L’égaré de Lisbonne

juin 20, 2015
1500. Deux ans après l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama, l’armada de treize nefs et caravelles commandée par Pedro Álvares Cabrai s’engage elle aussi en direction du cap de Bonne-Espérance.
João Faras, médecin et chirurgien du roi de Portugal, cosmographe, est embarqué dans l’aventure. Il est amené à dessiner le contour de côtes jusqu’alors jamais observées, espérant ainsi contribuer à l’enrichissement du très convoité Padrão Real, la carte du monde royale et secrète. Envoûté ou effrayé par les peuples rencontrés, malmené par la tempête, la maladie et la faim, il se languit de sa famille et doute de jamais revoir Lisbonne, porte sur la mer océane.
En ces temps de grandes découvertes, João erre entre le Moyen Âge et la Renaissance, le judaïsme et le christianisme, entre la terre et la mer, l’Ancien et le Nouveau Monde.
Second roman de Bruno d’Halluin après Jon L’Islandais (récompensé à plusieurs reprises), L’égaré de Lisbonne m’a embarqué à une période et des lieux où je n’aurais jamais été mettre les pieds si je n’étais pas inscrite au challenge Prix des Lecteurs Nantais. Dernier livre reçu et gros coup de coeur ! 
Pourtant ce n’était pas gagné : quitter les grands espaces américains pour embarquer avec un piètre médecin à bord d’un de ces frêles navires en route pour les Indes en 1500 de surcroît, très peu pour moi. Quelle erreur ! Car l’auteur a fait un formidable travail de chercheur et a su le transformer en roman d’aventures. Comme j’avais adoré découvrir le monde dans 3000 Chevaux vapeur, j’ai adoré embarqué à bord de ce navire, croiser les tempêtes, vaincre la peste, me battre contre les Maures, découvrir de nouvelles terres…
« C’était au temps où l’on osa enfin s’éloigner des côtes et s’enfoncer dans la mer ténébreuse »
1500 est une année clé dans l’histoire. Souvenez-vous, Christophe Colomb vient tout juste de découvrir l’Amérique – alors qu’il était parti en direction des Indes. En Europe, les guerres entre empires font rage. L’inquisition en Espagne et la peur du Roi au Portugal chassent les juifs et les musulmans. On quitte peu à peu le Moyen-Age et on s’engage dans la Renaissance où la science commence à être reconnue, malgré l’imposante religion catholique. Vasco de Gama a trouvé le chemin jusqu’aux Indes et depuis les Européens luttent dans une terrible compétition pour coloniser ces nouvelles terres. La carte du monde ne cesse de s’agrandir à chaque retour des cartographes. Des nouvelles îles sont découvertes et immédiatement baptisées. On y laisse à chaque fois un contingent pour défendre le Royaume, qu’il soit anglais, portugais ou espagnol. A cette époque, on ne connaît pas encore le Canal de Suez et on emprunte donc la route vers l’Inde en contournant le terrible Cap de l’Espérance – dont les terribles tempêtes emportent à chaque voyage des centaines de marins. La mer terrible met à mal les flottes du Roi, les poussant vers des directions inconnues, comme la caravelle qui transporte, bon gré, mal gré, notre héros malchanceux, João Faras – les voilà arrivés près de la Mer Rouge !

Une autre mésaventure permettra à d’autres marins portugais de découvrir un nouveau comptoir, celui du Brésil. L’Amérique du Sud n’est à leur époque qu’une petite île, appelée Vera Cruz. Les marins ignorent quel continent immense se cache derrière ! Bref – une période où tout est encore à découvrir. Époque passionnante, même si les intentions qui animent ces hommes ne sont pas les meilleures. Ils partent coloniser de nouvelles terres, répandre la parole de Dieu tout en établissant ports et lieux de commerce.

« La comète était apparue dix jours après notre départ de l’île de Vera Cruz. Chaque soir, on la voyait poindre du côté de l’orient, dans le cap suivi par le timonier. Je m’étais moqué de ceux qui avaient parlé de mauvais présage. Moi, mestre João Faras, médecin et chirurgien du roi de Portugal, cosmographe, moi, croire à ces superstitions ? Pourtant, je me sentais mal à l’aise quand je l’observais au-dessus de l’horizon, superbe, flamboyante, dotée d’une queue fort longue, rougeâtre : menaçante finalement. Le mal de mer était revenu m’indisposer, bien que la houle fût plutôt modérée.
Je préférais écouter ceux qui disaient que la comète avait été envoyée par Dieu afin de nous indiquer la direction du cap de Bonne-Espérance. Mais pour être honnête, je me surpris à éprouver du soulagement lorsque notre céleste apparition cessa de s’exhiber, après dix jours de parade équivoque.
Nous avions belle mer et bon vent. Les onze nefs et caravelles de notre armada traçaient un sillage régulier sur la grande volte atlantique, la route maritime aux vents portants qui devait nous mener dans l’océan Indien, que seule la flotte de Vasco da Gama avait parcouru avant nous. Les voiles, marquées de la croix rouge de l’Ordre du Christ, étaient fièrement tendues, et l’on oublia bien vite la comète.
« 
L’esclavage est courant et même notre personnage principal, pourtant peu fortuné, possède son propre esclave. Nous sommes encore loin du Siècle des Lumières. Médecin du Roi, João Faras se voit confier une mission importante : cartographier son voyage aux Indes afin d’aider les hommes du Roi à agrémenter la très secrète Padrão Real, la carte du monde royale et secrète.. Car le Portugal, tout petit royaume à l’échelle européenne s’est imposé sur les océans. Il possède déjà plusieurs colonies et Vasco de Gama vient de découvrir une nouvelle route vers les Indes.

Mais João Faras a un secret : c’est un nouveau chrétien – juif d’origine, sa famille a préféré se convertir au catholicisme après les pogroms et l’Inquisition en Espagne.Cette particularité, à une époque religieuse particulièrement fiévreuse le met constamment en danger, lui, sa femme et ses deux filles. Le romancier français s’attache ici à montrer de quelle manière les juifs et autres minorités étaient considérés comme des hérétiques, et malgré leurs conversions, les émeutes et les chasses à l’homme perdurent.
Le héros, qui rêve d’apporter sa pierre à l’édifice et recevoir la reconnaissance du Roi embarque donc comme cartographe et médecin (il n’a jamais pratiqué) à bord d’un navire de Sa Majesté. Mais le pauvre homme est tout sauf marin et va passer la majeure partie du voyage alité ou à vomir dans multiples endroits, incapable de résister aux multiples tempêtes qui jalonnent le voyage. Il est incapable d’aider correctement les marins comme son poste de médecin l’exige, dégouté par leurs pustules, saignements ou vomissements. Car très vite les virus font rage à bord comme le scorbut où les dents tombent, les morts s’enchainent. La peste se répand partout comme une marée noire. Malheureusement pour lui et la flotte, le voyage ne se passera pas comme prévu. Dérouté vers une autre direction, les hommes tomberont les uns après les autres. Il découvre une île puis le peuple Maure – sa vie ne tient qu’à un fil. Le personnage est peu reluisant, c’est un lâche mais le lecteur s’accommode de son caractère lorsqu’il faut affronter une nouvelle tempête. C’est un miracle si Faras et une dizaine d’autres arrivent à retrouver le chemin de la maison. Déshonoré, João se voit retirer tous les accès à la cour. Inconsolable, l’homme va alors céder à la tentation et accepter de travailler pour l’ennemi en tentant de dérober une copie de la fameuse carte secrète, convoitée par plusieurs puissances étrangères. C’est le bien le plus précieux du Royaume et João va s’enfoncer dans les bas quartiers pour mener à bien sa mission.
« Deux jours après sa disparition, le soleil levant fit miroiter une puissante houle d’ouest qui imprimait de longues ondulations à la mer, comme si elle venait du bout du monde.
Au milieu du jour, nous vîmes grossir à l’horizon nord une nuée noire, épaisse, ténébreuse. Bientôt le vent tomba complètement et les voiles pendaient, flasques, le long des mâts, s’ébrouant seulement sous l’effet de la houle. Elles battaient parfois violemment lorsqu’une vague plus escarpée faisait se cabrer la nef. La vapeur sombre qui s’approchait avait davantage l’apparence d’une formidable fumée que d’une aimable brume. Le ciel s’obscurcit tout à fait, les claquements lugubres des voiles renvoyaient au visage des hommes de quart la moiteur du tissu. Le temps semblait comme suspendu. Je n’en menais pas large.
Soudain, les voiles s’enroulèrent à grand fracas autour des mâts : la tempête nous frappait de face, brutalement. »
La dernière période du livre s’attache aux dernières années de la vie de João avant qu’il ne disparaisse. Car D’Halluin n’a pas inventé le personnage, une annexe (didactique et très documentée) en fin du livre permet au lecteur de découvrir que l’homme a bien voyagé en tant que cartographe du Roi mais a disparu quelques années après son retour. D’Halluin se permet donc de lui inventer une suite. Ces quelques années de surplus permettent surtout au romancier de décrire la vie à cette époque : la pauvreté, l’esclavage, les pogroms et puis la peste. Je l’ai trouvée moins passionnante que la première, mais comme tous ces faits ont réellement existé, j’ai appris plein de choses et j’ai vraiment cru me promener dans les rues de Lisbonne à cette époque. 
 
N’hésitez pas à embarquer avec Joao sur sa caravelle!  Et prenez vos médicaments pour lutter contre le mal de mer, vous en aurez besoin 😉
Pour ma part, le challenge Prix des Lecteurs Nantais a pris fin. Ce challenge m’aura permis de découvrir de jeunes auteurs et des livres que je n’aurais sans doute jamais lus de moi-même. Je compte bien me réinscrire l’an prochain ! Et c’est à ce roman que j’attribue la meilleure note !
Editions Gaïa, 250 pages, Challenge Prix des Lecteurs Nantais

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10 commentaires

Marie-Claude Rioux juin 21, 2015 - 7:23

Wow! Un billet très inspirant et très inspiré, qui me donne très envie de plonger dans cette épopée et d'en apprendre plus. Le choix des citations donne très envie.

Tes choix sont vraiment contagieux! Ça tombe toujours dans mes cordes, vilaine!

Tant qu'à discuter de grandes expéditions, ça qui me fait penser que je dois aussi lire bientôt "Du bon usage des étoiles", roman qui t'intéressera peut-être…
http://www.editionsalto.com/fiche.php?no_livre=582

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Electra juin 21, 2015 - 9:19

Merci ! Ce roman m'a vraiment emballé, je ne l'ai pas lâché ! Oui, les citations sont longues mais impossible de les couper ! Un personnage imparfait mais son épopée laisse à rêver .. quelle époque !

Oh ton roman est fascinant et évidemment me rappelle ma lecture ! Je le note – merci !!!

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zarline juin 22, 2015 - 2:00

Un roman plein d'aventures pour l'été, c'est plutôt alléchant. J'en ai un ou deux dans ma bibliothèque qui doivent passer avant, mais je note ce titre pour plus tard… même si tes extraits me donnent déjà le mal de mer 😉

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Electra juin 22, 2015 - 2:08

C'est vrai pour le mal de mer mais c'est passionnant, une époque charnière de l'histoire où l'on découvrait chaque jour de nouvelles terres ! Je me plais à relire ces extraits !

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Mior juin 23, 2015 - 6:27

On peut toujours faire confiance aux Editions Gaïa 🙂

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Electra juin 23, 2015 - 6:48

Je les découvre avec grand plaisir 😉

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luocine juin 24, 2015 - 3:50

à faire lire à tous mes amis navigateurs! ton billet est très dense et donne envie de se plonger dans ce récit.

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Electra juin 24, 2015 - 5:56

Merci! J'ai pris vraiment énormément de plaisir à le lire et même en en parlant aujourd'hui, je suis toujours aussi dingue de lui 😉

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Yv juillet 5, 2015 - 12:26

Je m'étais inscrit deux années de suite à ce prix par mon CE, mais comme je travaille à domicile, c'était un peu lourd de recevoir et renvoyer tous les livres, mais j'y avais fait de belles découvertes.

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Electra juillet 5, 2015 - 12:27

Oui, le choix est assez hétérogène, on peut aimer ou pas ! Mais j'ai vraiment aimé y participer et j'ai fait de très belles découvertes comme celui-ci. Mon CE possède un fonds de bibliothèque dont tous les livres de ce prix, si le tien fais-pareil tu peux leur demander peut-être de t'envoyer un ou deux livres ? (et là plus de délai urgent…)

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