Iles

« Je suis dans la Forêt du Nord à cinq kilomètres du bord. Le second campement a été construit et je suis maintenant à une heure du bord. Ce matin, je me suis discrètement éloigné. Je veux être seul quand j’atteindrai le bord de la forêt, quand je franchirai le bord. La forêt change enfin. C’est comme si elle se voilait, avant de révéler son secret. Il y a beaucoup plus de buissons et le terrain devient vallonné. Bientôt, je verrai le demi-jour, la clarté du demi-jour. Il fait déjà plus clair. Je ferai construire une maison là-bas. Elle n’aura pas d’avant ni d’arrière, pas de préférence pour la forêt ou la plaine ouverte. Je saurai me montrer généreux dans ma victoire sur la forêt verte. Au besoin, je ferai la maison toute ronde, c’est une idée, une maison ronde entourée d’une galerie ronde.»
C’est dans le cadre de l’opération de Masse Critique que j’ai reçu cet ouvrage. J’avoue que la couverture et cet extrait m’avait donné fort envie de m’embarquer avec lui pour les Indes néerlandaises (l’Indonésie actuelle) à la fin des années 30.

J’avoue de suite que je ne connaissais pas du tout l’auteur, A.Alberts, célèbre dans son pays. Et surtout je ne connaissais rien de son style, si particulier. Tout le long de ma lecture, je réfléchissais déjà à ce billet et à y écrire tous les écueils, ou plutôt les particularités de style qui rendaient cet exercice à la fois difficile et passionnant.

Je sais que ces propos peuvent paraitre étranges, mais A.Alberts va faire de son recueil de nouvelles (12) le journal de bord de son voyage dans l’imaginaire. Très loin du récit très terre à terre auquel je m’attendais. Ajoutez-y le style très particulier de l’auteur. A chaque nouvelle entrée dans son journal, le romancier néerlandais continue de me surprendre et me voilà relisant plusieurs fois la même phrase pour être sûre de ne pas avoir loupé quelque chose.

J’arrivais donc à la fin de ma lecture, prête à pondre un billet dense quand j’ai lu la postface et là surprise : je n’ai pas rêvé, les choix stylistiques de l’auteur n’étaient pas sortis de mon imagination – ce style si singulier avait fait la marque de fabrique de l’auteur. Un style déroutant mais suffisamment puissant pour que j’ai envie de m’embarquer avec lui au fin fond de cette île où les hommes semblent devenir fous.

Le choix narratif de l’auteur est singulier pour plusieurs raisons, en voici les principales qui ont de quoi me chambouler dans mes habitudes de lecture :

  1. A.Alberts privilégie des phrases très courtes, toute en retenue (comme ses personnages), l’effet obtenu est une impression de réalité modifiée, comme lorsque nous rêvons.  On ne sait jamais si ce qu’on voit est réel ou sorti de l’imagination du jeune fonctionnaire, envoyé sur cette île mystérieuse.
  2. L’auteur nous tient à distance, ainsi il empêche au lecteur toute forme d’identification. Je fus donc la première surprise de n’y voir aucune référence géographique, culturelle ou historique. Impossible de situer cette île sur une carte, de savoir qui sont les peuples indigènes de cette île, aucun nom.  Seules les mentions du bateau, de l’accostage, du village, des arbres, de la mer permettent au lecteur de comprendre qu’il s’agit d’une ile.  Cette suppression volontaire d’indications donne ainsi à l’histoire un aspect irréel, suspendu dans le vide. J’ai désespérément cherché des indices et je n’ai rien trouvé. L’effet attendu (?) et obtenu a été une forte volonté de continuer ma lecture afin d’obtenir des réponses.
  3. Le ton est plutôt nonchalant, le narrateur n’est pas follement intéressant, il aime l’île pour les siestes l’après-midi et les boissons au rhum. Il ne s’intéresse absolument pas à la culture locale, aux us et coutumes des habitants. Il les fait travailler sans état d’âme. Il développe de drôles d’obsessions comme d’aller au nord. Traverser cette maudite forêt.
  4. Sa technique d’écriture, ce ton décalé, ironique, exprimé en très peu de mots, sous forme de phrases courtes et répétitives (sans grand intérêt) facilitent la création de ce sentiment d’aliénation chez le lecteur. Tout devient irréel.  Etant plutôt cartésienne, je me demandais si ce journal de bord était une invention de sa part, le comportement du narrateur et celui des autres étant de plus en plus bizarres.
  5. Les conversations dans le récit de l’auteur néerlandais sont rares et suivies de longs silences, d’une forme de gêne.  Cette impression est confirmée dans la postface qui précise que « les questions n’ont pas de but et les réponses ne répondent pas aux questions. » Ici, ils semblent tout tâtonner, hésiter et ne se retrouver qu’autour du rhum ou de conversations futiles ou pis encore, leurs dialogues tendent aux malentendus, ainsi l’incompréhension est parfois totale entre les interlocuteurs. Quelle impression étrange pour le lecteur !

Ainsi, un des moments forts du récit est lorsque le narrateur interroge un habitant sur son choix de vivre de l’autre côté du marécage, et non dans le village – sa réponse m’a plongé dans une forme de désarroi et en même temps a provoqué chez moi un élan de curiosité : « Parce qu’il n’y avait personne au village avec qui parler ».  Chez A.Alberts, toute forme de communication humaine est compliquée. Les hommes deviennent fous, développent de drôles d’obsessions. Le narrateur est obsédé par cette jungle qui occulte son horizon et semble développer ses tentacules autour de son habitat.

« La bande de palmiers est plus large ici que chez nous, dit le chef du village.
Mais nous sommes près de la mer, dis-je.
Oui, nous sommes près de la mer.
Et à combien du village ?
Oui, nous ne sommes plus très loin du grand village« . (p.25)
Dans la nouvelle intitulée « L’île inconnue » (ironie …) l’équipage d’un avion militaire américain doit atterrir d’urgence sur une de ces îles. Le cauchemar commence réellement lorsqu’ils se découvrent incapables de communiquer avec les indigènes afin de trouver de l’aide. Lorsqu’au final, ils arrivent à traduire le mot téléphone, ils sont soudainement libérés ! Délivrés – communication zéro.

Comme dans l’histoire précédente, intitulée « La dernière île » où un aventurier suédois embarque notre narrateur dans son délire personnel : partir à la recherche de célèbres plongeurs capables de remonter les filets de pêche. A chaque nouvelle escale, les indigènes confirment à avoir entendu parler d’eux mais les renvoient vers une autre île. Leur dernière destination leur apprendra qu’ils courent après une chimère…

Que dire de l’histoire où « Le Roi est mort » – on est proche de l’absurde, et ça en devient comique. D’ailleurs, les récits (tentatives souvent ratées, d’expéditions ou de missions,  de chasse à l’homme, etc.) provoquent le sourire chez le lecteur.

Je cite les mêmes histoires que la postface car elles m’ont marquées, comme elles vous marqueront. Je me veux rassurante : si les histoires ont une chute parfois étrange, on comprend quand même ce qui se passe. C’est le style narratif qui produit chez le lecteur ce sentiment d’être perdu, le narrateur lui, semble savoir absolument ce qu’il fait.

J’ai appris après ma lecture que l’auteur est né à Harleem en 1911. Qu’après avoir soutenu un doctorat en littérature et philosophie, il part à l’âge de 28 ans pour les Indes néerlandais en tant que fonctionnaire. Il y restera sept années dont la moitié dans un camp de concentration japonais. Les nouvelles de ce recueil, sous forme de journal de bord, n’ont été publiées qu’en 1952 et écrites à son retour.

« Haletant, je m’arrête sous un ciel immense. C’est donc cela, c’est ainsi. 
Une vaste terre aride, constellée de rochers, de grands rochers, vallonée, et de vagues montagnes bleues au loin.  (…) Je n’ai aucune envie de me mettre à fantasmer à présent sur ce qui pourrait se trouver au-delà. Cela devra me suffire. Je sais à présent ce qui se trouve au-delà de la forêt, et ça devra suffire. Je suis derrière la forêt ». (p.35)

Un expérience unique de lecture qui me permet de mieux comprendre pourquoi l’auteur néerlandais est considéré comme un écrivain majeur chez lui. Si vous êtes curieux, lancez-vous !

Editions Piranha, recueil de 12 nouvelles, traduction Kim Andringa, 171 pages.
 
 
 

4 thoughts on “Iles

  1. Je relis mon billet et je retrouve ce sentiment étrange mais qui m'a aussi emballé puisque je n'ai plus lâché le livre. Je pense qu'il pourrait effectivement te plaire car il nous embarque sur une autre dimension (et la couverture du livre est magnifique)

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