The Homesman

J’avais déjà vu l’excellente adaptation cinématographique signée Tommy Lee Jones lorsque j’ai entamé ma lecture de mon deuxième roman de Glen Swarthout. J’adore les western même celui-ci, sorte d’ovni puisqu’ici il n’est ni question d’Indiens, de scalp ou de chasseurs de bisons. Swarthout nous offre un drôle de voyage :  en 1855, un convoi quitte l’Ouest sauvage (futur état du Nebraska) pour l’Est, retour vers les terres civilisées de l’Iowa,  à Hebron. Composé de 5 femmes et d’un homme, le convoi prend ainsi le chemin inverse de milliers de migrants, hommes, femmes et enfants partis se procurer de nouvelles terres, plein d’espoir, vers l’Ouest et repoussant sans cesse la « frontière ».

L’héroïne, Mary Bee Cuddy est considérée comme une vieille fille. Âgée de 31 ans et considérée trop autoritaire et laide,  elle n’a toujours pas trouvé mari. Elle enseigne dans une petite bourgade sauvage de l’Ouest, frappée en cette saison par un hiver qui refuse de s’en aller. Tempête de neige sur tempête de neige. Mary Bee a appris à gérer seule la tenue de son ranch. Monter à cheval, manier les armes, s’occuper des bêtes – rien ne lui fait peur. Pieuse, elle prend conseil auprès du Révérend Dowd et désespérée propose à un des ses voisins, plus jeune, de l’épouser. Premier refus. Mary Bee Cuddy ne conçoit pas le mariage comme un acte d’amour mais comme un contrat : deux personnes partageant les mêmes objectifs et s’entraidant. Bafouée, la jeune femme apprend par Dowd que sa seule amie (kilomètres à la ronde) Theoline Belknap a perdu la raison, après avoir accouché, à 43 ans d’un troisième enfant. Elle l’a laissé mourir de froid et est plongée depuis dans un terrible mutisme.

Dowd apprend à Cuddy que ce phénomène s’étend sur toute la région et que trois autres femmes sont également devenues folles, Gro Svendsen qui a essayé d’assassiner son époux, Hedda Petzke, catatonique depuis une violente attaque de loups et Arabella Sours qui a perdu ses trois enfants. Incapables de tenir leur maison correctement, de prendre soin de leur progéniture et de leur mari, elles sont devenues des fardeaux. Dowd a eu connaissance d’un précédent convoi qui a emmené ces femmes vers la civilisation, à Hebron en Iowa. Il propose aux 4 époux de payer pour leurs frais de voyage, de préparer des lettres à leurs familles (la plupart sont originaires de l’Est et ont encore de la famille là-bas). Le cas échéant, l’Iowa possède un asile. Le révérend propose de tirer au sort pour désigner la personne chargée d’emmener ces femmes.
Le sort désigne Belknap mais l’époux se dérobe, il refuse net de partir. Mary Bee Cuddy propose alors de le faire à sa place. Qu’une femme le fasse parait fort peu raisonnable mais les époux n’ont pas d’autres choix. Une question de survie. Ces femmes leur demandent de l’attention, du temps qu’ils n’ont pas. Cuddy réalise cependant son erreur et trouve sur son chemin, un homme dont la vie ne tient qu’à une corde. Bandit, voleur, George Briggs, la cinquantaine, a été battu puis on lui a passé la corde au cou, les mains attachées dans le dos, il est en vie car sa monture n’a pas encore jugé bon de l’abandonner. En échange de la promesse de l’accompagner jusqu’à Hebron, Cuddy le libère. La cohabitation s’avère au départ difficile. L’homme rechigne à la tâche, il n’éprouve aucune sympathie pour ces femmes qu’ils jugent responsables de leurs situations. La neige succède à la neige et c’est en compagnie de ces compagnons de voyage étranges et deux mules que le convoi se met en route.
« Soon, however Mrs Svendsen began to wail again, and was echoed by another woman, then another, and presently the voices of all four,  Gro Svendsen and Hedda Petzke and Arabella Sours and Theoline Belknap, joined in discord. It was a lament such as these silent lands had seldom heard. It was a plaint of such despair that it rent the heart and sank teeth into the soul. (..) It was as though the tragic creatures in the wagon could now, finally, discern what was happening to them : that they were being torn apart from everyone they loved, their men, their children born and unborn; and from everything they loved, their flower seeds and best bonnets and wedding rings – never to return ». (p. 104)
Cinq semaines de voyage où ils vont devoir affronter toutes sortes d’obstacles, principalement cet hiver très rude, la nature peu complaisante et croiser en chemin des indiens. Mary Bee se sent proche de ces épouses, esseulées, malheureuses. L’une d’elle, aux accès de violence incontrôlables n’a pas su donner à son mari d’enfant. Chose impensable en ces temps. Forcée au devoir conjugal quotidiennement, elle n’éprouve plus d’amour pour son conjoint et développe peu à peu une haine féroce à son encontre. Le décès de sa mère, seule protection, va faire basculer la jeune femme. Idem pour Arabella dont les trois enfants vont tous décéder en moins de deux jours de la diphtérie. Que dire de Theoline dont l’époux a eu vite fait de lui trouver une remplaçante, âgée de 17 ans ? La Conquête de l’Ouest se fera sur leur sang, leurs tripes. Les femmes ne sont là que pour donner des fils et des filles en âge de travailler, tenir la maison, le poulailler. Elles ne sont que du bétail.
Cuddy se voit aussi abandonnée, par les hommes. Trompée, rejetée – éprouvée par ce voyage où elle perd tous ses repères, elle sombre peu à peu.

Je n’en dirais pas plus, mais sachez que Swarthout réalise un vrai tour de force. Non seulement en nous plongeant dans cette époque, mythique de l’Ouest, totalement méconnue du lecteur – on est très loin de la joie de vivre de la Petite Maison de la Prairie, ici Dame Nature donne mais reprend tout. Ces femmes, nées à l’Est, élevées dans des villes civilisées se retrouvent soudainement seules à affronter l’attaque des loups affamés (comme Mrs Petzker), la maladie de leurs enfants, les récoltes brûlées ou l’aridité de la terre. Chaque jour, elles doivent assurer le dur labeur quotidien sans jamais se plaindre.  Incapables d’exprimer la moindre émotion au début du voyage, la distance physique avec l’origine de leurs malheurs va avoir un effet positif. Les femmes ne se lamentent plus, se laissent soigner, emmener et vont trouver chez Briggs la protection et la sécurité dont elles ont besoin. Et Dame Nature leur offre les premiers signes du printemps.

Si Mary Bee Cuddy perd peu à peu confiance en elle, l’homme qu’elle juge rustre, sauvage, mal élevé, sans foi ni loi va peu à peu s’éveiller au monde et ce voyage va transformer Briggs en une personne qu’il n’aurait jamais soupçonné être un jour. Ainsi on comprend mieux le titre du livre, The Homesman néologisme créé par Swarthout pour désigner cet homme chargée de ramener ces femmes dans leur foyer d’origine, à l’Est. (Traduit « le rapatrieur » dans la version française). La frontière invisible semble ainsi séparer ainsi le monde : La folie à l’Ouest, la raison à l’Est.

Décidément, ce Swarthout a tout pour me plaire ! Quel plaisir de lire ses mots, ses textes. Hâte de découvrir ses autres écrits. Vous l’aurez donc deviné, encore un gros coup de cœur pour moi !
PS : J’avais beaucoup aimé l’adaptation cinématographique et étrangement je ne me suis souvenue de la troisième partie que peu de « pages » avant celle-ci (pourtant il s’en passe des choses, que je vous tais volontairement). Tommy Lee Jones et Hilary Swank ont parfaitement rempli leurs missions et je n’ai eu cesse de revoir pendant ma lecture le visage de ces deux êtres bafoués par la vie mais foncièrement bons. 
Éditions Simon and Schuster, The Homesman,  lu en anglais, 278 pages

 

26 thoughts on “The Homesman

  1. Si tu regardes mon précédent billet (craquage de slip), tu verras que j'ai encore déniché d'autres pépites dont un Fante.

    Oui, je pense que tu aimeras celui-ci – Swarthout tord le coup aux idées reçues concernant la conquête de l'Ouest et c'est très plaisant !

  2. Fonce ! Tu ne vas pas le regretter, j'aime bien sa manière de raconter l'Ouest … loin des sentiers battus !

    Bon je ne suis pas très objective …. 😉

  3. Ah! Je savais bien que tu allais adorer… J'ai prêté le roman à une copine qui était très rétissante. Quoi, un western? Je lui ai dit: lis-en 50 pages. Après, si tu n'aimes pas, arrête.
    Tu penses bien qu'elle n'a pas pu arrêter!

    C'est vrai que, comme tu le dis si bien, Swarthout tord le coup aux idées reçues concernant la conquête de l'Ouest, et à mon sens, c'est ce qui fait toute la richesse de Homesman. J'ai vraiment adoré…

  4. Oui, Jérôme va se lancer et peut-être Chinouk, Hélène avait aussi adoré.

    Oui, il apporte une autre vision et ça fait du bien ! Tu n'as pas lu mon craquage de slip ? 😉

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