérité mais tout lui apparait lorsqu’elle pénètre à l’intérieur de leur maison, à peine a-t-elle le temps de réaliser l’impensable qu’une volée de plombs vient lui déchirer le corps. C’est Caleb qui s’est emparé de l’arme de son père et qui vient de la méprendre pour l’un des trois assassins qu’il a aperçu. C’est aussi Caleb qui mettra le feu à la maison et brûlera ainsi les corps de ses frères et sœurs et de son père. C’est Caleb qui soignera le cœur meurtri de sa mère et prendra les armes.
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James Scott ne vous épargne rien : ni l’hiver froid et glacial, ni les détails sordides, ni cette envie de vengeance qui emparent les deux survivants. Une mère froide, souvent absente dont le lien avec ses enfants s’éloignaient au fil des ans – elle ne pense à eux que bébés, dépendant d’elle, à l’odeur sucrée et qui avec un peu de soins s’endormaient dans ses bras. Une fois grands, ils perdaient de leur magie et à peine de retour chez elle, elle songeait déjà à repartir. La mère et le fils vont parcourir cette terre glacée et meurtrière et croiser un vieux couple, victimes eux aussi de ses bandits et qui leur indiqueront la ville où sont allés se réfugier les assassins : Watersbridge.

« Caleb s’efforça de résister au désir de fuir. Il redoutait de ne pas être à la hauteur des attentes de son père, qu’il aimait tellement à l’époque qu’il passait son temps à l’observer en secret, à essayer de copier sa démarche, ses attitudes, et même ses intonations. Jora l’avait immobilisé sur place d’une main ferme. « Celui qui se souvient de la correction prend le chemin de la vie. Mais celui qui oublie la réprimande s’égare ».  (p.91)
Que dire sinon que ce roman m’a vraiment perturbé, car il ne m’a jamais emmené là où je pensais aller. Et j’ai adoré ! J’étais comme aimantée à ces deux êtres meurtris et à leur procession funeste. Les deux-tiers du roman se passent à Watersbridge, où Elspeth est devenue Jora (je vous laisse découvrir…) qui hisse des blocs de glace du fond du lac Erié pour gagner de quoi nourrir sa famille et payer l’hôtel. Elle craint à chaque instant de voir surgir à chaque coin de rue un homme du passé. Caleb va  de son côté travailler au seul bordel de la ville espérant y croiser les assassins de sa famille mais va faire une rencontre qui va à jamais changer son destin.
Je ne veux pas vous gâcher le plaisir sinon vous dire que le mensonge d’Elspeth se répand dans le sang comme un venin et détruit des dizaines de personnes les condamnant à une mort certaine. Qu’il est difficile de condamner Elspeth car elle aura payé le prix fort mais que dire de ces familles à jamais meurtries par cette femme ? Et cet enfant Caleb qu’on a envie de protéger mais dont on comprend les tiraillements, les doutes et les peurs. James Scott joue avec vos nerfs et tant mieux !
« Elle regarda Caleb chuter et mordit son écharpe pour étouffer son cri, par crainte d’alerter le géant ou son patron. Elle crapahuta dans la neige. Quand elle rejoignit le jeune garçon, il avait les cheveux collés par la sueur et des fragments de peau se détachaient de ses mains en sang. Elle approcha l’oreille de sa bouche. Rien. Elle aurait voulu ordonner à son cœur d’arrêter de battre, pour avoir le silence complet. Caleb respirait. » (p. 358)
Le romancier américain m’a aussi totalement prise au dépourvue à la fin. Un livre à part dans mes lectures et dont Ron Rash a justement déclaré : « Un premier roman exceptionnel, par une nouvelle voix éclatante de la fiction américaine ». 
 
Il ne fait aucun doute que je me précipiterais sur le prochain roman de ce jeune romancier (36 ans) !
Éditions Seuil, traduction Isabelle Maillet, 384 pages

14 thoughts on “Retour à Watersbridge

  1. Fabuleux! Toutes ces images qui me sont revenues à la lecture de ton billet.
    Je suis contente de tes 5 étoiles! Je suis nerveuse, quand tu lis après moi, un de mes livres 5 étoiles, que tu n'aies pas aimé! À date, ce n'est arrivé qu'avec le Tony… ice-cream! On dirait que je suis traumatisée!!! Outre lui, la moyenne est excellente!!!

  2. Oui et moi alors ! J'ai peur d'être déçue aussi quand je parle d'un livre en très bien et si les autres n'aiment pas … Ah oui le Tony, beurk !
    Je suis d'accord avec toi, on a quand même pas mal de goût en commun – résultat : toujours envie d'aller acheter le livre de suite !! c'est dangereux 😉

  3. Ce n'est pas violent dans le sens physique (à part lorsque la mère découvre sa famille assassinée), pas de détails glauques et il n'y a pas non de règlements de compte à OK Corral – la violence est plutôt enfouie sous la neige .. mais elle est là, dans le cœur des hommes. La cruauté vient du mensonge de la femme qu'elle va payer durement ! Mais c'est passionnant et te connaissant un peu, je suis certaine que tu aimerais ! Je ne peux pas t'en dire plus sous peine de révéler l'histoire !

  4. quelle lecture! ton billet m'a déjà donné des frissons donc je pense que ce livre doit être bouleversant , je vais le guetter , il sera certainement sur les rayons de ma médiathèque

  5. Merci ! Oui, des frissons le terme est juste ! Je l'ai emprunté à ma médiathèque donc il ne devrait pas tarder à arriver chez toi aussi !

  6. morte de rire ! oui tu es forte, tu repères les livres sur mon blog ou ailleurs, les achètes et les lis avant moi !! comment veux-tu que je suive ??!!!! On s'appauvrit mutuellement 😉

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