Un membre permanent de la famille

Un nouveau recueil de nouvelles à se mettre sous la dent ! J’ai eu envie de lire le recueil de Russell Banks dès sa sortie et plusieurs billets m’ont conforté dans mon envie. Finalement il est arrivé à la BM et il ne m’aura fallu qu’un aller et retour en train (le même jour) pour le lire.
Russell Banks a ce talent particulier pour « filmer » le quotidien des gens ordinaires en se faufilant à travers les fissures de leurs âmes et en nous offrant un aperçu de leurs craintes les plus profondes.  Banks vous offre ici l’image que ses personnages se renvoient en se regardant dans un miroir. Cette image qui parfois nous fait détourner le regard.
Ces douze nouvelles ne sont pas toutes égales, une ou deux, j’avoue m’ont laissé perplexe, mais d’autres ont su, en quelques pages, m’attraper pour ne plus me lâcher.  Ici les nouvelles sont toutes hétérogènes,  je n’ai pas trouvé de vrai fil rouge entre les histoires exceptées pour cette quête perpétuelle d’identité.  A la faveur d’un décès, d’un accident, d’un mensonge, d’un congrès, les personnages doivent faire face à leur plus grand ennemi : eux-mêmes et parfois ils décident de faire face.
Comme l’héroïne des Oiseaux de neige dont la mort subite de son époux (après une trentaine années de mariage) va profondément changer son rapport à la vie et lui permettre de se libérer d’une fonction, celle d’épouse fidèle pour être enfin elle-même. Lorsque le héros de la première nouvelle passe à l’acte, c’est pour enlever cette armure de père « marine » qu’il a endossé pendant des années (après le départ impromptu de son épouse) pour élever ses trois fils mais dont le poids aujourd’hui est trop lourd à porter. Il s’en libère. Mais le prix à payer est élevé.
Mon coup de cœur a été en premier pour la nouvelle dont le livre a volé le titre, Un membre permanent de la famille, où le héros n’est autre que l’animal en couverture du livre. Un animal qui porte en lui le poids d’une famille, à jamais dissolue. L’animal qui sert de lien invisible entre les membres d’une famille fragilisée et dont la disparition va créer un gouffre inattendu. Un très joli moment de lecture.
Puis l’avant-dernière nouvelle où j’ai adoré la rencontre entre cette femme esseulée, mythomane et cet homme qui va la confronter. Un grand moment. Il y a aussi les actes manqués avec le mari humilié qui invité à la fête de Noël de son ex-femme et du nouveau mari riche de cette dernière voit sa haine le pousser à se comporter de manière inquiétante ou cette femme coincée toute une nuit sur le toit d’une voiture, menacée par un pitbull chez un concessionnaire automobile. Incapable d’affronter l’image qu’elle croit renvoyer, elle voit toutes ses craintes se réaliser.
Des nouvelles qui ne ressemblent en rien à celles plus violentes, plus percutantes de Craig Davidson, mais qui s’insinuent en vous, dans vos propres peurs et peuvent créer une sorte de malaise pour le lecteur, tour à tour témoin ou voyeur.
« Comme Veronica, je ne sais pas ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, je n’ai moi non plus aucun moyen de le savoir. C’est à ça que aboutissent les junkies. Ils vivent dans leur propre récit personnel même quand ils ne sont pas défoncés. Ils inventent la réalité et la déforment selon leur envie de drogue, et si tu marches dans leur récit ne serait-ce qu’un tout petit peu, c’est ta réalité à toi qui se trouve infectée jusqu’à ce que leur déformation devienne aussi la tienne ; et tout le temps, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, tu vas te creuser la tête pour savoir si cette fille plane ou pas, si elle tient le coup ou pas, si elle va t’arnaquer pour acheter de la came ou pas, si elle dit la vérité ou pas, et même si elle sait ce qui est vrai. C’est comme un virus. Leur maladie devient la tienne. La seule réponse valable, c’est de te mettre en quarantaine, loin d’eux, … (…) ». (p.209)
Entre la chaleur et les cocktails de Miami et la neige et le froid du Michigan, l’auteur américain nous emmène à la rencontre d’êtres ordinaires poussés au mensonge, à la fuite ou à l’affabulation pour fuir leurs mornes existences. Leurs comportements cachent de profondes abîmes, des dépressions, des angoisses qu’ils ne peuvent partager et qui les poussent à agir violemment, déraisonnablement. La vieillesse, la routine du mariage, que le couple soit moderne ou traditionnel, la drogue, le jeu, résultat :  l’usure est la même. Le temps n’arrange rien chez les personnages de Banks (souvent de jeunes retraités).
Vous aurez compris, j’ai trouvé chez le romancier une intensité extraordinaire et surtout, à travers les choses du quotidien, une parabole sur la vie humaine, sa fragilité et sa faillibilité. Même si, comme je l’ai précisé en début de billet, je suis parfois restée perplexe mais à réfléchir, je pense que Russell Banks parle de lui-même puisqu’il semble obséder (à travers plusieurs nouvelles) par le temps qui passe, la vieillesse (et la Floride, véritable paradis pour ces oiseaux des neiges) et l’inéluctable face à face avec la mort. Certains choisissent de rester sur la même voie, quitte à supporter un époux peu aimable et d’autres choisissent soudainement de prendre leur envol, une dernière fois, vers de meilleurs cieux.

Ancien marine 
Un membre permanent de la famille 
Fête de Noël 
Transplantation 
Oiseaux des neiges 
Big Dog 
Blue 
Le perroquet invisible 
Les Outer Banks 
Perdu, trouvé 
A la recherche de Veronica
La porte verte

Actes Sud, Recueil de nouvelles,  traduction Pierre Furlan, 239 pages.

13 thoughts on “Un membre permanent de la famille

  1. Magnifique billet, une fois encore.

    Tu me rappelles un très bon souvenir de lecture. J'ai aussi adoré "Un membre permanent de la famille". "À la recherche de Veronica" est un tour de force. Et un gros coup de coeur pour "Blue".
    Moi, j'ai beaucoup aimé "Les Outer Banks". (Les chiens qui meurent, je résiste difficilement.)
    Un quatre étoiles, comme moi!

  2. Oui un plaisir de lecture ! A la recherche de Veronica, j'ai totalement visualisé la scène ! Blue a une fin remarquable. Je l'ai lu très vite 😉

  3. Oui, elle m'a un peu troublée celle-ci. Je comprends l'émotion de la famille et celui qui porte ce nouvel organe. J'aime la variété des nouvelles et quand l'émotion ressurgit à travers "des petits riens". Banks est un formidable liseur d'âmes !

  4. un coup de cœur pour moi aussi, mais depuis j'ai entendu que cet auteur avait été choqué par la couverture de Charlie hebdo et cela m'a beaucoup intrigué sur cet écrivain

  5. Sans doute est-il religieux, beaucoup d'américains (un pays très pratiquant) n'approuvaient pas Charlie Hebdo. C'est un pays très différent du nôtre (pour y avoir vécu), on y trouve tous les extrêmes mais 80% des américains sont croyants et une bonne moitié pratiquants, contrairement à la France.

  6. J'hésitais beaucoup à le lire car je ne suis pas une grande fan des nouvelles mais j'ai découvert Le Paradis des animaux de David James Poissant (collection Terres d'Amérique chez Albin Michel) et je suis tombée amoureuse du genre 🙂 ! Alors je vais tenter celui-ci ^^

  7. Tu as lu celle de Machart ? et celles de Dorothy M.Johnson ? Les nouvelles peuvent vraiment t'embarquer mais je suis d'accord : c'est un genre à part. Hier j'ai découvert un auteur dont les recueils contiennent jusqu'à 96 nouvelles mais là j'ai dit non !

  8. J’ai aperçu ce livre hier à la bibliothèque, et me rappelant de ton billet (que je n’ai pas commenté, ça m’étonne!), je l’ai emporté immédiatement. J’aime beaucoup les nouvelles et c’est vrai que les avis positifs lus par-ci par-là y sont aussi pour quelque chose! Affaire à suivre, mais en relisant ton billet, je n’ai qu’une envie : me plonger dedans!

    1. Ah super ! J’espère que tu vas aimer comme moi et c’est très bien d’aimer les nouvelles – c’est un genre un peu oublié 😉

      J’adore revenir avec des livres que j’avais en tête de la bibli !

      1. J’en ai lu quelques-unes, et j’ai bien aimé la lenteur de « Transplantation », même si elle se termine un peu vite. « Un membre permanent de la famille » est sympa aussi, on ne s’attend pas à cette fin! Je poursuis 😉

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