En route pour Holt County en deux mouvements

« L’appel lancinant de la musique, le rythme entrainant d’une ballade traditionnelle et la grâce délicieuse d’un vieil hymne »
The New York Times.
Parfois, il m’est difficile d’écrire un billet car ma lecture a été si belle que j’ai peur de ne pas pouvoir lui rendre justice. Tout a commencé par un craquage de slip en mars dernier lorsque la couverture du Chant des plaines de Kent Haruf a croisé mon regard. Ma jolie librairie de livres d’occasion a une section consacrée au romans 10/18 où je trouve toujours plein de pépites. Le titre et la quatrième de couverture auront fini de me convaincre. Colorado me voilà !

Le hasard fut que je trouve à la bibliothèque un autre roman de Haruf, Les gens de Holt County.  Et d’apprendre par la voix de Marie-Claude, qui entre temps s’était aussi appropriée les livres que Les gens de Holt County était la suite, écrite dix ans plus tard (mais deux ans dans le roman) du Chant des Plaines. Marie-Claude avait commencé par le dernier pour se jeter ensuite sur le premier.
Grâce à elle, je n’ai pas commis cette erreur et je suis partie écouter ce chant des plaines à Holt, petite bourgade du Colorado où vit Guthrie, professeur d’histoire américaine, son épouse Ella et ses deux fils Ike et Bobby – que l’on retrouve dans le deuxième opus. Ella est dépressive, et depuis deux ans elle passe ses journées enfermée dans sa chambre, dans le noir – laissant ses enfants désemparés et son mari gérer la maison et les enfants. Ce dernier doit également gérer un élève difficile, sportif mais irrespectueux et ses parents, qu’on appellerait par ici, des pauvres gens.
« Mémorial Day. Le jour des morts tombés au champ d’honneur, le dernier lundi de mai. Les deux femmes sortirent sur les marches du porche à la lueur du soir, avec la lumière derrière elles allumée dans la cuisine, visible par la porte ouverte, les éclairant à contre-jour. En dehors de leur différence de taille, elles auraient pu être mère et fille. Leurs cheveux noirs étaient épais autour de leurs visages et leurs traits doux étaient légèrement rougis par la chaleur des fourneaux, à cause du repas qu’elles préparaient. Derrière elles, dans la salle à manger, le couvert était mis sur la able munie de ses rallonges, couverte d’une nappe blanche , de grandes bougies et de la porcelaine ancienne que la fille avait découverte dans les étagères du haut de la cuisine, vieilles assiettes qui n’avaient pas été utilisées depuis des décennies, qui étaient un peu ébréchées et passées, mais encore très présentables ». (p.316) Le Chant des Plaines
Ce livre chorale nous présente Maggie Jones qui va prendre sous sa main la jeune Victoria Roubideaux, âgée de 17 ans, mise à la porte par sa mère après que celle-ci a découvert qu’elle est enceinte.  Victoria va s’installer chez Maggie qui doit s’occuper de son vieux père, sénile (on dirait aujourd’hui qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer). La jeune femme ne peut plus rester car celui-ci la voit comme une intruse aussi Maggie lui propose d’emménager chez les frères McPheron, Harold et Raymond.
Harold et Raymond sont pour moi les pièces centrales, pivots, des deux romans de Kent Haruf. Ces deux frères ont repris le ranch de leurs parents après leur décès accidentel. Les deux frères, inséparables, y sont restés et ne se sont jamais mariés. Ils mènent une vie simple, s’occupant du bétail, à l’ancienne en les guidant à cheval, s’occupant du foin et de la vente. Leur vie est presque monacale. Ils échangent peu de mots, se comprennent d’un simple regard. Rustres au premier abord, leur premier voisin à plus de 3km – ils peuvent impressionner. Ils n’ont pas touché à la chambre de leurs parents depuis leur décès il y a presque 50 ans. Une vie simple. Une vie « lente » comme dit Raymond.
Ils vont pourtant accepter de prendre chez eux Victoria, enceinte de six mois – malgré les « on dit » et rumeurs si coutumières des petites villes. A Holt, ça discute beaucoup. Victoria va s’attacher à ces deux messieurs, qui au départ lui font un peu peur. Elle va dépoussiérer la maison et les deux hommes ! Cette jeune maîtresse de maison va s’approprier la cuisine, le salon et la salle à manger, la vaisselle ancienne et la chambre des parents. Harold et Raymond vont faire plus attention à leur apparence, leur langage et sortir de leur mutisme.  Les McPheron sont finalement heureux de partager leur maison puis désenchantés lorsque Dwayne, l’ex de Victoria, installé à Denver vient la chercher. Celle-ci disparait plusieurs mois…
Je me suis vraiment attachée à Harold et Raymond, les deux hommes ne cessent de rediscuter tel ou tel point mais sont d’une loyauté et générosité sans borne. Ils acceptent son retour à condition qu’elle ne parte plus. Une nouvelle famille se créé lorsque son enfant naît finalement au printemps.
« Ils quittèrent les corrals et traversèrent l’allée de gravier jusqu’à la maison; sur le perron, ils donnèrent de grandes claques sur leurs jeans pour en faire partir la poussière et tapèrent leurs bottes par terre, puis ils entrèrent, retirèrent leurs vestes chaudes et leurs chapeaux, et Raymond se lava les mains et la figure dans l’évier et commença à cuisiner sur le vieux fourneau en émail. Guthrie et les garçons se débarbouillèrent dans l’évier après lui et s’essuyèrent au torchon de cuisine ». (p.214) Les Gens de Holt County
Haruf aime Holt et nous le rend bien. Il aime décrire la vie « des petites gens », des « gens ordinaires ». Le rythme peut paraitre lent à certains lecteurs, on suit sur un chapitre la journée des deux frères, leur déjeuner ou lorsqu’ils aident les vaches à vêler.  Il en découragera certains, pour moi ce fut tout l’inverse. Je me souviens de ces longues journées d’été au Montana – où je regardais la plaine, immense, sans fin – et où le temps semblait parfois s’arrêter. Kent Haruf a créé de toute part le comté de Holt – à l’est du Colorado. L’auteur vivait à Salida, à deux heures de Colorado Spings et a décrit ainsi le paysage rude (« plat et sans arbres où rien ne pousse ou presque et où il pleut rarement ») de sa région en ses mots « Cette campagne n’est pas jolie c’est vrai – elle est magnifique ».  Haruf s’imaginait ainsi le ranch des frères McPheron blanc et la grange rouge. Il précise également dans cet entretien que son nom de famille se prononce (dernière syllabe) comme sheriff en anglais. Un « u » presque muet. Kent Haruf est décédé en novembre dernier. A 71 ans seulement.
Mais surtout Kent Haruf aime profondément les gens. Il m’a rappelé un peu Georges Simenon qui sait aussi décrire ces petites villes où la seule animation est le chant des cloches le dimanche matin et le marché le vendredi. Une vie pas facile où les âmes esseulées viennent chercher du réconfort dans les quelques bars du coin et y croisent ceux qui travaillent dur dans les champs ou dans leurs ranchs.
Deux ans ont passé lorsque je retrouve les frères McPheron dans Les gens de Holt County. J’avoue que je n’ai pas osé m’attaquer au second roman pendant deux jours, peur de ne pas retrouver le même amour pour ces vies simples, où le malheur frappe mais où les gens semblent si raisonnables au fond. Mais non ! Bien au contraire, j’ai dévoré le second roman en deux soirées à peine. Trop heureuse de retrouver Victoria qui vient rendre visite à ces deux « oncles » qui continuent de s’occuper de leur ranch. Guthrie fréquente désormais Maggie, et Ike et Bobby ont grandi et viennent aider au ranch. Kent Haruf nous présente d’autres habitants de Holt – comme les Wallace, Betty et Luther – qui vivent dans une caravane avec leurs deux jeunes enfants, Joy Rae et Richie. Betty et Luther sont suivis par Rose, l’assistante sociale car ils sont, simples d’esprit – ils vivent de l’aide sociale, des coupons de nourriture et vont devoir affronter le frère de Betty, Hoyt Raines – un homme d’une violence inouïe.
Et il y a aussi DJ, un jeune garçon qui vit seul avec son grand-père, un vieillard qui ne sort qu’une fois par mois en ville pour aller encaisser sa pension (aux USA, on reçoit un chèque qui peut être encaisser partout, ici au bar de la ville). DJ Kephart est un drôle de garçon, âgé de onze ans, peu bavard, un peu gauche mais très gentil. Il va croiser la route des McPheron et surtout devenir un ami proche de deux soeurs, Dena et Emma dont la mère, Mary Wells plonge dans une profonde dépression après le départ de son époux. Les enfants vont aménager une vieille cabane en un lieu de paix, loin des problèmes des adultes. Juste pour eux.
L’hiver s’installe sur Holt – la neige, le blizzard et le froid. La tragédie se prépare. Mais chez Haruf rien n’est immuable – et comme je le disais précédemment, la vie doit continuer – les vaches doivent être nourries, les élèves doivent être éduqués, les clients doivent être servis. Une tragédie qui secouera tous les lecteurs. Je me suis demandée comment Marie-Claude avait ressenti la chose puisqu’elle a lu les romans dans l’ordre inverse. Moi je m’étais totalement attachée aux personnages, aussi j’ai bien failli y aller de ma petite larme. Mais comme le printemps revient chaque été, les mésanges chantent à nouveau et Haruf réussit à nous redonner espoir. Parce qu’il y a une force chez ces gens-là et un fort esprit d’entraide. On retrouve avec plaisir Guthrie et ses enfants, et puis la vie change – les gens se rapprochent, les enfants grandissent et que sera sera.

« Et puis à l’extérieur de la maison, par-delà la pièce silencieuse dans laquelle ils se trouvaient, la nuit commença à descendre le long de la rue. (…) Plus loin, en dehors de la ville, là-bas dans la hautes plaines, les lumières bleues des cours, sur leurs grands poteaux, s’allumeraient dans toutes les fermes et dans tous les ranchs isolés de tout cette région plate et sans arbres, et pue après le vent se lèverait, soufflant sur les grands espaces, voyageant sans rencontre d’obstacles à travers les champs immenses plantés de blé d’hiver, à travers les prairies naturelles ancestrales et les chemins de gravier, transportant avec lui une lumière pâle alors que l’obscurité progressait et la nuit s’installait ». (p.408) Les Gens de Holt County






Le Chant des Plaines, Editions 10/18, traduction Benjamin Legrand, 318 pages
Les gens de Holt County, Robert Laffont, Collection Pavillons, traduction Anouk Neuhoff, 409 pages

24 thoughts on “En route pour Holt County en deux mouvements

  1. Bonjour,
    Le chant des plaines et les gens de holt county m'attendent sur mes étagères. Ce seront je pense mes prochaines lectures. En ce moment je suis plongée dans le Fils, j'aime et j'ai hâte de m'y remettre. Je vous conseille un livre que j'ai dévoré la semaine dernière, Clouer L'ouest, un coup de cœur pour moi.
    Bonnes lectures.
    Une passante ivre de mots.
    Samya

  2. Bonjour,
    Je retape ce message car entre temps je suis allée voir de quoi il retournait avec Clouer l'ouest et les critiques sont dithyrambiques (avec dans la même collection un livre qui me tente beaucoup : Battues d'Antonin Varenne).
    Merci beaucoup pour ce conseil !

    Je ne peux que vous conseiller de vous envoler vers Holt County mais pour le moment je vous laisse au Texas en compagnie du fils, un roman épique avec un souffle extraordinaire !

    Bonnes lectures à vous aussi 😉

  3. Même si je ne suis pas certaine d'avoir le "profil" pour ces livres là, je trouve ta chronique sublime.
    Tu avais peur de ne pas rendre justice à ta jolie lecture. Tu peux être rassurée 🙂

  4. Merci ! Je trouve toujours difficile d'écrire sur les livres qu'on a aimés 🙂
    Le profil ? Tu pourrais être touchée par ces deux frères …

  5. Bon, Le chant des plaines est sur mes étagères, un exemplaire de la bibli pas très très propre (donc ça part mal) et écrit un peu gros (ça part mal encore); je crois que je vais te faire confiance parce que quand même c'est complètement les histoires que j'aime (hélas la bibli n'a pas la suite)(même si ce n'est pas nécessaire, on a une autre histoire?)

  6. Ma pauvre ! Pas gâtée, mais le texte, lui en vaut la peine 😉

    Tu peux lire le premier sans lire le second… mais si tu tombes sous le charme, il te sera difficile de faire l'impasse . quoique ! ça pourra attendre (comme du bon vin) !

  7. Punaise! Qu'est-ce que je peux ajouter?! Tu t'es surpassée… Magnifique billet, sublimes photos.
    Tout est là. Tu rends bien justice à tout ce qui m'a renversé dans ces romans.
    Si je ne les avais pas déjà lus, je me précipiterais! Les personnages me manquent… C'est rare que ça fasse ça à ce point. Les deux romans sont dans ma pile Romans à relire avant de mourir!

    Et je suis hyper contente que tu aies aimé ces deux romans – et leurs personnages. Le contraire m'aurait surpris!

    Ma seule déception, à la lecture des deux opus, c'est d'avoir commencé par le deuxième.
    D'avoir lu Le chant des plaines après, c'est un peu comme une résurrection ou une réincarnation! Tsé veut dire? Mais heureusement, cela n'a pas entaché mon plaisir.

    J'ai Colorado blues pas loin, pour les jours creux, après 4-5 déceptions livresques!

  8. J'allais partir et hop je vois Marie-Claude commenter et je ne pouvais passer à côté ! Merci car franchement j'ai relu ce billet (écrit avant mon départ en vacances) et je l'ai trouvé moyen donc vous me rassurez !

    Oui, moi aussi ils me manquent ! ces vieux bougres et ces jeunes… Tu as raison, il faut créer une PàRl (pile à relire)

    J'ai eu de la chance car tu les as lus avant et tu m'as prévenu pour l'ordre de lecture !

    Je cherche Colorado Blues de mon côté …. et tu as raison, à garder pour une période creuse !!

  9. C'est entre guillemets, c'est de prime abord le genre de livre/histoire qui ne me tente pas, même si bien sûr, je passe à côté de certains personnages, et certaines histoires tout court..
    Oui, pour ma part je trouve plus facile d'écrire des chroniques mitigées. Quand on a adoré on a peur de ne pas être à la hauteur… et quand les chroniques sont négatives, on a peur de frôler la méchanceté. Pas simple.

  10. Je suis ravie, ce roman est dans ma liseuse, et je pense qu'il me plaira ! Je le garde pour le mois américain en septembre (dans la mesure du possible !)

  11. Oui mais tu t'en tires très bien à chaque fois ! Avec celui de Moix par exemple ! Mais je trouve aussi plus aisé d'écrire sur un livre auquel on a trouvé des défauts et puis je sais qu'ici il va en décourager car l'auteur s'attarde sur les petites choses de la vie mais son message, lui, est immense 😉

  12. Tu veux dire que je vais t'acheter les Lonesome Dove car mes exemplaires, je les garde ! Mais je vais finir par te les envoyer parce que je trouve ça hallucinant que tu ne les déniches pas 😉

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